[Pg 27]
l'importance d'un ton plus haut ou plus bas, quelles lettres enflent ou
assourdissent la voix, la rendent plus grave ou plus aiguë, lui dira
qu'il faut être ménager de ses timbres, ne pas, à moins de chercher
un effet, fatiguer son auditeur en faisant sonner indéfiniment les
mêmes, préparer au contraire leur rentrée de manière à lui procurer une
surprise, une sensation d'inattendu:
Inspectons la lyre, calculons la résonnance
De chaque corde, et voyons ce qui peut être gagné
Par une oreille industrieuse et une patiente attention,
Avare du son et de la syllabe[54]......
Aucun poète a-t-il possédé à un degré supérieur l'instinct du vers
plein et vibrant? Aucun s'est-il enivré davantage du charme du son et
des rimes, du rappel des assonnances amené par un luxe incroyable de
répétitions savamment disposées[55]. Tantôt les unissons lui semblent
préférables, et tantôt il joue sur les différentes prononciations d'une
même voyelle, cas assez fréquent dans la langue anglaise.
Tour à tour il sait reposer l'oreille par des cadences alanguies, puis
la réveiller soudain avec le fier cliquetis des consonnes métalliques.
S'il a besoin de nouvelles cordes à sa lyre, comme Berlioz
[Pg 28]
faisant plus tard le désespoir de ses artistes et les forçant
d'attaquer sur leurs cors des notes inemployées auparavant, il invente
des accords qui indignent les pusillanimes et les officiels. Quels
étranges adjectifs attirent tout à coup notre attention? Effarés de les
entendre, les puristes d'Outre-Manche crient au scandale en invoquant
grammaire et dictionnaires. Keats s'inquiète peu de leur colère: pour
rendre son orchestration plus aérienne, sa fantaisie a forgé des mots
«psalterian»[56] et «piazzian» dont la première syllabe ressemble au
pincement de la harpe et dont la terminaison rappelle sa résonnance
nasillarde.
Maintes fois cependant, grisé par le susurrement des s et des z, par
l'élancement des h et le balancement des allitérations, il se laisse
aller à ne plus donner de sens à la musique de ses paroles; il lui
arrive encore d'atténuer outre mesure les contours sous l'amoncellement
des empâtements, de diluer les couleurs, tant il en force l'éclat.
Alors, comme chez son compatriote Turner, idée et image, tout disparaît
dans un poudroiement d'or au milieu d'un prestigieux flamboiement: il
ne peint plus que la lumière! _La poésie est une pluie sans fin de
lumière[57]._
C'est un vertige presque irrésistible qui l'entraîne!
[Pg 29]
Combien il lui est, la plupart du temps difficile de réfréner cette
fougueuse, cette impérieuse imagination! Il faut reconnaître, pour être
équitable, que dans ses chefs-d'œuvre--et ils sont nombreux,--il est
resté maître de lui-même: aussitôt, les nuances et les harmonies et ses
phrases en doublent la signification, et il lui a suffi de s'en tenir
au diapason et au rythme qu'il avait adoptés avec tant de discernement.
La belle Dame sans Mercy est peut-être, de toute l'œuvre du maître
écrivain, la pièce capitale en laquelle idée, image et musique
s'équilibrent dans les proportions les plus justes avec la perfection
la plus inattaquable[58].
Un poète aussi exclusivement sensuel, qui n'écrivait que sous la
fascination et la domination de ses sens, qui s'écriait: «O vivre d'une
vie de sensations plutôt que de pensées!» devait surtout choisir comme
types d'humanité des personnages animés de passions violentes, de la
passion surtout la plus insurmontable de toutes, de l'amour. C'est avec
l'amitié le sentiment qu'il a le mieux interprété:
............... leur couronne
Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut
[Pg 30]
Sur le front de l'humanité;
Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse
Est l'amitié d'où émane sans cesse
Une splendeur persistante; mais au sommet
Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère
De lumière, c'est l'amour: son influence
Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau[59]..
Encore doit-on constater qu'il a plutôt chanté la Volupté que l'Amour
pur:
Elle pleure solitaire ses plaisirs perdus,
Douloureusement elle pleure jusqu'à la venue de la nuit,
Puis alors, au lieu d'amour, o Misère!
Elle médita solitaire sur la Volupté.....
Mais l'égoïsme, cousin de l'amour n'imposa pas longtemps
La brûlante insomnie en son sein seulement:
Elle se consuma dans l'attente de l'heure fortunée et compta
Les instants fiévreusement, haletante, sans relâche[60].
De même, dans la pièce adressée à Fanny, la fiancée dont il a été parlé
plus haut, qui partait pour un bal auquel le poète jaloux ne pouvait
pas assister, ce sont surtout des émotions physiques qu'il traduit:
Ah! que du moins ta main ne soit saisie par personne!
Laisse, laisse les amoureux se consumer--
[Pg 31]
Mais, je t'en supplie, ne détourne pas
Sitôt de moi, l'élan de ton cœur;
Oh! conserve, par charité.
Les pulsations les plus vives pour moi[61]!
En réalité, il ne se trouve pas à l'aise avec les femmes, les jugeant
trop peu homogènes. Il reproche à ses contemporaines de ne pas assez
ressembler aux Nymphes de l'Ilyssus. Aucune, d'ailleurs ne fit faire de
folies à ce sensuel qui ne l'était que par la pensée. C'est encore la
Beauté qu'il poursuit en elles; et rapidement désillusionné, il leur
témoigne un mépris formel:
Femme, lorsque je te vois bavarde, vaine
Inconstante, puérile, orgueilleuse et pleine de caprices..
Aussitôt mon âme tressaute et se réjouit
De ce que, si longtemps, je sois resté fermé à l'amour[62].
«Je sens, écrit-il à Bayley, que je ne suis pas juste envers les
femmes. J'essaie, en ce moment, de leur rendre justice; je ne puis.
Est-ce parce qu'elles sont tellement au-dessous de mes imaginations
d'adolescent? Quand j'étais écolier, je considérais une belle femme
comme une déesse.»
Et, comme sa fiancée semble se plaindre qu'il s'adresse plutôt à sa
beauté qu'à elle-même, par divination sans doute, et pressentant
intuitivement
[Pg 32]
une rivalité qu'elle se définissait mal à elle-même, il lui répond:
«Pourquoi ne puis-je parler de votre beauté? Aurais-je pu vous aimer
sans cela? Je ne puis concevoir d'autre origine à mon amour pour vous
que votre beauté.»
Dans l'amitié même, il ne sépare pas ses amis de son art:
Douces sont les joies que procure la poésie,
Et doublement douces quand elle chante une fraternité!
Et aucun souvenir, Matthew, ne peut évoquer à nos yeux
Un destin plus plaisant, une jouissance plus vraie
Que celui dans lesquels s'ébattent deux poètes[63]..
Poésie! Beauté! voilà donc les deux mots qui se trouvent à tout propos
sous sa plume, quel que soit le thème qui l'inspire: émotion des sens,
amour, amitié, etc... C'est son Credo, c'est l'unité profonde de sa
pensée:
Une chose de Beauté est une joie éternelle[64]...
L'art suffit à tout, l'art purifie tout, ennoblit tout:
........... Le véritable but
De la poésie, c'est qu'elle doit être une amie
Qui allège les soucis et élève les pensées des hommes[65].
C'est-à-dire que, s'il n'est ni chauvin, ni religieux,
[Pg 33]
s'il juge sévèrement la science et l'histoire qui dépoétisent son
domaine, il n'est pas indifférent, ni égoïste. Car la poésie lui fait
aimer la nature et chacun des phénomènes qui embrasent son imagination,
elle lui fait chérir tout ce qui palpite sous le soleil,
ses frères:
Bien des veillées semblables de doux chuchotement
Puissions-nous passer ensemble, et ressentir dans le calme
Ce que sont les vraies joies d'ici bas--avant que la grande voix.
De la céleste bouche ordonne à nos esprits de prendre notre
vol[66].
ses amis:
......... et sûrement ce doit être
A peu près la plus haute félicité humaine
Lorsque, dans tes retraites, se réfugient deux âmes sœurs[67]!
l'humanité entière sans distinction de castes ni de nations, tous les
êtres qui bondissent, rampent, volent, nagent, sur terre, dans les airs
ou sous les eaux; mais la poésie lui fait aussi haïr sa férocité; et
plus d'une fois, cette férocité mêle d'amertume l'ivresse qui l'envahit
en face des spectacles les plus enchanteurs de cette marâtre:
......... La vaste mer roulait
Sans fracas une frange d'écume argentée...
[Pg 34]
Et mon bonheur eût été complet!--mais je voyais
Trop profondément dans les espaces sous-marins, où chaque estomac,
S'il est le plus fort, se nourrit du plus faible,
éternellement[68]!
C'est dans un pareil état d'âme qu'on discerne l'influence de
Chatterton auquel il dédiait ces vers:
........ Aux sphères qui tourbillonnent
Tu chantes harmonieusement; rien ne gâte tes hymnes
Au-dessus du monde ingrat et des humaines épouvantes[69].
Ces crises de découragement prouvent que, s'il avait vécu plus
longtemps, ce païen endurci aurait probablement fini par partager
l'angoisse moderne. Depuis son plus jeune âge, une surexcitation
nerveuse d'une prodigieuse intensité enfiévrait, sans lui laisser de
repos, toutes les fibres de son être: il était miné. Aussi, qu'un
accident survienne et l'influence du suicidé de 17 ans prédominera
de plus en plus! Une maladie l'atteint dont les germes avaient été
contractés pendant une tournée en Ecosse; c'en est fait, l'infortuné
sera vite abattu. Déjà s'étaient trahis quelques symptômes de
dépression, qui désormais iront s'aggravant sans relâche; en visitant
la tombe de Burns, notamment:
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Tout est froide Beauté; le chagrin ne passe jamais[70].....
Qu'elle est loin la hautaine ironie du sonnet dans le dernier vers
duquel il avait précédemment fait allusion à la mort du poète qu'il
préférait maintenant:
Les pensées les plus calmes flottent autour de nous, celles des
feuilles.
Qui bourgeonnent.--le fruit mûrissant en silence.....
Un ruisselet sous bois--une mort de Poète[71].
Oui, c'en est fait! Keats n'est plus Keats! et l'inexorable destin lui
refuse les années qu'il avait réclamées autrefois pour se manifester
dans son entière éclosion:
Oh! pour dix ans que je puisse m'abîmer
Dans la poésie, que je puisse accomplir la tâche
Que mon âme s'est imposée[72].....
Ce vœu, formulé en 1817, ne sera pas réalisé. Les médecins lui
conseillant de chercher en Italie une température plus clémente, il se
décide à quitter l'Angleterre avec son ami, le peintre Severn, qui sera
dorénavant son unique confident et le soutiendra fidèlement pendant ses
dernières
[Pg 36]
agonies. Il s'embarque, désespéré de ne plus voir Fanny, angoissé à
l'idée de laisser son œuvre inachevée, torturé par la pensée que la
gloire lui échappe; et, sur le bateau, une fois encore, une seule, une
dernière fois il redevient Keats:
... Puissé-je, toujours immobile, toujours immuable,
Elire comme oreiller le sein naissant[73] de ma bien-aimée
Pour le sentir à jamais doucement se soulever, puis s'abaisser,
Eveillé à jamais en une délicieuse insomnie,
Pour entendre encore, et encore, sa tendre respiration
Et vivre ainsi toujours--ou sinon m'évanouir dans la mort[74].
Après un court séjour à Naples, il vient s'installer à Rome, où tout
de suite «il sent les marguerites pousser sur lui», puis il termine en
retrouvant pendant les derniers jours une sérénité païenne, ce qu'il
appelait sa «vie posthume».
Les zoïles d'Edimbourg n'avaient cessé de lui reprocher son affectation
archaïque, son obscurité, sa téméraire absence de tout sentiment
chrétien aggravée par l'imprudente évocation d'une religion disparue
sans retour; et, finalement, lui avaient bienveillamment conseillé
de renoncer à la littérature pour reprendre son ancien métier
de pharmacien. Jeffrey, plus juste, avait reconnu en lui le don
merveilleux de faire revivre le
[Pg 37]
monde symbolique avec une stupéfiante réalité.
Byron, atteint d'un accès de fureur effrénée en lisant cet éloge, avait
écrit à son éditeur Murray:
«Plus de Keats, s'il vous plaît! Ecorchez-le moi tout vif, ou je me
chargerai moi-même de lui ôter la peau. Je ne peux supporter l'idiotie
ni le rabachage de ce petit singe. J'étais fier des éloges comme des
blâmes de Messieurs les critiques d'Edimbourg. Maintenant qu'ils ont
bien parlé de Keats, tous ceux qu'ils ont vantés sont déshonorés par
cet article insensé».
Le pauvre poète une fois mort, le généreux Lord s'écriera
frénétiquement en parlant d'Hypérion: «Ce fragment Titanique, sublime
comme Eschyle!» et s'excusera de ses invectives d'antan, en alléguant
qu'il avait défendu la mémoire de Pope que l'auteur de «Sommeil et
Poésie» s'était permis de flageller.
Tardive, exagérément tardive, se produisit la réaction, puisque le
malheureux méconnu ne la connut pas. Des rivaux littéraires--il y a,
par chance, des exceptions--plutôt que de témoigner, eux-mêmes, pendant
leur vie de simples regrets pour une injustice commise à l'égard d'un
vivant, préféreront toujours laisser à leurs successeurs le soin de
prodiguer à un mort les honneurs de l'apothéose! Et cette apothéose
fut complète: peintres, poètes, musiciens, critiques des générations
suivantes, Hood, Tennyson, Morris, Rossetti, O'Shaugnessy,
[Pg 38]
Marzials, Payne, Swinburne, Burne Jones, Millais, en Angleterre et
chez nous Mallarmé, Mœterlinck, Debussy entre autres, recueillirent
l'héritage du jeune maître.
La Veille de Saint-Marc[75] surtout devint l'Evangile des Symbolistes.
Chez la plupart il est facile de reconnaître les traces de cette
fervente admiration dont les conséquences furent le plus souvent
heureuses, mais parfois néfastes, il faut l'avouer.
Le grand poète n'avait jamais emprunté leurs sensations à ceux mêmes
qui le séduisaient le plus; il s'était, sans exception aucune, adressé
invariablement à la nature. Si les sujets antiques l'avaient attiré
de préférence, c'est qu'instinctivement il avait deviné que les
peuples, dans leur enfance, ont, de toute évidence, et pour cause,
des impressions fraîches, que leurs sens ne sont pas émoussés, ni
leurs façons de les exprimer tombées dans la banalité. De plus, étant
très peu livresque, son amour exclusif de la Forme et de la Beauté
lui fournissait une solution satisfaisante pour toutes les énigmes de
l'univers. Pour lui, comme pour les Grecs, voir les choses dans leur
Beauté c'était les considérer dans leur Vérité:
Beauté, c'est Vérité. Vérité c'est Beauté; voilà tout
Ce que vous savez sur terre, et tout ce qu'il faut savoir[76].
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Du moment qu'on possède en toute assurance son point fixe, son étoile
polaire, pourquoi se lancer dans l'inconnu des troubles et des
incertitudes?
Tel est le véritable fond de son hellénisme. Par contre, il abomine
ceux qu'il intitule les faux classiques, Pope[77] et ses fades
imitateurs, auxquels il reproche d'être des artisans de vers, et
surtout de pasticher les poètes du XVIIe siècle français. Il le
proclame dès sa première pièce importante, celle qui est, en quelque
sorte, sa profession de foi, sa préface de Cromwell:
............ Un schisme
Entretenu par la frivolité et la barbarie
Fut cause que le grand Apollon rougit pour son pays.
Un millier d'artisans portaient le masque
De poètes. Race déshéritée! Race impie!
Qui blasphémaient le brillant lyrique
Et ne s'en apercevaient pas,--non, ils marchaient
Brandissant un misérable étendard décrépit
Sur lequel étaient inscrites les plus falotes devises et en gros
caractères.
Le nom d'un certain Boileau[78].......
Il prétend être, lui, un vrai classique, non celui qui se borne à
représenter l'idée aussi nue et aussi nette que possible, mais celui
qui--outre ces qualités,
[Pg 40]
apanage de la statuaire--à l'égal des romantiques ses contemporains,
continue la tradition de leurs illustres devanciers, les Arioste, les
Spenser, les Burns, et, comme les peintres de son pays, montre les
objets à travers une atmosphère colorée et irradiante, au milieu d'un
halo et d'un vague émouvants.
Beers[79] voit en lui le poète de l'émotion romantique, de même
qu'en Scott celui de l'action romantique. C'est le diminuer, les
émotions ainsi que les actions romantiques étant en général dénuées
de sincérité, parce que, leur amour du Beau ne trouvant pas sa
satisfaction dans la vie ordinaire, ils la requéraient dans les
événements du passé ou les cataclysmes de la Nature.
Il faut donc aller plus loin que Beers et que Keats lui-même, et
dire que, classique par le choix de ses sujets--du moins les plus
développés--il s'est montré romantique dans sa forme et naturaliste par
la franchise de son impressionnabilité. Voilà sa grande originalité,
sur laquelle on ne saurait trop insister, celle qui constitue sa
personnalité novatrice à cette date de son siècle: ne traduisant que
des sensations directes, il demeure, quand même, _actuel_, et ne tend
jamais à se créer une âme grecque, ni une âme gothique, ni une âme de
néo-latin.
[Pg 41]
Ce n'est pas ce que comprirent les poètes qui vinrent après lui,
lorsque sa gloire fut devenue incontestée. Géographiquement ses
principaux poèmes, Endymion, Lamia, Hypérion étaient grecs; son
ardent amour pour le paganisme l'avait forcé de se tenir à l'écart
de l'évolution scientifique, politique et religieuse qui remplissait
d'orgueil ses compatriotes. Ils n'analysèrent pas davantage et
estimèrent logique d'en conclure qu'il trouvait son Idéal uniquement
dans le passé.
Et cependant, n'avait-il pas, à plusieurs reprises, nettement formulé
ses idées sur l'évolution persistante et inéluctable de toutes choses?
Dans Hypérion, au milieu du conseil tenu par les dieux désespérés
d'avoir été vaincus par Jupiter, «un enfant», un dieu nouveau, Neptune
s'adressant à Saturne lui dit:
De même que le Ciel et la Terre sont plus beaux, beaucoup plus
beaux.
Que le Chaos et les Ténèbres vides, quoique rois autrefois,
De même que nous montrons, supérieurs à eux le Ciel et la Terre,
Par la forme, la cohésion et la beauté,
Par la volonté, la liberté, la fraternité,
Et par des milliers d'autres signes d'une vie plus pure;
De même sur nos talons marche une perfection nouvelle,
Un pouvoir d'une beauté plus mâle, né de nous
Et destiné à nous surpasser, autant que nous surpassons
En gloire les antiques Ténèbres; et nous ne sommes pas
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Plus vaincus par eux que ne l'a été par nous la domination
Du Chaos sans forme[80]..........
Etait-ce la théorie d'un artiste s'hypnotisant sur un stade de cette
évolution et s'y ankylosant de propos délibéré?
......... De fraîches fleurs écloront
Et de nombreuses gloires marquées au sceau de l'immortalité[81]!
D'autres esprits se tiennent ici à l'écart
Sur le seuil de l'âge qui vient.
Ceux-là, ceux-là donneront au monde un autre cœur
Et d'autres pulsations. N'entends-tu pas le ahan
De puissants travaux dans les humaines entreprises!
Ecoutez un instant, nations, et soyez muettes[82]!
Il espérait donc que la postérité verrait régner le bonheur universel
... ou à peu près.
Les architectes anglais, Inigo Jones et Wren avaient rédigé une sorte
de code qui réglementait en principes fixes et arides la riche et
indépendante imagination des Hellènes: ils mesuraient, pour chaque
ordre, la proportion exacte de la colonne par rapport à son chapiteau,
l'élévation de l'entablement par rapport à celle de la colonne; les
sculpteurs calculaient quelle dimension précise devait avoir chaque
trait de la figure, combien
[Pg 43]
de fois la hauteur de la tête était contenue dans celle du corps, ils
comptaient les plis de chaque Cariatide; tout était ramené à des lois
mathématiques et intangibles. Les poètes n'agirent pas autrement et
suivirent aveuglément la même fausse route, pensant, très sincèrement,
marcher sur les traces de Keats.
Byron, malgré qu'il eût, sans discontinuer, battu en brèche le vieil
édifice social et criblé de ses sarcasmes les dévotions désuètes et
hypocrites, restait l'idole du gros public.
Wordsworth, qui avait d'abord--et ce fut son grand mérite--protesté
éloquemment contre la préférence que les pseudo-classiques professaient
pour le général, et remis le concret en honneur, finissait par prêcher
sempiternellement; et, s'il restait l'éducateur moral de l'Angleterre
puritaine et bourgeoise, il était peu à peu délaissé par le clan des
délicats qui lui reprochaient d'être terre à terre.
Shelley, de son côté, admiré surtout, dans la suite, par Tennyson, et
une petite élite, était trop grand et dépassait trop ses contemporains
pour qu'ils pussent se rendre compte de sa supériorité: tout en
s'imprégnant des éléments, au même degré que Keats, il savait, de plus,
rajeunir les thèmes antiques, Prométhée par exemple. Enfin Shelley
était un philosophe doublé d'un socialiste qui cherchait son Idéal dans
l'Avenir.