--Je requiers, dit-il, M. le président, de réclamer le silence. Les
dires de madame la princesse doivent être écoutés ici au même titre que
ceux de M. de Gonzague.
Et, se rasséyant, il glissa dans l'oreille de son voisin Mortemart, avec
toute la joie d'une vieille commère qui se sent sur la piste d'un
monstrueux cancan:
--M. le duc, j'ai idée que nous allons en apprendre de belles...
--Silence! ordonna M. de Lamoignon, dont le regard sévère fit baisser
les yeux à tous les amis imprudents de Gonzague.
Celui-ci reprit, répondant à l'observation du cardinal:
--Non pas au même titre, Votre Éminence, s'il m'est permis de vous
contredire, mais à titre supérieur, puisque madame la princesse est
femme et veuve de Nevers... je m'étonne qu'il se soit trouvé parmi nous
quelqu'un pour oublier, ne fût-ce qu'un instant, le respect profond qui
est dû à madame la princesse de Gonzague.
Chaverny se mit à rire dans sa barbe.
--Si le diable avait des saints, pensa-t-il,--je plaiderais en cour de
Rome pour que mon cousin fût canonisé!
Le silence se rétablit.
L'escarmouche effrontée que Gonzague venait de tenter sur un terrain
brûlant avait réussi. Non-seulement sa femme ne l'avait point accusé
d'une manière précise, mais il avait pu se parer lui-même d'un semblant
de générosité chevaleresque.
C'était un point de marqué.
Il releva la tête et reprit d'un ton affermi.
--Philippe de Nevers mourut victime d'une vengeance ou d'une
trahison... Je dois glisser très-légèrement sur les mystères de cette
nuit tragique... M. de Caylus, père de madame la princesse, est mort
depuis longtemps et le respect me ferme la bouche...
Comme il vit que madame de Gonzague s'agitait sur son siége, prête à se
trouver mal, il devina qu'un nouveau défi resterait sans réponse.
Il s'interrompit donc pour dire avec un ton d'exquise et bienveillante
courtoisie:
--Si madame la princesse avait quelque communication à nous faire, je
m'empresserais de lui céder la parole.
Aurore de Caylus fit effort pour parler, mais sa gorge, convulsivement
serrée, ne put donner passage à aucun son.
Gonzague attendit quelques secondes, puis il poursuivit:
--La mort de M. le marquis de Caylus, qui sans nul doute aurait pu
fournir de précieux témoignages, la situation isolée du lieu où le crime
fut commis, la fuite des assassins et d'autres raisons que la plupart
d'entre vous connaissent ne permirent pas à l'instruction criminelle
d'éclairer complétement cette sanglante affaire... Il y a eu des
doutes... Un soupçon plana... Enfin, justice ne put être faite... Et
pourtant, messieurs, Philippe de Nevers avait un autre ami que moi, un
autre frère... un ami, un frère plus puissant... Cet ami, ai-je besoin
de le nommer? ce frère vous le connaissez tous: il a nom Philippe
d'Orléans; il est régent de France... qui oserait dire que Nevers
assassiné a manqué de vengeurs!
Il y eut un silence. Les clients du dernier banc échangeaient entre eux
diverses pantomimes. On entendait partout ces mots, répétés à voix
basse:
--C'est plus clair que le jour!
Aurore de Caylus collait son mouchoir à ses lèvres où le sang venait,
tant l'indignation lui serrait la poitrine.
--Messieurs, reprit Gonzague, j'arrive aux faits qui ont motivé votre
convocation. Ce fut en m'épousant que madame la princesse déclara son
mariage secret, mais légitime avec le feu duc de Nevers... Ce fut en
m'épousant qu'elle constata également l'existence d'une fille, issue de
cette union... les preuves écrites manquaient; le registre paroissial,
lacéré en deux endroits, ne portait aucune constatation, et je suis
forcé de dire encore que M. de Caylus seul au monde aurait pu nous
donner quelques éclaircissements à cet égard. Mais M. de Caylus, vivant,
garda toujours le silence; à l'heure qu'il est, nul ne peut interroger
sa tombe... La constatation dut se faire au moyen du témoignage
sacramentel de dom Bernard, chapelain de Caylus, qui inscrivit mention
du premier mariage et de la naissance de mademoiselle de Nevers en marge
de l'acte qui donna mon nom à la veuve de Nevers... Je voudrais que
madame la princesse voulût bien donner à mes paroles l'autorité de son
adhésion.
Tout ce qu'il venait de dire était d'une exactitude rigoureuse.
Aurore de Caylus resta muette.--Mais le cardinal de Lorraine s'étant
penché vers elle, se releva et dit:
--Madame la princesse ne conteste point.
Gonzague s'inclina et poursuivit:
--L'enfant disparut la nuit même du meurtre... Vous savez, messieurs,
quel inépuisable trésor de patience et de tendresse renferme le coeur
d'une mère... Depuis dix-huit ans, l'unique soin de madame la princesse,
le travail de chacun de ses jours, de chacune de ses heures, est de
chercher sa fille... Je dois le dire: les recherches de madame la
princesse ont été jusqu'à présent complètement inutiles... Pas une
trace, pas un indice... Madame la princesse n'est pas plus avancée qu'au
premier jour.
Ici, Gonzague jeta encore un regard vers sa femme.--Aurore de Caylus
avait les yeux au ciel.
Dans sa prunelle humide, Gonzague chercha en vain ce désespoir que
devaient provoquer ses dernières paroles.
Le coup n'avait pas porté. Pourquoi?--Gonzague eut peur.
--Il faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son
sang-froid,--il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous
parle de moi... Après mon mariage, sous le règne du feu roi, le
parlement de Paris, à l'instigation de feu M. le duc d'Elbeuf, oncle
paternel de notre malheureux parent, rendit, toutes chambres assemblées,
un arrêt qui suspendait indéfiniment (sauf les limites posées par la
loi) mes droits à l'héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts
de la jeune Aurore de Nevers, en cas qu'elle fût encore de ce monde: je
fus bien loin de m'en plaindre. Mais cet arrêt, messieurs, n'en a pas
moins été la cause de mon profond et incurable malheur...
Tout le monde redoubla d'attention.
--Écoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs.
Un coup d'oeil de Gonzague venait d'apprendre à Oriol, Gironne et
compagnie, que c'était là l'instant critique.
--J'étais jeune encore, continua Gonzague,--assez bien en cour... riche,
très-riche déjà... ma noblesse était de celle qu'on ne conteste point...
j'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertus... Comment
échapper, je vous le demande, aux sourdes et lâches attaques de l'envie?
Sur un point j'étais vulnérable: le talon d'Achille?--L'arrêt du
parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, pour certaines
âmes basses, pour ces coeurs vils dont l'intérêt est le seul maître,
il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers...
On se récria, surtout au banc Oriol.
--Eh! messieurs! fit Gonzague avant que M. de Lamoignon eût imposé
silence aux interrupteurs,--le monde est fait ainsi... nous ne
changerons pas le monde... j'avais intérêt... intérêt matériel... donc
je devais avoir une arrière-pensée... La calomnie avait beau jeu contre
moi... la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter le filon!... un seul
obstacle me séparait d'un immense héritage... Périsse l'obstacle!...
Qu'importe le long témoignage de toute une vie pure!... On me soupçonna
des intentions les plus perverses... les plus infâmes!... on mit (je
dois tout dire au conseil) on mit la froideur, la défiance, presque la
haine entre madame la princesse et moi... on prit à témoin cette image
en deuil qui orne la retraite d'une sainte femme..., on opposa au mari
vivant l'époux mort... et pour employer un mot trivial, messieurs, un
pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles,--hélas! ce qui
ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on troubla, on
empoisonna, on perdit mon ménage...
Il appuya fortement sur ce mot.
--Mon ménage, entendez-vous bien? mon intérieur, mon repos, ma famille,
mon coeur... Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent
infliger aux bons!... si vous saviez les larmes de sang qu'on pleure en
invoquant la sourde providence... si vous saviez!... je vous affirme
ceci sur mon honneur et sur mon salut... je vous le jure!... j'aurais
donné mes titres... j'aurais donné mon nom... j'aurais donné ma fortune
pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage!...
c'est-à-dire une femme dévouée... un coeur ami et toujours prêt à
recevoir le saint épanchement..., des enfants qui vous aiment et qu'on
adore... la famille... enfin la famille, cette parcelle de félicité
céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous!
Vous eussiez dit qu'il avait mis son âme tout entière dans son débit...
ces dernières paroles furent prononcées avec un entraînement tel qu'il y
eut dans l'assemblée comme une grande commotion.
L'assemblée était touchée au coeur.
Il y avait plus que de l'intérêt, il y avait une respectueuse compassion
pour cet homme, tout à l'heure si hautain, pour ce grand de la
terre,--pour ce prince qui venait mettre à nu, avec des larmes dans la
voix et dans les yeux, la plaie terrible de son existence.
Ces juges étaient, pour bon nombre, des gens de famille. La fibre du
père et de l'époux remua en eux violemment.
Les autres, roués ou coquins, ressentirent je ne sais quel vague effet,
comme des aveugles qui devineraient les couleurs;--ou comme ces filles
perdues qui s'en vont au théâtre pleurer toutes leurs larmes aux accents
de la vertu persécutée.
Il n'y avait que deux êtres pour rester froids au milieu de
l'attendrissement général:
Madame la princesse de Gonzague et M. le marquis de Chaverny.
La princesse avait les yeux baissés. Elle semblait rêver,--et certes,
cette tenue glacée ne plaidait point en sa faveur auprès de ses juges
prévenus.
Quant au petit marquis, il se dandinait sur son fauteuil et mâchait
entre ses dents:
--Mon illustre cousin est un coquin sublime!
Les autres comprenaient à l'attitude même de madame de Gonzague ce que
l'infortuné prince avait dû souffrir.
--C'est trop! dit M. de Mortemart au cardinal de Lorraine;--soyons
juste, c'est trop!
M. de Mortemart s'appelait Victurnien de son nom de baptême, comme tous
les membres de la maison de la Rochechouart. Ces divers Victurniens
étaient généralement de bons hommes. Les mémoires méchants leur font
cette querelle d'Allemand qu'aucun d'eux n'inventa la poudre.
Le cardinal de Lorraine secoua son jabot, chargé de tabac d'Espagne.
Chaque membre du respectable sénat faisait ce qu'il pouvait pour garder
sa gravité austère.
Mais, aux petits bancs, on ne se gênait point. Gironne s'essuyait les
yeux qu'il avait secs; Oriol, plus tendre ou plus habile, pleurait à
chaudes larmes.
--Quelle âme! dit Taranne.
--Quelle belle âme! amenda M. de Peyrolles qui venait d'entrer.
--Ah! fit Oriol avec sentiment, on n'a pas compris ce coeur-là!
--Quand je vous disais, murmura le cardinal un peu remis, que nous
allions en apprendre de belles... Mais écoutons: Gonzague n'a pas fini.
Gonzague, en effet, reprenait, pâle et beau d'émotion:
--Je n'ai point de rancune, messieurs, Dieu me garde d'en vouloir à
cette pauvre mère abusée!... les mères sont crédules parce qu'elles
aiment ardemment... Et si j'ai souffert, n'a-t-elle pas eu, elle aussi,
de cruelles tortures... L'esprit le plus robuste s'affaiblit à la longue
dans le martyre... l'intelligence se lasse... Ils lui ont dit que
j'étais l'ennemi de sa fille... Et pourquoi non! s'interrompit-il avec
amertume, puisque j'ai des intérêts opposés à ceux de sa fille?... des
intérêts, vous comprenez bien cela, messieurs! des intérêts, moi
Gonzague;--le prince de Gonzague,--l'homme de France le plus riche après
Law!...
--Avant Law!... glissa Oriol.
Et certes, il n'y avait là personne pour le contredire.
--Ils lui ont dit, poursuivait Gonzague: cet homme a des émissaires
partout... des agents sillonnent en tous sens la France, l'Espagne,
l'Italie... cet homme s'occupe de votre fille plus que vous-même!...
Il se tourna vers la princesse et ajouta:
--On vous a dit cela, n'est-ce pas, madame?
Aurore de Caylus, sans lever les yeux et sans bouger, laissa tomber ces
mots:
--On me l'a dit.
--Voyez!... s'écria Gonzague en s'adressant au conseil.
Puis, se tournant de nouveau vers sa femme:
--On vous a dit aussi, pauvre mère: Si vous cherchez en vain, si vos
efforts sont restés si longtemps inutiles, c'est que sa main est
là,--dans l'ombre,--sa main qui donne le change à vos recherches, qui
égare vos poursuites... sa main perfide.., n'est-il pas vrai, madame,
qu'on vous a dit cela?
--On me l'a dit, repartit encore la princesse.
--Voyez! voyez! mes juges et mes pairs! fit Gonzague;--et ne vous a-t-on
pas dit quelque chose encore, madame?... Cette main qui agit dans
l'ombre... cette main perfide... la main de votre mari... ne vous a-t-on
pas dit que peut-être l'enfant n'était plus... qu'il y avait des hommes
assez infâmes pour tuer un enfant... et que peut-être... je n'achève
pas, madame, mais on vous a dit cela!
Aurore de Caylus, pâle autant qu'une morte, répondit pour la troisième
fois.
--On me l'a dit.
--Et vous avez cru, madame? interrogea le prince, dont l'indignation
altérait la voix.
--Je l'ai cru, repartit froidement la princesse.
De toutes les parties de la salle s'élevèrent à ce mot des réclamations.
--Vous vous perdez, madame, dit tout bas le cardinal à l'oreille de la
princesse;--à quelques conclusions que puisse arriver M. de Gonzague,
vous êtes sûre d'être condamnée.
Elle avait repris son immobilité silencieuse.
Le président de Lamoignon ouvrait la bouche pour lui adresser quelques
remontrances, lorsque Gonzague l'arrêta d'un geste respectueux.
--Laissez, M. le président, je vous en prie, dit-il,--laissez,
messieurs... je me suis imposé sur cette terre un devoir pénible; je le
remplis de mon mieux; Dieu me tiendra compte de mes efforts... S'il faut
vous dire la vérité tout entière, cette convocation solennelle avait
pour but principal de forcer madame la princesse à m'écouter une fois en
sa vie... Depuis dix-huit ans que nous sommes époux, je n'avais pu
encore obtenir cette faveur... je voulais parvenir jusqu'à elle, moi,
l'exilé du premier jour des noces, je voulais me montrer tel que je
suis, à elle qui ne me connaît pas... j'ai réussi: grâces vous en
soient rendues, mais ne vous mettez pas entre elle et moi, car j'ai le
talisman qui va lui ouvrir enfin les yeux.
Puis, parlant d'eux, mais pour la princesse toute seule, et s'adressant
à elle directement, au milieu du silence profond qui régnait dans la
salle:
--On vous a dit vrai, madame, j'avais plus d'agents que vous en France,
en Espagne, en Italie... car, pendant que vous écoutiez ces accusations
infâmes portées contre moi, je travaillais pour vous... je répondais à
toutes ces calomnies par une poursuite plus ardente, plus obstinée que
la vôtre... je cherchais, moi aussi... je cherchais sans cesse et sans
repos avec ce que j'ai de crédit et de puissance, avec mon or, avec mon
coeur!... Et aujourd'hui... vous voilà qui m'écoutez, maintenant!...
Aujourd'hui, récompensé enfin de tant d'années de peines, je viens à
vous qui me méprisez et me haïssez, moi qui vous respecte et qui vous
aime... je viens à vous, et je vous dis:--Ouvrez vos bras, heureuse
mère, je vais y mettre votre enfant!
En même temps, il se tourna vers Peyrolles qui attendait ses ordres.
--Qu'on amène, ordonna-t-il à haute voix,--mademoiselle Aurore de
Nevers!
X
--J'y suis!--
Nous avons pu rapporter les paroles prononcées par Gonzague. Ce qui
n'est pas donné de rendre avec la plume, c'est le feu du débit,
l'ampleur de la pose, la profonde conviction que rayonnait le regard.
Ce Gonzague était un prodigieux comédien. Il s'imprégnait de son rôle
appris, à ce point que l'émotion le dominait lui-même, et que c'étaient
de vrais élans qui jaillissaient de son âme.
C'est le comble de l'art.
Placé autrement et doué d'une autre ambition, cet homme eût remué un
monde.
Parmi ceux qui l'écoutaient, il y avait des sans coeur, des gens
rompus à toutes les roueries de l'éloquence, des magistrats blasés sur
les effets de parole, des financiers d'autant plus difficiles à tromper
que, d'avance, ils étaient complices du mensonge.
Gonzague, jouant avec l'impossible, produisit un véritable miracle. Tout
le monde le crut; tout le monde eût juré qu'il avait dit vrai.
Oriol, Gironne, Albret, Taranne et autres ne faisaient plus leur métier;
ils étaient pris. Tous se disaient: Plus tard il mentira, mais à
présent, il dit vrai.
Tous ajoutaient:
--Se peut-il qu'il y ait en cet homme tant de grandeur avec tant de
perversité?
Ses pairs, ce groupe de grands seigneurs qui étaient là pour le juger,
regrettaient d'avoir pu parfois douter de lui.
Ce qui le grandissait, c'était cet amour chevaleresque pour sa femme, ce
magnanime pardon de la longue injure.--Dans les siècles les plus perdus,
les vertus de famille font à qui veut un haut piédestal.
Il n'y avait pas là un seul coeur qui ne battît violemment.
M. de Lamoignon essuya une larme et Villeroy, le vieux guerrier,
s'écria:
--Par la sambleu! prince, vous êtes un galant homme.
Mais le résultat le plus complet, ce fut la conversion du sceptique
Chaverny et l'effet foudroyant produit sur la princesse elle-même.
Chaverny se roidit tant qu'il put, mais aux dernières paroles du prince,
on le vit rester bouche béante.
--S'il a fait cela, dit-il à Choisy,--du diable si je ne lui pardonne
pas tout le reste.
Quant à Aurore de Caylus, elle s'était levée tremblante, pâle, semblable
à un fantôme. Le cardinal de Lorraine fut obligé de la soutenir dans ses
bras.
Elle restait l'oeil fixé sur la porte par où venait de sortir M. de
Peyrolles.
L'effroi, l'espoir se peignaient tour à tour sur ses traits.
Allait-elle voir sa fille?
L'avertissement bizarre trouvé par elle dans son livre d'heures, à la
page du _miserere_, annonçait-il cela?
On lui avait dit de venir; elle était venue,--allait-elle avoir à
défendre sa fille?
Quel que fût le danger inconnu, c'était de joie surtout que son coeur
battait.--Sa fille! oh! comme son âme allait s'élancer vers elle à
première vue!
Dix-huit ans de larmes, payés par un seul sourire!
Elle attendait.--Tout le monde attendait comme elle.
Peyrolles était sorti par l'issue donnant sur l'appartement du prince.
Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa
rencontre.
Ce ne fut qu'un cri: Qu'elle est belle!
Puis les affidés, rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi voix ce
mot qu'on leur avait appris:
--Quel air de famille!
Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les
stipendiés. Les deux présidents, le maréchal, le prélat et tous les
ducs, regardant tour à tour madame la princesse puis dona Cruz, firent
cette déclaration spontanée:
--Elle ressemble à sa mère...
Il était donc acquis déjà pour ceux qui avaient mission de juger que
madame la princesse était la mère de dona Cruz.
Et pourtant madame la princesse, changeant encore une fois de visage,
avait repris son air de trouble et d'anxiété. Elle regardait cette belle
jeune fille, et c'était une sorte d'effroi qui se peignait sur ses
traits.
Ce n'était pas ainsi, oh! non, qu'elle avait rêvé sa fille...
Sa fille ne pouvait pas être plus belle,--mais sa fille devait être
autrement.
Et cette froideur soudaine qu'elle sentait en dedans d'elle-même à cet
instant où tout son coeur aurait dû s'élancer vers l'enfant retrouvé,
cette froideur l'épouvantait.
Était-elle donc une mauvaise mère?
A cette frayeur, une autre s'ajoutait.--Quel avait dû être le passé de
cette charmante enfant dont les yeux brillaient hardiment, dont la
taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne,
enfin, était marquée de ce cachet gracieux,--trop gracieux--que
l'austère éducation de famille ne demande point d'ordinaire aux
héritières des ducs.
Chaverny, qui était déjà parfaitement remis de son émotion et qui
regrettait fort d'avoir cru à Gonzague pendant une minute, Chaverny
exprima l'idée de la princesse autrement, et mieux qu'elle n'eût pu le
faire elle-même:
--Elle est adorable! dit-il à Choisy en la reconnaissant.
--Tu es décidément amoureux? demanda Choisy.
--Je l'étais, répondit le petit marquis;--ce nom de Nevers l'écrase et
lui va mal.
Ces beaux casques de nos cuirassiers iraient mieux à un gamin de Paris,
mièvre et sans gêne dans ses mouvements. Il y a des alliances
impossibles.
Gonzague n'avait point vu cela; Chaverny le voyait: pourquoi?
Chaverny était français et Gonzague italien. D'abord, de tous les
habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour
la délicatesse et pour juger des nuances.
Ensuite, ce beau prince de Gonzague avait bien près de cinquante ans.
Chaverny était tout jeune.
Plus l'homme vieillit, moins il est homme.
Gonzague n'avait point vu cela: il ne pouvait pas le voir. Sa finesse
milanaise était de la diplomatie, non point de l'esprit.
Pour apercevoir ces détails, il faut avoir un sens exquis comme Aurore
de Caylus, femme et mère,--ou bien être un peu myope et regarder de
tout près comme le petit marquis.
Dona Cruz, cependant, le rouge au front, les yeux baissés, le sourire
timide aux lèvres, était au bas de l'estrade.--Chaverny seul et la
princesse devinaient l'effort qu'elle faisait pour tenir ses paupières
fermées.
Elle avait si grande envie de voir.
Mademoiselle de Nevers, lui dit Gonzague,--allez embrasser votre mère!
Dona Cruz eut un mouvement de sincère allégresse; son élan ne fut point
joué. Là était l'habileté suprême de Gonzague qui n'avait pas voulu
d'une comédienne pour remplir ce premier rôle. Dona Cruz était de bonne
foi.
Son regard caressant se tourna tout de suite vers celle qu'elle croyait
sa mère. Elle fit un pas et ses bras s'ouvrirent d'avance.
Mais ses bras retombèrent, ses paupières aussi.--Un geste froid de la
princesse venait de la clouer à sa place.
La princesse, revenue aux défiances qui naguère navraient sa solitude,
la princesse répondant à cette pensée qu'elle venait d'avoir et que
l'aspect de dona Cruz lui avait inspirée, la princesse dit entre haut et
bas:
--Qu'a-t-on fait de la fille de Nevers?
Puis, élevant la voix, elle ajouta:
--Dieu m'est témoin que j'ai le coeur d'une mère!... mais si la fille
de Nevers me revenait flétrie d'une seule tache... n'eût-elle oublié
qu'une minute la fierté de sa race... je voilerais mon visage et je
dirais:--Nevers est mort tout entier!
--Ventrebleu! fit Chaverny, je parierais pour plusieurs minutes!
Il était seul de son avis en ce moment. La sévérité de madame de
Gonzague semblait intempestive et même dénaturée.
Pendant qu'elle parlait, un petit bruit se fit à sa droite, comme si la
porte voisine tournait doucement sur ses gonds derrière la draperie.
Elle ne prit point garde.
Gonzague répondait, joignant les mains, comme si le doute eût été ici un
blasphème:
--O madame! madame!... Est-ce bien votre coeur qui a parlé?...
mademoiselle de Nevers... votre fille, madame!... est plus pure que les
anges!
Une larme était dans les yeux de la pauvre dona Cruz.
Le cardinal se pencha vers Aurore de Caylus:
--A moins que vous n'ayez pour doute encore des raisons précises et
avouables... commença-t-il.
--Des raisons? interrompit la princesse; mon coeur est resté froid,
mes yeux secs, mes bras immobiles... ne sont-ce pas des raisons, cela?
--Belle dame, si vous n'en avez pas d'autres, je ne pourrai, en
conscience, combattre l'opinion évidemment unanime du conseil.
Aurore de Caylus jeta autour d'elle un sombre regard.
--Vous voyez bien, je ne m'étais pas trompé, fit le cardinal à l'oreille
du duc de Mortemart, il y a là un grain de folie!
--Messieurs! messieurs! s'écria la princesse, est-ce que déjà vous
m'avez jugée?
--Rassurez-vous, madame, et calmez-vous, répliqua le président de
Lamoignon; tous ceux qui sont dans cette enceinte vous respectent et
vous aiment... tous, et au premier rang l'illustre prince qui vous a
donné son nom...
La princesse baissa la tête.
Le président de Lamoignon poursuivit avec une nuance de sévérité dans la
voix:
--Agissez suivant votre conscience, madame, et ne craignez rien... notre
tribunal n'a point mission de punir... l'erreur n'est pas crime; mais
malheur!... vos parents et vos amis auront compassion de vous si vous
êtes trompée.
--Trompée! répéta la princesse sans relever la tête; oh! oui... j'ai été
bien souvent trompée... mais si personne n'est ici pour me défendre, je
me défendrai moi-même... Ma fille doit porter avec elle la preuve de sa
naissance.
--Quelle preuve, demanda le président de Lamoignon?
--La preuve désignée par M. de Gonzague lui-même... la feuille arrachée
au registre de la chapelle de Caylus...
--Arrachée de ma propre main, messieurs! ajouta-t-elle en se redressant.
--Voilà ce que je voulais savoir, pensa Gonzague.
--Cette preuve, reprit-il tout haut, votre fille l'avait, madame.
--Elle ne l'a donc pas! s'écria Aurore de Caylus.
Un long murmure s'éleva dans l'assemblée à cette exclamation.
--Emmenez-moi! emmenez-moi! balbutia dona Cruz en larmes.
Quelque chose remua au fond du coeur de la princesse, en écoutant la
voix désolée de cette pauvre enfant.
--Mon Dieu! dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu!
inspirez-moi... mon Dieu! ce serait un malheur horrible et un grand
crime que de repousser mon enfant!... Mon Dieu! je vous en prie au fond
de ma misère: répondez-moi! répondez-moi!...
On vit tout à coup sa figure s'éclairer, tandis que tout son corps
tressaillait violemment.
Elle avait interrogé Dieu.--Une voix, que personne n'entendit, hormis
elle-même,--une voix mystérieuse et qui semblait répondre à ce suprême
appel, prononça derrière la draperie les trois mots de la devise de
Nevers:
--J'y suis!
La princesse s'appuya au bras du cardinal pour ne point tomber à la
renverse.
Elle n'osait se retourner. Cette voix venait-elle du ciel?
Gonzague se méprit à cette émotion soudaine. Il voulut frapper le
demi-coup.
--Madame, s'écria-t-il, vous avez fait appel au Maître de toutes choses:
Dieu vous répond, je le vois, je le sens... votre bon ange est en vous
qui combat les suggestions du mal... Madame, ne repoussez pas le bonheur
après vos longues souffrances si noblement supportées!... madame,
oubliez la main qui met dans la vôtre un trésor: je ne réclamerai point
mon salaire... Je ne vous demande qu'une chose... regardez-la!...
regardez votre enfant... la voici bien tremblante, la voici toute brisée
de l'accueil de sa mère... Écoutez au dedans de vous-même, madame: la
voix de l'âme vous répondra...
La princesse regarda dona Cruz.