VI

--Dona Cruz.--

Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins

une fois en leur vie: c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa

mère,--qui était duchesse,--par les gypsies d'Écosse, par les brigands

de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos

d'Espagne.

Nous ne savons absolument pas et nous prenons l'engagement de ne point

l'apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une

véritable fille de gitana.

La chose certaine, c'est qu'elle avait passé sa vie entière parmi les

gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en

dansant sur la place publique, tant qu'on voulait pour un maravédis.

C'est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre,

mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de

Gonzague.

Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la

chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute

confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire.

--Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée? lui demanda

Gonzague.

--Votre Peyrolles, répondit la jeune fille,--a perdu la parole et le

sens pendant que je faisais ma toilette... Il ne m'a quittée qu'un

instant pour se promener au jardin...; quand il est revenu, il

ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s'interrompit-t-elle

d'une voix caressante, ce n'est pas pour parler de votre Peyrolles que

vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur?

--Non, répondit Gonzague en riant,--ce n'est pas pour parler de mon

Peyrolles.

--Dites vite! s'écria dona Cruz;--que voulez-vous de moi?... Je brûle

de le savoir, vous voyez bien! Dites vite!

Gonzague la regardait attentivement.

Il pensait:

--J'ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux?... Elle lui

ressemble, sur ma foi! ce n'est pas une illusion que je me fais...

--Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc!

--Asseyez vous, chère enfant, repartit Gonzague.

--Retournerai-je dans ma prison?

--Pas pour longtemps...

--Ah!... fit la jeune fille avec regret,--j'y retournerai?... Pour la

première fois aujourd'hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil...

C'est beau!... ma solitude me semblera plus triste.

--Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des

précautions.

--Pourquoi des précautions? fais-je du mal pour que l'on me cache?

--Non, assurément, dona Cruz; mais...

--Ah! tenez, monseigneur, l'interrompit-elle avec feu,--il faut que je

vous parle: j'ai le coeur trop plein... Vous n'avez pas besoin de me

le rappeler, allez! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid... mon

pauvre beau Madrid, où j'étais pauvre, c'est vrai, orpheline,

abandonnée..., mais où j'étais libre... libre comme l'air du ciel!...

Elle s'interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement.

--Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'aviez promis bien des

choses?

--Je tiendrai plus que je n'ai promis, repartit Gonzague.

--Ceci est encore une promesse... et je commence à ne plus croire.

Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l'éclair

aigu de son regard.

--Ils me connaissaient tous, dit-elle,--les gens du peuple et les

seigneurs... ils m'aimaient, et, quand j'arrivais on criait: «Venez,

venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xerès!»

et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde... beaucoup de

monde à m'attendre sur le plaza Santa, derrière l'Alcazar... Quand je

rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient

l'air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s'ouvrait à demi la

jalousie, vers la brune... Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d'un

grand d'Espagne! Beau pays! se reprit-elle les larmes aux yeux,--pays

des parfums et des sérénades! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et

fait frissonner.

Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait

songer.

--Vous souvenez-vous? dit-elle tout à coup;--c'était un soir... J'avais

dansé plus tard que de coutume... Au détour de la rue sombre qui monte à

l'Assomption, je vous vis soudain près de moi... j'eus peur et j'eus

espoir. Quand vous parlâtes, votre voix grave et douce me serra le

coeur; mais je ne songeai point à m'enfuir... Vous me dites en vous

plaçant devant moi pour me barrer le passage:

«--Comment vous appelez-vous, enfant?

»--Santa-Cruz, répondis-je; on m'appelait Flor quand j'étais avec mes

frères les gitanos de Grenade; mais les prêtres m'avaient donné avec le

baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix.

»--Ah! me dîtes-vous,--vous êtes chrétienne?...» Peut-être ne vous

souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur?

--Si fait, dit Gonzague avec distraction;--je n'ai rien oublié.

--Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement,--je me

souviendrai de cette heure-là toute ma vie... Je vous aimais déjà...

Comment? Je ne sais... Par votre âge, vous pourriez être mon père... et

où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que

vous?

Elle dit cela sans rougir.--Elle ne savait pas ce que c'était que notre

pudeur.

Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front.

Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.

--Vous me dites, reprit-elle: «Tu es trop belle, ma fille, pour danser

ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de

faux sequins... Viens avec moi.»

Je me mis à vous suivre. Je n'avais déjà plus de volonté.

En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c'était le propre

palais d'Alberoni. On me dit que vous étiez l'ambassadeur secret du

régent de France auprès de la cour de Madrid.

Que m'importait cela?--Nous partîmes le lendemain.--Vous ne me donnâtes

point place dans votre chaise.

Oh! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c'est à peine si je

vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je

suis abandonnée!

Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans

un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant,

je la fis avec des regrets plein le coeur!... Je sentais bien déjà que

j'étais une exilée.

Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge! durant ces heures

silencieuses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et

mon rire perdu!...

Gonzague ne l'écoutait plus: sa pensée était ailleurs.

--Paris! Paris! s'écria-t-elle avec une pétulance qui le fit

tressaillir; vous souvenez-vous quel tableau vous m'aviez fait de

Paris?... Paris, le paradis des belles filles!... le rêve enchanté, la

richesse inépuisable, le luxe éblouissant... un bonheur qui ne rassasie

pas! une fête de toute la vie... Vous souvenez-vous comme vous m'aviez

enivrée?...

Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes.

--Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos

belles fleurs d'Espagne dans votre jardin... elles sont bien faibles,

bien tristes... elles vont mourir... Voulez-vous donc me tuer,

monseigneur?...

Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l'opulente parure de

ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle.

--Écoutez, monseigneur, s'écria-t-elle,--je ne suis pas votre esclave;

j'aime la foule, moi, la solitude m'effraye... j'aime le bruit; le

silence me glace... il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir

surtout, le plaisir qui fait vivre... La gaieté m'attire, le rire

m'enivre, les chansons me charment... L'or du vin de Rotta met des

diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus

belle!

--Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse tout paternelle.

Dona Cruz retira ses mains:

--Vous n'étiez pas ainsi à Madrid!... fit-elle.

Puis avec colère:

--Vous avez raison, je suis folle... mais je veux devenir sage... je

m'en irai...

--Dona Cruz!... fit le prince.

Elle pleurait.--Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses

larmes.

Sous ces larmes, qui n'avaient pas eu le temps de sécher, vint un fin

sourire.

--D'autres m'aimeront! dit-elle avec menace.

Ce paradis, reprit-elle avec amertume.--C'était une prison!... vous

m'avez trompée, prince... Un merveilleux boudoir m'attendait dans un

pavillon qui semble détaché d'un palais de fée... du marbre, des

peintures délicieuses, des draperies de velours brodé d'or... de l'or

aussi aux lambris, et des sculptures, des cristaux aux voûtes...

Mais à l'entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés...

des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes

de ce froid qui me glace...

Des caméristes muettes, des valets discrets, des gardes du corps

farouches... et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles...

--Avez-vous à vous plaindre de M. de Peyrolles? demanda Gonzague.

--Non... il est l'esclave de mes moindres désirs... il me parle avec

douceur... avec respect même, et, chaque fois qu'il m'aborde, la plume

de son feutre balaye la terre.

--Eh bien?...

--Vous raillez, monseigneur!... ne savez-vous pas qu'il rive les verrous

à ma porte, et qu'il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail?...

--Vous exagérez tout, dona Cruz!...

--Monseigneur, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa

cage... je me déplais chez vous... j'y suis prisonnière... ma patience

est à bout... je vous somme de me rendre ma liberté!

Gonzague se prit à sourire.

--Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux? reprit-elle;--répondez, je

le veux!

Sa tête charmante se dressait impérieuse.

Gonzague souriait toujours.

--Vous ne m'aimez pas? poursuivit-elle en rougissant, non point de

honte, mais de dépit;--puisque vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez être

jaloux de moi!...

Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres.

Elle rougit davantage.

--J'ai cru..., murmura-t-elle en baissant les yeux,--vous m'avez dit une

fois que vous n'étiez pas marié... A toutes mes questions sur ce sujet,

ceux qui m'entourent répondent par le silence... J'ai cru... quand j'ai

vu que vous me donniez des maîtres de toutes sortes... quand j'ai vu que

vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames

françaises... pourquoi ne le dirai-je pas?... je me suis crue aimée!

Elle s'arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont

les yeux exprimaient le plaisir et l'admiration.

--Et je travaillais, continua-t-elle,--pour me rendre plus digne et

meilleure... je travaillais avec courage, avec ardeur... rien ne me

coûtait... Il me semblait qu'il n'y avait point d'obstacle assez fort

pour entraver ma volonté...

Vous souriez! s'écria-t-elle avec un véritable mouvement de

fureur;--santa Virgen! ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me

rendriez folle!

Elle se plaça devant lui, et, d'un ton qui n'admettait plus de faux

fuyants:

--Si vous ne m'aimez pas, que voulez-vous de moi?

--Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague

doucement,--je veux vous faire heureuse et puissante...

--Faites-moi libre d'abord! s'écria la belle captive en pleine révolte.

Et, comme Gonzague cherchait à la calmer:

--Faites-moi libre! répéta-t-elle, libre! libre!... cela me suffit... je

ne veux que cela!

Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie:

--Je veux Paris!... je veux le Paris de vos promesses!... ce Paris

bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison... Je

veux sortir... je veux me montrer partout. A quoi me servent mes parures

entre quatre murailles? Regardez-moi!... Pensiez-vous que j'allais

m'éteindre dans mes larmes?

Elle eut un retentissant éclat de rire.

--Regardez-moi, prince; me voilà consolée... je ne pleurerai plus

jamais, je rirai toujours, pourvu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne

sais que le nom, les fêtes, les danses...

--Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague froidement,--vous mettrez

votre plus riche parure.

Elle releva sur lui son regard défiant et curieux.

--Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague, au bal de M. le régent.

Dona Cruz demeura comme abasourdie.

Son visage, mobile et charmant, changea deux ou trois fois de couleur.

--Est-ce vrai, cela? demanda-t-elle enfin; car elle doutait encore.

--C'est vrai, répondit Gonzague.

--Vous ferez cela, vous? s'écria-t-elle;--oh! je vous pardonne tout,

prince... vous êtes bon!... vous êtes mon ami!...

Elle se jeta à son cou,--puis, le quittant, elle se mit à gambader comme

une folle.

Tout en dansant, elle disait:

--Le bal du régent!... nous irons au bal du régent!... Les clôtures ont

beau être épaisses, le jardin froid et désert, les fenêtres closes!...

j'ai entendu parler du bal du régent!... je sais qu'on y verra des

merveilles... et moi, je serai là!...

Oh! merci! merci, prince! s'interrompit-elle;--si vous saviez comme vous

êtes beau quand vous êtes bon!... C'est au Palais-Royal, n'est-ce

pas?... moi qui mourais d'envie de voir le Palais-Royal...

Elle était tout au bout de la chambre. D'un bond, elle fut auprès de

Gonzague et s'agenouilla sur un coussin à ses pieds.

Et, toute sérieuse, elle demanda en croisant ses deux belles mains sur

le genou du prince et en le regardant fixement:

--Quelle toilette ferai-je?

Gonzague secoua la tête gravement.

--Aux bals de la cour de France, dona Cruz, répondit-il,--il y a quelque

chose qui rehausse et pare un beau visage encore plus que la toilette la

plus recherchée.

Dona Cruz essaya de deviner.

--C'est le sourire? dit-elle, comme un enfant à qui l'on propose une

naïve énigme.

--Non, répliqua Gonzague.

--C'est la grâce?...

--Non... vous avez la grâce et le sourire, dona Cruz... la chose dont je

vous parle...

--Je ne l'ai pas... n'est-ce pas?

Et, comme Gonzague tardait à répondre, elle ajouta, impatiente déjà:

--Me la donnerez-vous?

--Je vous la donnerai, dona Cruz.

--Mais qu'est-ce donc que je n'ai pas? interrogea la coquette, qui, en

même temps, jeta son triomphant regard vers le miroir.

Certes, le miroir ne pouvait suppléer à la réponse de Gonzague.

Gonzague répondit:

--Un nom!

Et voilà dona Cruz précipitée du sommet de sa joie.

Un nom! Elle n'avait pas de nom!... Le Palais Royal, ce n'était pas la

plaza Santa, derrière l'Alcazar.--Il ne s'agissait plus ici de danse au

son d'un tambour de basque avec une ceinture de faux sequins autour des

hanches.

Oh! la pauvre dona Cruz!--Gonzague venait bien de lui faire une

promesse...

Mais la promesse de Gonzague!

Et d'ailleurs, un nom, cela se donne-t-il?

Le prince sembla marcher de lui-même au-devant de cette objection.

--Si vous n'aviez pas de nom, chère enfant, dit-il, toute ma tendre

affection serait impuissante... mais votre nom n'est qu'égaré; c'est moi

qui le retrouve... Vous avez un nom illustre parmi les plus illustres

noms de France.

--Que dites-vous!... s'écria la fillette éblouie.

--Vous avez une famille, poursuivit Gonzague, dont le ton était

solennel; une famille puissante et alliée à nos rois... Votre père était

duc.

--Mon père! répéta dona Cruz; il était duc, dites-vous?... Il est donc

mort?

Gonzague courba la tête.

--Et ma mère?...

La voix de la pauvre enfant tremblait.

--Votre mère, repartit Gonzague,--est princesse.

--Elle vit! s'écria dona Cruz, dont le coeur bondit;--vous avez dit:

«Elle est princesse!...» Elle vit! ma mère vit!... je vous en prie, je

vous en prie, parlez-moi de ma mère!

Gonzague mit un doigt sur sa bouche.

--Pas à présent, murmura-t-il.

Mais dona Cruz n'était pas faite pour se laisser prendre à ces airs de

mystère.

Elle saisit les deux mains de Gonzague.

Vous allez me parler de ma mère, dit-elle, et tout de suite!--Mon Dieu!

comme je vais l'aimer... Elle est bien bonne, n'est-ce pas?... et bien

belle?

C'est une chose singulière! s'interrompit-elle avec gravité;--j'ai

toujours rêvé cela... Une voix en moi me disait que j'étais la fille

d'une princesse.

Gonzague eut grand'peine à garder son sérieux.

--Elles sont toutes les mêmes! pensa-t-il.

--Oui, continua dona Cruz,--quand je m'endormais, le soir, je la voyais,

ma mère... toujours... toujours penchée à mon chevet... de grands beaux

cheveux noirs... un collier de perles... de fiers sourcils... des

pendants d'oreilles en diamants... et un regard si doux!... Comment

s'appelle ma mère?

--Vous ne pouvez le savoir encore, dona Cruz.

--Pourquoi cela?

--Un grand danger!...

--Je comprends! je comprends! interrompit-elle, prise tout à coup par

quelque romanesque souvenir... J'ai vu au théâtre de Madrid des

comédies... C'était ainsi... On ne disait jamais du premier coup aux

jeunes filles le nom de leur mère.

--Jamais, approuva Gonzague.

--Un grand danger..., reprit dona Cruz; et cependant... j'ai de la

discrétion, allez!... j'aurais gardé mon secret jusqu'à la mort!

Elle se campa, belle et fière comme Chimène.

--Je n'en doute pas, repartit Gonzague;--mais vous n'attendrez pas

longtemps, chère enfant... Dans quelques heures, le secret de votre

naissance vous sera révélé... En ce moment, vous ne devez savoir qu'une

seule chose: c'est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz.

--Mon vrai nom était Flor?

--Pas davantage.

--Comment donc m'appelais-je?

--Vous reçûtes au berceau le nom de votre mère, qui était Espagnole...

vous vous nommez Aurore.

Dona Cruz tressaillit et répéta:

--Aurore!...

Puis elle ajouta en frappant ses mains l'une contre l'autre:

--Voilà une chose singulière!

Gonzague la regardait attentivement. Il attendait qu'elle parlât.

--Pourquoi cette surprise?

--Parce que ce nom est rare, repartit la jeune fille devenue

rêveuse,--et me rappelle...

--Et vous rappelle? interrogea Gonzague avec anxiété.

--Pauvre petite Aurore! murmura dona Cruz, les yeux humides,--comme elle

était bonne... et jolie! et comme je l'aimais!

Gonzague faisait évidemment effort pour cacher sa fiévreuse curiosité.

Heureusement que dona Cruz était tout entière à ses souvenirs.

--Vous avez connu, dit le prince en affectant une froide

indifférence,--une jeune fille qui s'appelait Aurore?

--Oui...

--Quel âge avait-elle?

--Mon âge... nous étions deux enfants... et nous nous aimions

tendrement, bien qu'elle fût heureuse, et moi bien pauvre...

--Y a-t-il longtemps de cela?

--Des années...

Elle regarda Gonzague en face et ajouta:

--Mais cela vous intéresse donc, monsieur le prince?

Gonzague était un de ces hommes qu'on ne trouve jamais hors de garde.

Il prit la main de dona Cruz et répondit avec bonté:

--Je m'intéresse à tout ce que vous aimez, ma fille... Parlez-moi de

cette jeune Aurore qui fut votre amie autrefois.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2 · 第 11 / 25 题