--Où le bossu se fait inviter au bal de la cour.--
Gonzague demeura un instant immobile à regarder sa femme qui traversait
la galerie pour rentrer dans son appartement.
--C'est une résurrection! pensa-t-il; j'ai pourtant bien joué cette
grande partie! pourquoi l'ai-je perdue?... Évidemment, elle avait un
dessous de cartes... Gonzague! vous n'avez pas tout vu!... Il y a là
quelque chose qui vous échappe!
Il se prit à parcourir la chambre à grands pas.
--En tout cas, poursuivit-il, nous n'avons pas une minute à perdre!...
Que va-t-elle faire au bal du Palais-Royal?... parler à M. le régent?...
Évidemment, elle sait où est sa fille!...
--Et moi aussi, je le sais! s'interrompit-il en ouvrant ses tablettes;
en ceci, du moins, le hasard m'a servi!
Il frappa sur un timbre et dit au domestique qui accourut:
--M. de Peyrolles!... qu'on m'envoie sur-le-champ M. de Peyrolles.
Le domestique sortit. Gonzague reprit sa promenade solitaire, et
revenant à sa première pensée, il dit:
--Elle a un auxiliaire nouveau... Quelqu'un est caché derrière la
toile!...
--Prince! s'écria Peyrolles en entrant, je puis enfin vous parler!...
Mauvaises nouvelles... En s'en allant, le cardinal de Lorraine disait
aux commissaires royaux: il y a là-dessous quelque mystère
d'iniquité!...
--Laissez dire le cardinal, fit Gonzague.
--Dona Cruz est en pleine révolte!... On lui a fait jouer un rôle
indigne! Elle veut quitter Paris.
--Laisse faire dona Cruz... et tâche de m'écouter.
--Pas avant de vous avoir appris ce qui se passe... Lagardère est à
Paris.
--Bah!... je m'en doutais!... Depuis quand?
--Depuis hier pour le moins.
--La princesse a dû le voir! pensa Gonzague.
Puis il ajouta:
--Comment sais-tu cela?
Peyrolles baissa la voix et répondit:
--Saldagne et Faënza sont morts.
Manifestement, M. de Gonzague ne s'attendait point à cela. Les muscles
de sa face tressaillirent et il eut comme un éblouissement.
Ce fut l'affaire d'une seconde. Quand Peyrolles releva les yeux sur lui,
il était remis déjà.
--Deux d'un coup! fit-il; c'est le diable que cet homme-là!
Peyrolles tremblait.
--Et où a-t-on retrouvé leurs cadavres? demanda Gonzague?
--Dans la ruelle qui longe le jardin de votre petite maison.
--Ensemble?
--Saldagne contre la porte... Faënza à quinze pas de là... Saldagne est
mort d'un coup de pointe...
--Là, n'est-ce pas? fit Gonzague en plaçant son doigt entre ses deux
sourcils.
Peyrolles fit le même geste et reprit:
--Là!... Faënza est tombé frappé à la même place et du même coup.
--Et pas d'autre blessure?
--Pas d'autre... La botte de Nevers est toujours mortelle.
Gonzague disposa ses dentelles à son jabot devant une glace.
--C'est bien, dit-il; M. le chevalier de Lagardère s'est fait inscrire
deux fois à ma porte... Je suis content qu'il soit à Paris... Nous
allons le faire pendre!
--La corde qui étranglera celui-là... commença Peyrolles...
--N'est pas encore filée, n'est-ce pas?... Je crois que si... Tudieu!
pense donc, ami Peyrolles. Il est grand temps! nous ne sommes plus que
quatre.
--Oui, fit le factotum en frissonnant, il est grand temps.
--Deux bouchées! reprit Gonzague en rebouclant son ceinturon; nous deux
d'un coup... de l'autre ces deux pauvres diables...
--Cocardasse et Passepoil?... interrompit Peyrolles; ils ont peur de
Lagardère!
--Ils sont donc comme toi!... C'est égal; nous n'avons pas le choix...
Va me les chercher! va!