IX

--Le plaidoyer.--

Cette grande salle de l'hôtel de Lorraine, qui avait été déshonorée le

matin par l'ignoble enchère, qui, demain, devait être polluée par le

troupeau des brocanteurs adjudicataires, semblait jeter à cette heure

son dernier et plus brillant éclat.

Jamais, assurément, fût-ce au temps des grands ducs de Guise, assemblée

plus illustre n'avait siégé sous sa voûte.

Gonzague était le plus intime favori du régent de France, Gonzague avait

eu des raisons pour vouloir que rien ne manquât à l'imposante solennité

de cette cérémonie.

Les préparatifs s'en étaient faits secrètement, les lettres de

convocation, lancées au nom du roi, dataient de la veille au soir.

On eût dit, en vérité, une affaire d'Etat,--un de ces fameux lits de

justice où s'agitaient en famille les destins d'une grande nation.

Outre le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le

vice-chancelier d'Argenson, qui étaient là pour le régent, on voyait aux

gradins d'honneur le cardinal de Lorraine, entre le prince de Conti et

l'ambassadeur d'Espagne,--le vieux duc de Beaumont-Montmorency auprès de

son cousin Montmorency-Luxembourg;--Grimaldi, prince de Monaco, les deux

Larochechouart, dont l'un duc de Mortemart, l'autre prince de

Tonnay-Charente; Cossé-Brissac, Grammont, Harcourt, Croy,

Clermont-Tonnerre.

Nous ne citons ici que les princes et les ducs.

Quant aux marquis et aux comtes, ils étaient par douzaines.

Les simples gentilshommes et les fondés de pouvoir avaient leur siége au

bas de l'estrade. Il y en avait beaucoup.

Cette vénérable assemblée se divisait tout naturellement en deux partis:

ceux que Gonzague avait achetés et ceux qui étaient hors de prix.

Parmi les premiers, on comptait un duc et un prince, plusieurs marquis,

bon nombre de comtes et presque tout le fretin menu titré.--Gonzague

espérait en sa parole et en son _bon droit_ pour conquérir les autres.

Avant l'ouverture de la séance on causa familièrement. Personne ne

savait bien au juste pourquoi la convocation avait eu lieu. Beaucoup

pensaient que c'était un arbitrage entre le prince et la princesse au

sujet des biens de Nevers.

Gonzague avait ses chauds partisans; madame de Gonzague était défendue

par quelques vieux honnêtes seigneurs et par quelques jeunes chevaliers

errants.

Une autre opinion se fit jour après l'arrivée du cardinal. Le rapport

que fit ce prélat, touchant la situation d'esprit actuelle de madame la

princesse, engendra l'idée qu'il s'agissait d'une interdiction.

Le cardinal, qui ne ménageait point ses expressions, avait dit:

--La bonne dame est aux trois quarts folle!

La croyance générale était d'après cela qu'elle ne se présenterait point

devant le tribunal.

On l'attendit pourtant, comme cela était convenable. Gonzague,

lui-même, exigea ce délai avec une sorte de hauteur, dont on lui sut

très-bon gré.--A deux heures et demie, M. le président de Lamoignon prit

place au fauteuil. Ses assesseurs furent le cardinal, le

vice-chancelier, M. de Villeroy et M. de Clermont-Tonnerre.

Le greffier en chef du parlement de Paris prit la plume en qualité

de secrétaire; quatre notaires royaux l'assistèrent comme

contrôleurs-greffiers.

Tous les cinq prêtèrent serment en cette qualité.

Jacques Thellemens, le greffier en chef, fut requis de donner lecture de

l'acte de convocation.

L'acte portait en substance que Philippe de France, duc d'Orléans,

régent, avait compté présider de sa personne cette assemblée de famille,

tant pour l'amitié qu'il portait à M. le prince de Gonzague, que pour la

fraternelle affection qui l'avait lié jadis à feu M. le duc de

Nevers,--mais que les soins de l'administration, dont il ne pouvait

abandonner les rênes, ne fût-ce que pendant un jour, au profit d'un

intérêt particulier, l'avaient retenu au Palais-Royal.

En place de Son Altesse Royale, étaient institués commissaires et juges

royaux, MM. de Lamoignon, de Villeroy et d'Argenson;--M. le cardinal

devant servir de curateur royal à madame la princesse.

Le conseil était constitué en cour souveraine, devant décider,

arbitralement en dernier ressort et sans appel, de toutes les questions

relatives à la succession du feu duc de Nevers,--pouvant trancher

notamment toutes questions d'état,--pouvant même au besoin ordonner, au

profit de qui de droit, l'envoi en possession définitive des biens de

Nevers.

Gonzague lui-même eût rédigé de sa main le protocole, que la lettre n'en

eût pu lui être plus complètement favorable.

On écouta la lecture avec un religieux silence, puis M. le cardinal

demanda au président de Lamoignon:

--Madame la princesse de Gonzague a-t-elle un procureur?

Le président répéta la question à haute voix:

Comme Gonzague allait répondre lui-même pour demander qu'on en nommât un

d'office et qu'il fût passé outre, la grande porte s'ouvrit à deux

battants et les huissiers de service entrèrent sans annoncer.

Chacun se leva. Il n'y avait que Gonzague ou sa femme qui pût faire

ainsi son entrée.

Madame la princesse de Gonzague se montra en effet sur le seuil,

habillée de deuil comme à l'ordinaire, mais si fière et si belle qu'un

long murmure d'admiration courut de rang en rang à sa vue.

Personne ne s'attendait à la voir,--personne surtout ne s'attendait à la

voir ainsi.

--Que disiez-vous donc, mon cousin? dit Mortemart à l'oreille du

cardinal de Lorraine.

--Sur ma foi! répondit le prélat;--que je sois lapidé!... J'ai

blasphémé!... Il y a là-dessous du miracle.

Du seuil, la princesse dit d'une voix calme et distincte:

--Messieurs, point n'est besoin de procureur; me voici.

Gonzague quitta précipitamment son siége et s'élança au devant de sa

femme. Il lui offrit la main avec une galanterie pleine de respect.

Madame la princesse ne refusa point, mais on la vit tressaillir au

contact de la main du prince, et ses joues pâles changèrent de couleur.

Au bas de l'estrade se trouvaient Navailles, Gironne, Montaubert, Nocé,

Oriol, etc.; ils furent les premiers à se ranger pour faire un large

passage aux deux époux.

--Bon petit ménage! dit Nocé, pendant qu'ils montaient les degrés de

l'estrade.

--Chut! fit Oriol,--je ne sais si le patron est content ou fâché de

cette apparition!

Le patron, c'était Gonzague.--Gonzague, lui-même ne le savait peut-être

pas.

Il y avait un fauteuil préparé d'avance pour la princesse. Ce siége

était à l'extrême droite de l'estrade, auprès de la stalle occupée par

M. le cardinal.

A droite de la princesse, se trouvait immédiatement la draperie couvrant

la porte de l'hémicycle.

La porte était fermée et la draperie tombait.

L'agitation produite par l'arrivée de madame de Gonzague fut du temps à

se calmer.--Gonzague avait sans doute quelque changement à faire dans

son plan de bataille, car il semblait plongé dans un recueillement

profond.

Le président fit donner une seconde fois lecture de l'acte de

convocation, puis il dit:

--M. le prince de Gonzague ayant à nous exposer ce qu'il veut, de fait

et de droit, nous attendons son bon plaisir.

Gonzague se leva aussitôt. Il salua profondément sa femme d'abord, puis

les juges pour le roi, puis le reste de l'assistance.

La princesse avait baissé les yeux après un rapide regard jeté à la

ronde. Elle reprenait son immobilité de statue.

C'était un bel orateur que ce Gonzague: tête haut portée, traits

largement sculptés, teint brillant, oeil de feu.

Il commença d'une voix retenue et presque timide:

--Personne ici ne pense que j'aie pu réunir une pareille assemblée pour

une communication d'un intérêt ordinaire, et cependant, avant d'entamer

un sujet bien grave, je sens le besoin d'exprimer une crainte qui est en

moi, une crainte presque puérile. Quand je pense que je suis obligé de

prendre la parole devant tant de beaux et illustres esprits, ma

faiblesse m'effraye, et il n'y a pas jusqu'à cette habitude de langage,

cette façon de prononcer les mots dont un fils de l'Italie ne peut

jamais se défaire, il n'y a pas jusqu'à mon accent qui ne me soit

obstacle... Je reculerais en vérité devant ma tâche, si je ne

réfléchissais que la force est indulgente, et que votre supériorité même

me sera une assurée sauvegarde.

A ce début hyper académique, il y eut des sourires sur les gradins

d'élite. Gonzague ne faisait rien à l'étourdie.

--Qu'on me permette d'abord, reprit-il,--de remercier tous ceux qui, en

cette occasion, ont honoré notre famille de leur bienveillante

sollicitude; M. le régent le premier, M. le régent dont on peut parler à

coeur ouvert, puisqu'il n'est pas au milieu de nous, ce noble, cet

excellent prince, toujours en tête quand il s'agit d'une action digne et

bonne...

Des marques d'approbation non équivoques se firent jour. Oriol et

consorts applaudirent chaleureusement du bonnet.

--Quel avocat eût fait notre cher cousin! dit Chaverny à Choisy, qui

était près de lui.

--En second lieu, poursuivit Gonzague,--madame la princesse, qui, malgré

sa santé languissante et son arrivée de la retraite, a bien voulu se

faire violence à elle-même et redescendre des hauteurs où elle vit

jusqu'au niveau de nos pauvres intérêts humains,--en troisième lieu, ces

grands dignitaires de la plus belle couronne du monde: les deux chefs de

ce tribunal auguste, qui rend la justice et règle en même temps les

destinées de l'État, un glorieux capitaine, un de ces soldats géants,

dont les victoires serviront de thème au Plutarque à venir, un prince de

l'église et tous ces pairs du royaume, si bien dignes de s'associer sur

les marches du trône... Enfin, vous tous, messieurs, quel que soit le

rang que vous occupez... Je suis pénétré de reconnaissance, et mes

actions de grâce, mal exprimées, partent au moins du fond du coeur.

Tout ceci fut prononcé avec une mesure parfaite, de cette voix

chaleureuse et sonore qui est le privilége des Italiens du Nord.

C'était l'exorde. Gonzague sembla se recueillir. Son front s'inclina et

ses yeux se baissèrent.

--Philippe de Lorraine, duc de Nevers, continua-t-il d'un accent plus

sourd, était mon cousin par le sang, mon frère par le coeur... Nous

avons mis en commun les jours de notre jeunesse... Je puis dire que nos

deux âmes n'en faisaient qu'une, tant nous partagions étroitement nos

peines comme nos joies... C'était un généreux prince, et Dieu seul sait

quelle gloire était réservée à son âge mûr... Celui qui tient dans sa

main puissante la destinée des grands de la terre voulut arrêter le

jeune aigle à l'heure même où il prenait son vol... Nevers mourut avant

que son cinquième lustre ne fût achevé... Dans ma vie, souvent et

durement éprouvée, je ne me souviens pas d'avoir reçu de coup plus

cruel... Je puis parler ici pour tout le monde: dix-huit ans écoulés

depuis la nuit fatale n'ont point adouci l'amertume de nos regrets... Sa

mémoire est là! s'interrompit-il en posant la main sur son coeur et en

faisant trembler sa voix;--sa mémoire vivante, éternelle,--comme le

deuil de la noble femme qui n'a pas dédaigné de porter mon nom après le

nom de Nevers...

Tous les yeux se dirigèrent vers la princesse.

Celle-ci avait le rouge au front. Une émotion terrible décomposait son

visage.

--Ne parle pas de cela! fit-elle entre ses dents serrées;--voilà

dix-huit ans que je passe dans la retraite et dans les larmes...

Les juges sérieux, les magistrats, princes et pairs de France, tendirent

l'oreille à ce mot.

Les clients, ceux que nous avons vus réunis dans l'appartement de

Gonzague, firent entendre un long murmure.--Cette chose obscène qu'on

nomme _la claque_ dans le langage usuel n'a pas été inventée par les

théâtres.

Oriol, Nocé, Gironne, Montaubert, Taranne et compagnie faisaient leur

métier en conscience.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2 · 第 14 / 25 题