Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.
--Où est Saldagne? demanda Peyrolles.
On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.
--Et Faënza?
Même réponse que pour Saldagne.
La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude.
--Que veut dire ceci? pensa-t-il.
Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était
visible.
Il y eut un va et vient de domestiques. On entendit la voix de la
première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son
boudoir.
--Je n'ai pas dormi! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas
fermé l'oeil de la nuit!... Je ne veux plus demeurer dans cette
maison!... La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge.
C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer
tout à l'heure chez M. de Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, elle
était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé du
matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de
sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux noirs
dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds
nus jouaient dans des mules de satin.
Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il
fallait être de marbre.
M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il
remplissait auprès de son maître.
Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques
noirs du calife Haroun-el-Reschild.
Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit:
--Dona Cruz, M. le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.
--Miracle! s'écria la jeune fille; moi sortir de ma prison! moi
traverser la rue! moi, moi! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout,
monsieur de Peyrolles?
Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant
très-remarquablement une pirouette double.
L'intendant ajouta sans sourciller:
--Pour vous rendre à l'hôtel; M. le prince désire que vous fassiez
toilette.
--Moi! se récria encore la jeune fille, faire toilette! santa Virgen! je
ne crois pas un mot de ce que vous me dites!
--Je parle pourtant très-sérieusement, dona Cruz; dans une heure, il
faut que vous soyez prête.
Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez.
Puis, pétulante comme la poudre:
--Angélique! Justine! madame Langlois! Sont-elles lentes, ces
Françaises! fit-elle en colère de ne les point voir arriver avant
d'avoir été appelées. Madame Langlois, Justine, Angélique!
--Il faut le temps..., voulut dire le flegmatique factotum.
--Vous, allez-vous-en! s'écria dona Cruz; vous avez fait votre
commission... J'irai.
--C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles.
--Oh! l'ennui! santa Maria! soupira dona Cruz; si vous saviez comme je
voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de
Peyrolles!
Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes,
entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait déjà plus à elles.
--Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma
maison, ils me font peur.
Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.
--C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant.
--Suis-je esclave? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère;
ai-je demandé à venir ici? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins
que je puisse choisir mes geôliers! Dites-moi que je ne reverrai plus
ces deux hommes ou je n'irai pas à l'hôtel...
Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de
Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille. Le visage de
l'intendant, qui était naturellement très-pâle, devint livide.
--Avez-vous vu cela? demanda-t-il d'une voix qui tremblait.
--Je l'ai vu, répondit la camériste.
--Quand donc?
--Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux.
--Où cela?
--En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.
--Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence, dit dona Cruz
avec hauteur.
--Pardon, madame, repartit humblement l'intendant; qu'il vous suffise de
savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent..., vous ne les reverrez
plus.
--Alors, qu'on m'habille, ordonna la belle fille.
--Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant
madame Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui
était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans
la ruelle un cliquetis d'épées.
--Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles.
--Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste; tout à l'heure
un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres.
--Langlois! Langlois! appela en ce moment la belle recluse.
--Allez! ajouta la camériste remontant les degrés précipitamment; ils
sont là, au bout du jardin.
Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'oeuvre facile et
charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra bientôt
tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait.
Santa Virgen! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée
dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu que les rues
longues et noires par une sombre nuit d'automne.
--Enfin! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse... Je vais
voir, être vue!... Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre
chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs!
Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour
danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu'elle
était...
M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin. Au
fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait
deux manteaux étendus.
Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains.
Peyrolles souleva en frissonnant le premier manteau, puis l'autre.
Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne.
Tous deux avaient au front une blessure pareille.
Les dents de Peyrolles s'entre-choquèrent avec bruit. Il laissa retomber
les manteaux.