XI

--Où le bossu se fait inviter au bal de la cour.--

Gonzague demeura un instant immobile à regarder sa femme qui traversait

la galerie pour rentrer dans son appartement.

--C'est une résurrection! pensa-t-il; j'ai pourtant bien joué cette

grande partie! pourquoi l'ai-je perdue?... Évidemment, elle avait un

dessous de cartes... Gonzague! vous n'avez pas tout vu!... Il y a là

quelque chose qui vous échappe!

Il se prit à parcourir la chambre à grands pas.

--En tout cas, poursuivit-il, nous n'avons pas une minute à perdre!...

Que va-t-elle faire au bal du Palais-Royal?... parler à M. le régent?...

Évidemment, elle sait où est sa fille!...

--Et moi aussi, je le sais! s'interrompit-il en ouvrant ses tablettes;

en ceci, du moins, le hasard m'a servi!

Il frappa sur un timbre et dit au domestique qui accourut:

--M. de Peyrolles!... qu'on m'envoie sur-le-champ M. de Peyrolles.

Le domestique sortit. Gonzague reprit sa promenade solitaire, et

revenant à sa première pensée, il dit:

--Elle a un auxiliaire nouveau... Quelqu'un est caché derrière la

toile!...

--Prince! s'écria Peyrolles en entrant, je puis enfin vous parler!...

Mauvaises nouvelles... En s'en allant, le cardinal de Lorraine disait

aux commissaires royaux: il y a là-dessous quelque mystère

d'iniquité!...

--Laissez dire le cardinal, fit Gonzague.

--Dona Cruz est en pleine révolte!... On lui a fait jouer un rôle

indigne! Elle veut quitter Paris.

--Laisse faire dona Cruz... et tâche de m'écouter.

--Pas avant de vous avoir appris ce qui se passe... Lagardère est à

Paris.

--Bah!... je m'en doutais!... Depuis quand?

--Depuis hier pour le moins.

--La princesse a dû le voir! pensa Gonzague.

Puis il ajouta:

--Comment sais-tu cela?

Peyrolles baissa la voix et répondit:

--Saldagne et Faënza sont morts.

Manifestement, M. de Gonzague ne s'attendait point à cela. Les muscles

de sa face tressaillirent et il eut comme un éblouissement.

Ce fut l'affaire d'une seconde. Quand Peyrolles releva les yeux sur lui,

il était remis déjà.

--Deux d'un coup! fit-il; c'est le diable que cet homme-là!

Peyrolles tremblait.

--Et où a-t-on retrouvé leurs cadavres? demanda Gonzague?

--Dans la ruelle qui longe le jardin de votre petite maison.

--Ensemble?

--Saldagne contre la porte... Faënza à quinze pas de là... Saldagne est

mort d'un coup de pointe...

--Là, n'est-ce pas? fit Gonzague en plaçant son doigt entre ses deux

sourcils.

Peyrolles fit le même geste et reprit:

--Là!... Faënza est tombé frappé à la même place et du même coup.

--Et pas d'autre blessure?

--Pas d'autre... La botte de Nevers est toujours mortelle.

Gonzague disposa ses dentelles à son jabot devant une glace.

--C'est bien, dit-il; M. le chevalier de Lagardère s'est fait inscrire

deux fois à ma porte... Je suis content qu'il soit à Paris... Nous

allons le faire pendre!

--La corde qui étranglera celui-là... commença Peyrolles...

--N'est pas encore filée, n'est-ce pas?... Je crois que si... Tudieu!

pense donc, ami Peyrolles. Il est grand temps! nous ne sommes plus que

quatre.

--Oui, fit le factotum en frissonnant, il est grand temps.

--Deux bouchées! reprit Gonzague en rebouclant son ceinturon; nous deux

d'un coup... de l'autre ces deux pauvres diables...

--Cocardasse et Passepoil?... interrompit Peyrolles; ils ont peur de

Lagardère!

--Ils sont donc comme toi!... C'est égal; nous n'avons pas le choix...

Va me les chercher! va!

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2 · 第 18 / 25 题