M. de Lamoignon se leva et se couvrit.

--Prince, dit-il, l'avis des commissaires royaux, après avoir entendu

M. le cardinal pour madame la princesse, est qu'il n'y a point lieu à

jugement... Puisque madame de Gonzague sait où est sa fille, qu'elle la

présente. M. de Gonzague représentera également celle qu'il dit être

héritière de Nevers... La preuve écrite, désignée par M. le prince,

invoquée par madame la princesse, cette page enlevée au registre de la

chapelle de Caylus, sera produite et rendra la décision facile... Nous

ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours.

--J'accepte! repartit Gonzague avec empressement; j'aurai la preuve!

--J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse;

j'accepte!

Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance.

--Quant à vous, enfant, pauvre enfant! dit Gonzague à dona Cruz en la

remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu... Dieu seul

à présent peut vous rendre le coeur de votre mère.

Dona Cruz rabattit son voile et s'éloigna.

Mais avant de passer le seuil, elle se ravisa tout à coup. Elle s'élança

vers la princesse.

--Madame, s'écria-t-elle en pressant sa main qu'elle baisa, que vous

soyez ou non ma mère, je vous respecte et je vous aime!

La princesse sourit et effleura son front de ses lèvres.

--Tu n'es pas complice, enfant, dit-elle; j'ai vu cela... Je ne t'en

veux point.

Peyrolles entraîna dona Cruz.

Toute cette noble foule, qui naguère remplissait l'hémicycle, s'était

écoulée. Le jour baissait rapidement. Gonzague, qui venait de reconduire

les juges royaux, rentra comme la princesse allait sortir, entourée de

ses femmes.

Sur un geste impérieux qu'il fit, elles s'écartèrent. Gonzague

s'approcha de la princesse, et avec ces grands airs de courtoisie qu'il

ne quittait jamais, il se pencha jusqu'à sa main pour la baiser.

--Madame, lui dit-il ensuite d'un ton léger, c'est donc la guerre

déclarée entre nous?

--Je n'ai garde d'attaquer, monsieur, répondit Aurore de Caylus; je me

défends.

--En tête à tête, reprit Gonzague qui avait peine à cacher sous sa

froideur polie la rage qu'il avait dans le coeur, nous ne discuterons

point, s'il vous plaît: je tiens à vous épargner cette inutile

fatigue... Mais vous avez donc de mystérieux protecteurs, madame?

--J'ai la bonté du Ciel, monsieur, qui est l'appui des mères.

Gonzague eut un sourire.

--Giraud! dit la princesse à sa suivante Madeleine, faites qu'on prépare

ma litière!

--Y a-t-il donc office du soir à la paroisse Saint-Magloire? demanda

Gonzague étonné.

--Je ne sais, monsieur, répondit la princesse avec calme; ce n'est pas à

la paroisse Saint-Magloire que je me rends... Félicité, vous atteindrez

mes écrins.

--Vos diamants, madame! fit le prince avec raillerie; la cour qui vous

regrette depuis si longtemps va-t-elle enfin jouir du bonheur de vous

revoir?

--Je vais ce soir au bal du régent, monsieur, dit-elle.

Pour le coup, Gonzague demeura stupéfait.

--Vous!... balbutia-t-il, vous!

Elle se redressa si belle et si hautaine que Gonzague baissa les yeux

malgré lui.

--Moi, répondit-elle en prenant le pas sur ses femmes pour sortir; mon

deuil est fini d'aujourd'hui, monsieur le prince... Faites ce que vous

voudrez contre moi, je n'ai plus peur de vous!

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2 · 第 17 / 25 题