IV

--Largesses.--

Ce devait être un bossu de beaucoup d'esprit, malgré l'extravagance

qu'il commettait en ce moment. Il avait l'oeil vif et le nez aquilin.

Son front se dessinait bien sous sa perruque grotesquement révoltée, et

le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice

d'enfer.

Un vrai bossu!

Quant à la bosse elle-même, elle était riche, bien plantée au milieu du

dos, et se relevant pour caresser la nuque.

Par devant, le menton touchait la poitrine. Les jambes étaient

bizarrement contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale

qui est l'accompagnement obligé de la bosse.

Cette singulière créature portait un costume noir complet, de la plus

rigoureuse décence, manchettes et jabot de mousseline plissée d'une

éclatante blancheur.

Tous les regards étaient fixés sur lui, et cela ne semblait point

l'incommoder.

--Bravo, sage Ésope! s'écria Chaverny; tu me parais un spéculateur hardi

et adroit!

--Hardi..., répéta Ésope en le regardant fixement, assez; adroit... nous

verrons bien!

Sa petite voix grinçait comme une crécelle d'enfant.

Tout le monde répéta:

--Bravo, Ésope! bravo!

Cocardasse et Passepoil ne pouvaient plus s'étonner de rien. Leurs bras

étaient tombés depuis longtemps; mais le Gascon demanda tout bas:

--N'avons-nous jamais connu de bossu, mon bon?

--Pas que je me souvienne.

--Vivadiou! il me semble que j'ai vu ces yeux-là quelque part.

Gonzague aussi regardait le petit homme avec une remarquable attention.

--L'ami, dit-il, on paye comptant, vous savez?

--Je sais, répondit Ésope; car, à dater de ce moment, il n'eut plus

d'autre nom.

Chaverny était son parrain.

Ésope tira un portefeuille de sa poche et mit aux mains de Peyrolles

soixante billets d'État de cinq cents livres.

On s'attendait presque à voir ces papiers se changer en feuilles sèches,

tant l'apparition du petit homme avait été fantastique.

Mais c'étaient de belles et bonnes cédules de la Banque.

--Mon reçu? dit-il.

Peyrolles lui donna son reçu.

Ésope le plia et le mit dans son portefeuille, à la place des billets.

Puis, frappant sur le carnet:

--Bonne affaire! dit-il. A vous revoir, messieurs!

Il salua bien poliment Gonzague et la compagnie.

Tout le monde s'écarta pour le laisser passer.

On riait encore, mais je ne sais quel froid courait dans toutes les

veines. Gonzague était pensif.

Peyrolles et ses gens commençaient à faire sortir les acheteurs, qui

déjà eussent voulu être au lendemain. Les amis du prince regardaient

encore et machinalement la porte par où le petit homme noir venait de

disparaître.

--Messieurs, dit Gonzague, pendant qu'on va disposer la salle, je vous

prie de me suivre dans mes appartements.

--Allons! fit Cocardasse derrière la draperie, c'est le moment ou

jamais... marchons!

--J'ai peur, fit le timide Passepoil.

--Eh donc! je passerai le premier.

Il prit Passepoil par la main et s'avança vers Gonzague, chapeau bas.

--Parbleu! s'écria Chaverny en les apercevant, mon cousin a voulu nous

donner la comédie!... c'est la journée des mascarades... Le bossu

n'était pas mal; mais voici bien la plus belle paire de coupe-jarrets

que j'aie vue de ma vie!

Cocardasse junior le regarda de travers. Navailles, Oriol et consorts se

mirent à tourner autour de nos deux amis en les considérant

curieusement.

--Sois prudent! murmura Passepoil à l'oreille du Gascon.

--Capédébiou! fit ce dernier, ceux-ci n'ont-ils jamais vu deux

gentilshommes, qu'ils nous dévisagent ainsi?

--Le grand est de toute beauté! dit Navailles.

--Moi, repartit Oriol, j'aime mieux le petit!

--Il n'y a plus de niche à louer; que viennent-ils faire?

Heureusement qu'ils arrivaient auprès de Gonzague, qui les aperçut et

tressaillit.

--Ah! fit-il, que veulent ces braves?

Cocardasse salua avec cette grâce noble qui accompagnait chacune de ses

actions. Passepoil s'inclina plus modestement, mais en homme cependant

qui a vu le monde.

Puis Cocardasse junior, d'une voix haute et claire, parcourant de

l'oeil cette foule pailletée qui venait de le railler, prononça ces

paroles:

--Ce gentilhomme et moi, vieilles connaissances de monseigneur, nous

venons lui présenter nos hommages.

--Ah!... fit encore Gonzague.

--Si monseigneur est occupé d'affaires trop importantes, reprit le

Gascon, qui s'inclina de nouveau, nous reviendrons à l'heure qu'il

voudra bien nous indiquer.

--C'est cela, balbutia Passepoil; nous aurons l'honneur de revenir.

Troisième salut, puis ils se redressèrent tous deux, la main à la

poignée de la brette.

--Peyrolles! appela Gonzague.

L'intendant venait de faire sortir le dernier adjudicataire.

--Reconnais-tu ces beaux garçons? lui demanda Gonzague; mène-les à

l'office... qu'ils mangent, qu'ils boivent... Donne-leur à chacun un

habit neuf... et qu'ils attendent mes ordres!

--Ah! monseigneur!... s'écria Cocardasse.

--Généreux prince!... fit Passepoil.

--Allez! ordonna Gonzague.

Ils s'éloignèrent à reculons, saluant à toute outrance et balayant la

terre avec la vieille plume de leurs feutres.

Quand ils arrivèrent en face des rieurs, Cocardasse le premier planta

son feutre sur l'oreille et releva du bout de sa rapière le bord frangé

de son manteau. Frère Passepoil l'imita de son mieux.

Tous deux, hautains, superbes, le nez au vent, le poing sur la hanche,

foudroyant les railleurs de leurs regards terribles, ils traversèrent la

salle sur les pas de Peyrolles, et gagnèrent l'office, où leur coup de

fourchette étonna tous les serviteurs du prince.

En mangeant, Cocardasse junior disait:

--Mon bon, notre fortune est faite!

--Dieu le veuille! répondait, la bouche pleine, frère Passepoil toujours

moins fougueux.

--Ah çà! cousin, dit Chaverny au prince quand ils furent partis, depuis

quand te sers-tu de semblables outils?

Gonzague promena autour de lui un regard rêveur et ne répondit point.

Ces messieurs cependant, parlant assez haut pour que le prince pût les

entendre, chantaient un dithyrambe à sa louange et faisaient honnêtement

leur cour.

C'étaient tous nobles un peu ruinés, financiers un peu tarés. Aucun

d'eux n'avait encore commis d'action absolument punissable selon la loi;

mais aucun d'eux n'avait gardé la blancheur de la robe nuptiale.

Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient besoin de

Gonzague, l'un pour une chose, l'autre pour une autre. Gonzague était au

milieu d'eux seigneur et roi comme certains patriciens de l'ancienne

Rome parmi la foule famélique de leurs clients.

Gonzague les tenait par l'ambition, par l'intérêt, par leurs besoins et

par leurs vices.

Le seul qui eût gardé une portion de son indépendance était le jeune

marquis de Chaverny, trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour se

vendre.

La suite de ce récit montrera ce que Gonzague voulait faire d'eux; car,

au premier aspect, placé comme il l'était à l'apogée de la richesse, de

la puissance et de la faveur, Gonzague semblait n'avoir besoin de

personne.

--Et l'on parle des mines du Pérou! disait le gros Oriol pendant que le

maître se tenait à l'écart. L'hôtel de M. le prince vaut à lui seul le

Pérou et toutes ses mines!

Il était rond comme une boule, ce traitant; il était haut en couleur,

joufflu, essoufflé. Ces demoiselles de l'Opéra consentaient à se moquer

de lui amicalement, pourvu qu'il fût en fonds et d'humeur donnante.

--Ma foi, répliqua Taranne, financier maigre et plat, c'est ici

l'Eldorado!

--La maison d'or! ajouta M. de Montaubert, ou plutôt la maison de

diamant!

--_Ya!_ traduisit le baron de Batz, _té tiamant plitôt_.

--Plus d'un grand seigneur, reprit Gironne, vivrait toute une année avec

une semaine du revenu du prince de Gonzague.

--C'est que, dit Oriol, le prince de Gonzague est le roi des grands

seigneurs!

--Gonzague, mon cousin, s'écria Chaverny d'un air plaisamment piteux,

par grâce, demande quartier, ou cet ennuyeux hosannah durera jusqu'à

demain.

Le prince sembla s'éveiller.

--Messieurs, dit-il sans répondre au petit marquis, car il n'aimait

point la raillerie, prenez la peine de me suivre dans mon appartement;

il faut que cette salle soit libre.

Quand on fut dans le cabinet de Gonzague:

--Vous savez pourquoi je vous ai convoqués, messieurs? reprit-il.

--J'ai entendu parler d'un conseil de famille, répondit Navailles.

--Mieux que cela, messieurs... une assemblée solennelle... un tribunal

de famille où Son Altesse Royale le régent sera représenté par trois des

premiers dignitaires de l'État: le président de Lamoignon, le maréchal

de Villeroy et le vice-chancelier d'Argenson.

--Peste! fit Chaverny. S'agit-il donc de la succession à la couronne?

--Marquis, prononça sèchement le prince, nous allons parler de choses

sérieuses... épargnez-nous.

--N'auriez-vous point, cousin, demanda Chaverny en bâillant par avance,

quelque livre d'estampes pour me distraire pendant que vous serez

sérieux?

Gonzague sourit afin de le faire taire.

--Et de quoi s'agit-il, prince? demanda M. de Montaubert.

--Il s'agit de me prouver votre dévouement, messieurs, répondit

Gonzague.

Ce ne fut qu'un cri:

--Nous sommes prêts!

Le prince salua et sourit.

--Je vous ai fait convoquer spécialement, vous, Navailles, Gironne,

Chaverny, Nocé, Montaubert, Choisy, Lavallade, etc., en votre qualité de

parents de Nevers; vous, Oriol, comme chargé d'affaires de notre cousin

de Châtillon; vous, Taranne et Albret, comme mandataires des deux

Chastellux...

--Si ce n'est la succession de Bourbon, interrompit Chaverny, ce sera

donc la succession de Nevers qui sera mise sur le tapis?

--On décidera, répondit Gonzague, l'affaire des biens de Nevers... et

d'autres affaires encore.

--Et que diable avez-vous besoin des biens de Nevers, vous, mon cousin,

qui gagnez un million par heure?

Gonzague fut un instant avant de répondre.

--Suis-je seul? demanda-t-il ensuite d'un accent pénétré. N'ai-je pas

votre fortune à faire?

Il y eut un vif mouvement de reconnaissance dans l'assemblée. Tous les

visages étaient plus ou moins attendris.

--Vous savez, prince, dit Navailles, si vous pouvez compter sur moi!

--Et sur moi! s'écria Gironne.

--Et sur moi!... et sur moi!

--Sur moi aussi, pardieu! fit Chaverny après tous les autres. Je

voudrais seulement savoir...

Gonzague l'interrompit pour dire avec une hauteur sévère:

--Toi, tu es trop curieux, petit cousin! cela te perdra... Ceux qui sont

avec moi, comprends bien ceci, doivent entrer résolûment dans mon

chemin, bon ou mauvais, droit ou tortueux...

--Cependant...

--C'est ma volonté!... Chacun est libre de me suivre ou de rester en

arrière, mais quiconque s'arrête a rompu volontairement le pacte; je ne

le connais plus... Ceux qui sont avec moi doivent voir par mes yeux,

entendre par mes oreilles, penser avec mon intelligence... La

responsabilité n'est pas pour eux qui sont les bras, mais pour moi qui

suis la tête... Tu m'entends bien, marquis? je ne veux pas d'amis faits

autrement que cela!

--Et nous ne demandons qu'une chose, ajouta Navailles, c'est que notre

illustre parent nous montre la route.

--Puissant cousin, dit Chaverny, m'est-il permis de vous adresser

humblement et modestement une question? Qu'aurai-je à faire?

--A garder le silence et à me donner ta voix dans le conseil.

--Dussé-je blesser le touchant dévouement de nos amis, je vous dirai,

cousin, que je tiens à ma voix à peu près autant qu'à un verre de

champagne vide; mais...

--Point de mais! interrompit Gonzague.

Et tous avec enthousiasme:

--Point de mais!

--Nous nous serrerons autour de monseigneur, ajouta lourdement Oriol.

--Monseigneur, ajouta Taranne, le financier d'épée, sait si bien se

souvenir de ceux qui le servent!

L'invite pouvait n'être pas adroite, mais elle était au moins directe.

Chacun prit un air froid, pour n'avoir point l'air d'être complice.

Chaverny adressait à Gonzague un sourire triomphant et moqueur. Gonzague

le menaça du doigt comme on fait à un enfant méchant. Sa colère était

passée.

--C'est le dévouement de Taranne que j'aime le mieux, dit-il avec une

légère nuance de mépris dans la voix. Taranne, mon ami, vous avez la

ferme d'Épernay.

--Ah! prince!... fit le traitant.

--Point de remercîments, interrompit Gonzague; mais je vous prie,

Montaubert, ouvrez la fenêtre... je me sens mal.

Chacun se précipita vers les croisées. Gonzague était fort pâle, et des

gouttelettes de sueur perlaient de ses cheveux. Il trempa son mouchoir

dans le verre d'eau que lui présentait Gironne, et se l'appliqua sur le

front.

Chaverny s'était rapproché avec un véritable empressement.

--Ce ne sera rien, dit le prince; la fatigue... j'avais passé la nuit,

et j'ai été obligé d'assister au petit lever du roi.

--Et que diable avez-vous besoin de vous tuer ainsi, cousin? s'écria

Chaverny; que peut pour vous le roi? je dirais presque, que peut pour

vous le bon Dieu?

A l'égard du bon Dieu, il n'y avait rien à reprocher à Gonzague. S'il

se levait trop matin, ce n'était certes point pour faire ses dévotions.

Il serra la main de Chaverny. Nous pouvons bien dire qu'il eût payé

volontiers un bon prix la question que Chaverny venait de lui faire.

--Ingrat! murmura-t-il, est-ce pour moi que je sollicite?

Les courtisans de Gonzague furent sur le point de s'agenouiller.

Chaverny eut bouche close.

--Ah! messieurs! reprit le prince, que notre jeune roi est un enfant

charmant!... Il sait vos noms, et me demande toujours des nouvelles de

mes bons amis.

--En vérité! fit le choeur.

--Quand M. le régent, qui était dans la ruelle avec madame Palatine, a

ouvert les rideaux, le jeune Louis a soulevé ses belles paupières,

toutes chargées de sommeil, et il nous a semblé que l'aurore se levait.

--L'Aurore aux doigts de roses! fit l'incorrigible Chaverny.

Personne n'était sans avoir un peu envie de le lapider.

--Notre jeune roi, poursuivit Gonzague, a tendu la main à Son Altesse

Royale; puis, m'apercevant: «Eh! bonjour, prince; je vous ai rencontré

l'autre soir au Cours-la-Reine, entouré de votre cour... Il faudra que

vous me donniez M. de Gironne, qui est un superbe cavalier.»

Gironne mit la main sur son coeur. Les autres se pincèrent les lèvres.

--«M. de Nocé me plaît aussi, continua Gonzague, rapportant les paroles

authentiques de Sa Majesté. Et ce M. de Saldagne, tudieu! ce doit être

un foudre de guerre.»

--A quoi bon ceci? lui glissa Chaverny à l'oreille, Saldagne est absent.

On n'avait vu, en effet, depuis la veille au soir, ni M. le baron de

Saldagne ni M. le chevalier de Faënza.

Gonzague poursuivit sans prendre garde à l'interruption:

--Sa Majesté m'a parlé de vous, Montaubert; de vous aussi, Choisy, et

d'autres encore.

--Et Sa Majesté, interrompit le petit marquis, a-t-elle daigné remarquer

un peu la galante et noble tournure de M. de Peyrolles?

--Sa Majesté, répliqua sèchement Gonzague, n'a oublié personne, excepté

vous.

--C'est bien fait pour moi! dit Chaverny; cela m'apprendra!

--On sait déjà votre affaire des mines, à la cour, Albret, poursuivit

Gonzague. «Et votre Oriol, m'a dit le roi en riant, savez-vous qu'on me

l'a donné comme étant bientôt plus riche que moi!»

--Que d'esprit! Quel maître nous aurons là!

Ce fut un cri d'admiration générale.

--Mais, reprit Gonzague avec un fin et bon sourire, ce ne sont là que

des paroles; nous avons eu mieux, Dieu merci! Je vous annonce, ami

Albret, que votre concession va être signée.

--Qui ne serait à vous, prince? s'écria Albret.

--Oriol, ajouta le prince, vous avez votre charge noble; vous pouvez

voir d'Hozier pour votre écusson.

Le gros petit traitant s'enfla comme une boule et faillit crever du

coup.

--Oriol, s'écria Chaverny, te voilà cousin du roi, toi qui es déjà

cousin de toute la rue Saint-Denis... Ton écusson est tout fait: _d'or,

aux trois bas de chausses d'azur, deux et un, et en coeur un bonnet de

nuit flamboyant_, avec cette devise: _Utile dulci!_...

On rit un peu, sauf Oriol et Gonzague.

Oriol avait reçu le jour au coin de la rue Mauconseil, dans une boutique

de bonneterie. Si Chaverny eût gardé ce mot pour le souper, il aurait eu

un succès fou.

--Vous avez votre pension, Navailles, reprit cependant M. de Gonzague,

cette vivante providence; Montaubert, vous avez votre brevet.

Montaubert et Navailles se repentirent d'avoir ri.

--Nocé, continua le prince, vous monterez demain dans les carrosses.

Vous, Gironne, je vous dirai, quand nous serons seuls tous deux, ce que

j'ai obtenu pour vous.

Nocé fut content. Gironne le fut davantage.

Gonzague, poursuivant le cours de ses largesses, qui ne lui coûtaient

rien, nomma chacun par son nom. Personne ne fut oublié.

--Viens çà, marquis, dit-il enfin.

--Moi! fit Chaverny.

--Viens çà, enfant gâté!

--Cousin, je connais mon sort, s'écria plaisamment le marquis; tous nos

jeunes condisciples qui ont été sages ont eu des _satisfecit_... Moi, le

moins que je risque, c'est d'être au pain et à l'eau. Ah! ajouta-t-il en

se frappant la poitrine, je sens que je l'ai bien mérité!

--M. de Fleury, gouverneur du roi, était au petit lever, dit Gonzague.

--Naturellement, repartit le marquis, c'est sa charge.

--M. de Fleury est sévère.

--C'est son métier.

--M. de Fleury a su ton histoire aux Feuillantines avec mademoiselle de

Clermont.

--Aïe! fit Navailles.

--Aïe! aïe, répétèrent Oriol et consorts.

--Et tu m'as empêché d'être exilé, cousin? dit Chaverny: grand merci!

--Il ne s'agissait pas d'exil, marquis.

--De quoi donc s'agissait-il, cousin?

--Il s'agissait de la Bastille.

--Et tu m'as épargné la Bastille! Deux fois grand merci!

--J'ai fait mieux, marquis.

--Mieux encore, cousin? Il faudra donc que je me prosterne?

--Ta terre de Chaneilles fut confisquée sous le feu roi.

--Lors de l'édit de Nantes, oui.

--Elle était d'un beau revenu, cette terre de Chaneilles?

--Vingt mille écus, cousin... pour moitié moins, je me donnerais au

diable.

--Ta terre de Chaneilles t'est rendue.

--En vérité! s'écria le petit marquis.

Puis, tendant la main à Gonzague et d'un grand sérieux:

--Alors, c'est dit, je me donne au diable!

Gonzague fronça le sourcil. Le cénacle entier n'attendait qu'un signe

pour crier au scandale. Chaverny promena tout autour de lui son regard

dédaigneux.

--Cousin, prononça-t-il lentement et à voix basse, je ne vous souhaite

que du bonheur. Mais, si les mauvais jours venaient, la foule

s'éclaircirait autour de vous. Je n'insulte personne: c'est la règle...

Dussé-je rester seul, alors, cousin, moi, je resterai!

V

--Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne.--

La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le

lendemain dans les carrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq

minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps

de saint Louis. Tout le monde était content.

M. de Gonzague n'avait certes point perdu sa peine au petit lever de Sa

Majesté.

--Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte,

malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire.

--Que te faut-il encore?

--Je ne sais si c'est à cause des Feuillantines et de mademoiselle de

Clermont, mais Bois-Rosé m'a refusé obstinément une invitation pour la

fête de ce soir au Palais-Royal. Il m'a dit que toutes les cédules

étaient distribuées.

--Je crois bien! s'écria Oriol, elles faisaient dix louis rue

Quincampoix ce matin. Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent

mille livres.

--Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître!

--J'en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret.

--On n'a pas voulu m'en donner à soixante! enchérit Taranne.

--On se les arrache.

--A l'heure qu'il est, elles n'ont plus de prix!

--C'est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague: tous ceux

qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse... Je ne

pense pas qu'il soit entré dans la pensée de M. le régent de livrer ces

cédules à la spéculation. Mais ceci est le petit malheur des temps...

et, sur ma foi! je ne vois point de mal à ce que Bois-Rosé ou l'abbé

fassent leurs affaires avec cela.

--Dussent les salons du régent, fit observer Chaverny, s'emplir cette

nuit de courtiers et de trafiquants!

--C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague; le mouvement est là!

Chaverny frappa sur l'épaule d'Oriol.

--Toi qui est d'aujourd'hui, dit-il, comme tu les regarderas par-dessus

l'épaule, ces gens de demain!

Il nous faut bien dire un mot de cette fête.

C'était l'Écossais Law qui en avait eu l'idée, et c'était aussi

l'Écossais Law qui en faisait les frais énormes.

Ce devait être le triomphe symbolique du _système_, comme on disait

alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit

sur les espèces monnayées.

Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que

Philippe d'Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal.

Bien plus, les invitations étaient faites au nom du régent, et, pour ce

seul fait, le triomphe du dieu Papier devenait une fête nationale.

Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison

du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances.

Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de

merveilles devait éblouir les yeux des invités.

On parlait surtout du feu d'artifice et du ballet.

Le feu d'artifice, commandé au cavalier Gioja, devait représenter le

palais gigantesque bâti en projet par Law sur les bords du Mississipi.

Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille:

c'était ce palais de marbre, orné de tout l'or inutile que le crédit

vainqueur jetait hors de la circulation.

Un palais grand comme une ville où seraient prodiguées toutes les

richesses métalliques du globe!

L'argent et l'or n'étaient plus bons qu'à cela.

Le ballet, oeuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore

représenter le crédit personnifiant le bon ange de la France et la

plaçant à la tête des nations.

Plus de famines, plus de misère, plus de guerres!

Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au

globe entier les délices reconquises du paradis terrestre.

Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n'avait plus besoin que

d'un temple.

Les pontifes existaient d'avance.

M. le régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées. Dubois

tierça sous main le compte; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla

en tapinois.

A ces époques où règne la contagion de l'agio, l'agio se fourre partout,

rien n'échappe à son envahissante influence.

De même que vous voyez, dans les bas quartiers du négoce, les petits

enfants marchant à peine trafiquer déjà de leurs jouets, et _faire

l'article_ en bégayant, sur un pain d'épice entamé, sur un cerf-volant

en lambeaux, sur une demi-douzaine de billes; de même, quand la fièvre

de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre

tout ce qu'on recherche, tout ce qui a vogue: les cartes du restaurant à

la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l'Église

encombrée.

Si le pain est rare, on fait les miches à prime; si c'est le vin, on

fait monter le campêche.

Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s'en formalise.

Ceux qui pourraient se plaindre ont en général la voix trop faible et

parlent de trop bas.

Ceux qui ont une tribune ne peuvent crier tant ils ont la bouche pleine.

Mon Dieu, M. de Gonzague pensait comme tout le monde en disant: «Il n'y

a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille livres

avec cela!»

--Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant

son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet

de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer... mais fi donc!... je

les ai gardées pour mes amis.

Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des

cartes dans leurs poches; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand

elles valent cent pistoles la pièce.

On n'était vraiment pas plus aimable que ce M. de Gonzague ce matin!

Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de

lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes

représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs,

le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance.

On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit

marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce

qu'on lui donnait.

Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d'amis,

car il emplit ses poches.

Gonzague les regardait faire.

Son oeil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.

Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe,

celui-là se trompait; Gonzague avait son idée: il était plus fort dans

son petit doigt qu'une douzaine d'Oriol multipliées par un demi-cent de

Gironne ou de Montaubert.

--Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et

pour Saldagne... Je m'étonne, en vérité, de ne les point voir ici.

Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel.

--Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée

d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire

encore pour vous cette bagatelle... Souvenez-vous bien de ceci...

Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un

bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous

tenir toujours la tête au-dessus de la foule.

Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Saldagne et de

Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et

respectueusement.

--Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, acheva Gonzague: des

événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne

cherchez jamais,--je ne demande point ceci, je l'exige,--ne cherchez

jamais les raisons de ma conduite; prenez seulement le mot d'ordre, et

faites... Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque

je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.

--Nous vous suivrons! s'écria Navailles.

--Tous, tant que nous sommes! ajouta Gironne.

Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque:

--Fût-ce en enfer!

--La peste! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que

nous avons là!... Je voudrais gager que...

Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit.

Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable

beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à

coucher de Gonzague.

Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie.

Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant

d'espiègle gaieté, avait un petillant sourire. A la vue des compagnons

de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de dentelle,

épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante statue.

Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du

monde à réprimer leurs regards curieux.

Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla

droit à la nouvelle venue.

Il prit sa main, qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect encore

que de galanterie.

La jeune fille resta muette.

--C'est la belle recluse! murmura Chaverny.

--L'Espagnole!... ajouta Navailles.

--Celle pour qui M. le prince tient close sa petite maison derrière

Saint-Magloire!

Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple,

amoureuse et noble à la fois, ce bas de jambe adorable, attaché à un

pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et

plus noirs que le jais.

C'était tout ce qu'ils pouvaient voir.

L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait

la grande dame. Elle la portait bien.

--Messieurs, dit le prince, vous deviez voir aujourd'hui même cette

jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre; et je le

proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne point

l'honneur de vous présenter à elle en ce moment; il n'est pas temps.

Attendez-moi ici, je vous prie. Tout à l'heure, nous aurons besoin de

vous.

Il prit la main de la jeune fille, après l'avoir baisée de nouveau, et

la fit entrer dans son appartement, dont la porte se renferma sur eux.

Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit

marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.

Le maître n'était plus là; tous ces écoliers barbus avaient vacances.

--A la bonne heure! s'écria Gironne.

--Ne nous gênons pas! fit Montaubert.

--Messieurs, reprit Nocé, le feu roi fit une sortie semblable de madame

de Montespan, devant toute la cour assemblée... Choisy, c'est ton

vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris

était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux

abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et sa comtesse devaient

échanger solennellement leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté,

dans le giron de la vertu. Mais pas du tout: madame de Montespan

pleura; Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à

l'austère assemblée, et de cette aventure naquit mademoiselle de Blois,

qui est maintenant madame la duchesse d'Orléans.

--Qu'elle est belle! dit Chaverny tout rêveur.

--Ah çà! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient? Cette assemblée de

famille... si c'était pour un divorce!

On se récria d'abord, puis chacun convint que la chose n'était pas

impossible.

Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince

de Gonzague et sa femme.

--Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est

capable de laisser la femme et de garder la dot!

--Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.

--Qu'en dis-tu, toi, Chaverny? demanda le gros Oriol.

--Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si

vous n'étiez des sots...

--De par Dieu! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige

les mauvaises habitudes; j'ai envie...

--La la! s'interposa le paisible Oriol.

Chaverny n'avait même pas regardé Nocé.

--Qu'elle est belle! fit-il une seconde fois.

--Chaverny est amoureux! s'écria-t-on de toutes parts.

--C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé.

--Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille?

--Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache

soigneusement, et que Peyrolles est l'eunuque chargé d'obéir aux

caprices de cette belle personne.

--Peyrolles n'a pas parlé?

--Peyrolles ne parle jamais.

--C'est pour cela qu'on le garde.

--Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout

au plus; car, le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la

petite maison de M. le prince.

--Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la

petite maison.

--Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert;

les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.

--Mystère! mystère!

--Prenons patience... Nous allons savoir cela aujourd'hui... Holà!

Chaverny!

Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut.

--Chaverny, tu rêves!...

--Chaverny, tu es muet!

--Chaverny, parle! parle, quand même ce serait pour nous dire des

injures!

Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette.

--Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre

fois pour quelques chiffons de banque... Moi, pour cette belle fille-là,

je me damnerai une fois, voilà tout.

En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément

à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de

l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant

derrière l'église Saint-Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre

jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes

et pendantes d'une allée de vieux ormes.

M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de

cette porte.

Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en

berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le

style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues.

Un bijou que ce pavillon! la dernière oeuvre de l'architecte Oppenort!

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2 · 第 9 / 25 题