--Maintenant que vous l'avez vue... au nom du Dieu vivant, je vous le
demande, n'est-ce pas là votre fille?
La princesse ne répondit pas tout de suite. Involontairement, elle se
tourna à demi vers la draperie.
La voix, distincte pour elle seule, ne prononça qu'un mot:
--Non!
--Non! répéta la princesse avec force.
Et son regard résolu fit le tour de l'assemblée.
Elle n'avait plus peur.--Quel que fût ce mystérieux conseiller qui était
là derrière la draperie, elle avait confiance en lui, car il combattait
Gonzague.
Et d'ailleurs, il accomplissait la muette promesse du livre d'heures: il
venait avec la devise de Nevers.
Mille réclamations, cependant, se croisaient dans la salle.
L'indignation d'Oriol et compagnie ne connaissait plus de bornes.
--C'en est trop! dit Gonzague, feignant d'être blessé profondément;
messieurs, je crois avoir fait mon devoir...
--Largement! s'écria Gironne.
--Messieurs, poursuivit Gonzague en apaisant de la main le zèle trop
bruyant du bataillon sacré, la patience humaine a des bornes... je
m'adresserai une dernière fois à madame la princesse, et je lui dirai:
Il faut de bonnes raisons, des raisons graves et fortes pour repousser
la vérité évidente.
--Hélas! soupira le bon cardinal, ce sont mes propres paroles!... mais
quand ces dames se sont mis quelque chose en tête...
--Ces raisons, acheva Gonzague, madame, les avez-vous?
--Oui, répondit la voix mystérieuse.
--Oui! répliqua la princesse à son tour.
Gonzague était livide et ses lèvres s'agitaient convulsivement. Il
sentait qu'il y avait là, au sein même de cette assemblée convoquée par
lui, une influence hostile, mais insaisissable. Il la sentait, mais il
la cherchait en vain.
Depuis quelques minutes, tout était changé dans la personne de la veuve
de Nevers. Le marbre s'était fait chair, la statue vivait.
D'où provenait ce miracle?
Le changement s'était opéré au moment même où la princesse, éperdue,
avait invoqué le secours de Dieu; mais Gonzague ne croyait point à Dieu.
Il essuya la sueur qui coulait de son front.
--Avez-vous donc des nouvelles de votre fille? demanda-t-il, cachant son
anxiété de son mieux.
La princesse garda le silence.
--Il y a des imposteurs, reprit Gonzague; la fortune de Nevers est une
belle proie... Vous a-t-on présenté quelque autre jeune fille?...
Nouveau silence.
--En vous disant, poursuivit Gonzague: Celle-ci est la véritable... on
l'a sauvée... on l'a élevée... Ils disent tous cela!
Les plus fins diplomates se laissent entraîner. Le président de
Lamoignon et ses graves assesseurs regardaient maintenant Gonzague avec
étonnement.
--Cache tes griffes, chat-tigre! murmura Chaverny.
Assurément, le silence de la voix mystérieuse était souverainement
habile.
Tant qu'elle ne parlait point, la princesse ne pouvait répondre, et
Gonzague, furieux, perdait la prudence.
Au milieu de sa face pâle, on voyait ses yeux brûlants et sanglants.
--Elle est là, poursuivit-il entre ses dents serrées; toute prête à
paraître... n'est-ce pas, madame? vivante... Répondez!... vivante?...
La princesse s'appuya d'une main au bras de son fauteuil.--Elle
chancelait.--Elle eût donné dix ans de sa vie pour soulever cette
draperie, derrière laquelle était l'oracle, muet désormais.
--Répondez! répondez! fit Gonzague.
Et les juges eux-mêmes répétaient:
--Madame, répondez!
Aurore de Caylus écoutait. Sa poitrine n'avait plus de souffle.
Oh! que l'oracle tardait!
--Pitié!... murmura-t-elle enfin en se tournant à demi.
La draperie s'agita faiblement.
--Comment pourrait-elle répondre? disaient cependant les affidés.
--Vivante? fit Aurore de Caylus interrogeant l'oracle d'une voix brisée.
--Vivante! lui fut-il enfin répondu.
Elle se redressa, radieuse, ivre de joie.
--Oui, vivante, vivante! fit-elle avec éclat; vivante malgré vous et
par la protection de Dieu!
Tout le monde se leva en tumulte. Pendant un instant l'agitation fut à
son comble.
Les affidés parlaient tous à la fois et réclamaient justice. Au banc des
commissaires royaux on se consultait.
--Quand je vous disais, répétait le cardinal, quand je vous disais,
monsieur le duc!... mais nous ne savons pas tout... Or, je commence à
croire que madame la princesse n'est point folle!
Au milieu de la confusion générale, la voix de la tapisserie dit:
--Ce soir, au bal du régent... On vous dira la devise de Nevers.
--Et je verrai ma fille! balbutia la princesse prête à se trouver mal.
Le bruit faible d'une porte qui se refermait se fit entendre encore.
Puis, plus rien.
Il était temps. Chaverny, curieux comme une femme en proie d'un vague
soupçon, s'était glissé derrière le cardinal de Lorraine. Il souleva
brusquement la portière.
Sous la portière il n'y avait rien, mais la princesse poussa un cri
étouffé.
C'était assez; Chaverny ouvrit la porte et s'élança dans le corridor.
Le corridor était sombre, car la nuit commençait à tomber. Chaverny ne
vit rien, sinon tout au bout de la galerie la silhouette cahotante du
petit bossu aux jambes torses, qui disparut, descendant l'escalier
tranquillement.
Chaverny se prit à réfléchir.
--Le cousin avait voulu jouer quelque méchant tour au diable, se
disait-il, et le diable prend sa revanche!
Pendant cela, dans la salle des délibérations, sur un signe du président
de Lamoignon, les conseillers avaient repris leurs places.
Gonzague avait fait sur lui-même un terrible effort. Il était calme en
apparence.
Il salua le conseil et dit:
--Messieurs, je rougirais d'ajouter une parole... Décidez, s'il vous
plaît, entre madame la princesse et moi.
--Délibérons! firent quelques voix.