Or, cette sensibilité a peu varié: Keats a produit

[Pg 6]

sa première œuvre connue en 1813, l'Imitation de Spenser[2]

et son dernier Sonnet[3] en 1820. Le proverbe latin est parfois

véridique: les dieux païens qu'il avait tant aimés, le lui rendirent

et le rappelèrent auprès d'eux avec une hâte qui semble plutôt la

caractéristique du XIXe siècle, dans lequel vécut leur chantre que

l'apanage des époques reculées où ils régissaient l'univers. Entre 18

et 25 ans, la qualité des sensations ne se modifie guère, à moins d'une

maladie; et celle qui étreignit l'infortuné l'emporta si rapidement

qu'elle lui laissa à peine le temps d'écrire quelques pièces, parmi

lesquelles trois ou quatre Sonnets, au plus, sont remarquables.

John Keats, né le 29 ou le 31 octobre 1795 à Moorfields, Finsbury

Pavement, au cœur de Londres, est mort le 23 février 1821 à Rome,

Piazza di Spagna. Aucun fait mémorable entre ces deux dates! Aucun du

moins qui aurait pu exercer une influence quelconque sur son esprit ou

changer le cours de ses idées!

On chercherait vainement à retrouver, chez ses parents, l'origine d'une

disposition artistique: il connut à peine son père qui tenait une

remise de voitures en location et mourut jeune; sa mère intelligente et

très ardente pour le plaisir, se remaria

[Pg 7]

presque aussitôt et mourut six ans après (1810). Jusque là il avait

étudié à l'école d'Enfield; une fois orphelin, ses tuteurs le placèrent

immédiatement en apprentissage chez un médecin. Quand on aura appris,

en outre, qu'il eut deux frères[4] et une sœur, que ses amis furent le

peintre Haydon[5], Leigh Hunt[6] directeur de l'Examiner, Mathew[7],

Cowden Clarke[8], Hamilton Reynolds[9], tous les trois littérateurs, on

saura ce que sa vie offre de saillant avant sa crise amoureuse.

Toujours et sans relâche le tantalisa la même passion pour la Poésie et

pour la Beauté, son unique passion, pourrait-on affirmer, si tout à la

fin de son existence il n'avait subi la dite crise, et ne s'était épris

d'une jeune fille, d'ailleurs absolument incapable de le comprendre.

Il faut même se hâter d'ajouter qu'aucune œuvre importante ne lui a

été suggérée par cette Fanny, qui écrivait à un ami, M. Dilke, dix ans

après la mort de son fiancé: «L'acte le plus charitable serait de le

laisser reposer à jamais dans l'obscurité à laquelle l'avaient condamné

les circonstances.»

[Pg 8]

Telle est, à peu près, la seule expérience personnelle qu'il ait pu

faire de l'humanité; car si les articles injurieux, que lui décochèrent

les critiques patentés, l'émurent un instant, il avait heureusement,

quoi qu'ait dit Byron[10], trop de lucidité et de clairvoyance,

malgré sa jeunesse, pour ne pas se rendre compte des défectuosités

que pouvaient contenir les œuvres incriminées, défectuosités qu'il a

confessées lui-même, à plusieurs reprises avec la plus entière bonne

foi.

Il vécut donc exclusivement une vie d'artiste écartant résolument de

sa pensée tout ce qui pouvait en amoindrir la souplesse, contaminer

l'innocence des organes récepteurs et disséminer son énergie cérébrale.

Ainsi il s'exaspérait contre les savants, les philosophes et les

historiens:

... Tous les charmes ne sont-ils pas rompus

Au simple contact de la froide philosophie?

Il y avait un arc-en-ciel que nous vénérions autrefois;

Nous connaissons sa trame, sa contexture; elle est donnée

Platement dans le catalogue des choses communes.

Le philosophe rognera les ailes de l'ange,

Conquerra les mystères à l'aide de règles et de lignes.

Videra l'atmosphère hanté, la mine qu'habitent les gnomes[11]...

Hors d'ici! histoire pompeuse! hors! fourberie dorée!

Sombre planète dans l'univers des faits!

[Pg 9]

Vaste mer qui élève un murmure sans fin

Sur les rivages caillouteux de la mémoire[12]...

De même, alors que la plupart des écrivains de son temps, en réaction

contre les opinions sceptiques du XVIIIe siècle et de la Révolution

française vitupéraient les Républicains et prenaient la défense du

Christianisme, alors que Byron procurait à la religion une vigueur

nouvelle par l'excès même de ses insultes, et que Shelley la discutait

de toute la force de son génie et de sa dialectique, ce qui était

encore une manière d'en reconnaître la vitalité, Keats, plus radical

et plus orgueilleux, la négligeait. Quand, par exception, il y faisait

allusion, c'était avec un dédain marqué:

Toujours, toujours les cloches sonnent, et j'en sentirais un froid

humide,

Un frisson comme celui qui émane de la tombe, si je ne savais

Qu'elles vont mourir, comme une lampe dont l'huile est consumée,

Que c'est leur dernier soupir, leur lamentation, avant de rentrer

Dans l'oubli[13].................

Sa profonde admiration pour la splendeur des images, pour le diapason

sourd et puissant qui le ravissaient en Milton, ne l'empêchait pas de

se révolter contre son austérité de sectaire. Il s'intéressait encore

moins à la lutte gigantesque que

[Pg 10]

soutenait sa patrie contre Napoléon. Que lui importent les dissensions

des hommes et des nations! Que lui importe l'action brutale! C'est

devant les conflits des éléments[14] que vibrent ses sens, que

s'échauffe sa verve, que s'exalte son inspiration. La pression des

événements ne pèse pas sur lui. De là, du reste, un défaut assez

frappant que ses ennemis n'ont pas manqué de faire ressortir: ses

personnages sont comme lui, ils éprouvent des accès de joies, de

colères, de jouissances et de douleurs de toutes sortes, ils se

taisent, ils vocifèrent: ils n'agissent que rarement.

Dans la Veille de sainte Agnès, Porphyro entasse les sucreries et les

fruits:

....... De sa cachette il rapporta un monceau

De pommes candies, de coings, de prunes, de courges

Puis des gelées plus savoureuses que le lait caillé.

Et des sirops rutilants, colorés avec de la canelle;

De la manne et des dattes, transportées par mer,

Cueillies à Fez; et des friandises aromatisées...[15]

Mais ni le héros ni son amante n'y goûteront; le poète s'est simplement

laissé emporter par le chatoiement et la musique des mots.

Peut-être des éplucheurs hargneux et moroses seraient-ils en droit de

lui reprocher une certaine exubérance irraisonnée en même temps qu'une

[Pg 11]

étroitesse voulue, conséquences inévitables de pareils partis pris?

Peut-être des défenseurs, trop favorables, auraient-ils, à leur tour,

le droit d'invoquer la brièveté de sa vie qui ne lui permit pas de

faire saillir tout ce qui était en germe dans son cerveau?

Quoiqu'il en soit, ce regret une fois discrètement exprimé, il faut,

sans plus, constater que, dans un si court laps de temps, il n'a pu

avoir qu'une manière. Evidemment--et il n'est pas téméraire de le

supposer--s'il eût atteint sa pleine maturité, il eût élargi son champ

d'activité intellectuelle, eût concentré davantage les sujets de ses

poèmes et les eût mieux composés; mais, qui osera soutenir qu'il aurait

rendu plus parfaits ses chefs-d'œuvre: la classique Ode sur l'Urne

grecque[16] par exemple, ou l'admirable fragment de l'Ode à Maïa[17]

ou même une œuvre de jeunesse écrite lorsqu'il n'avait que vingt ans,

le Sonnet: «En ouvrant pour la première fois l'Homère de Chapman[18]»,

etc...

Cet amour de la forme et de sa perfection était tellement inné en

lui que dès ses débuts, on ne sent presque aucune hésitation, aucun

tâtonnement. Son éducation première n'ayant pas été très poussée, son

seul instinct l'avait incité à lire

[Pg 12]

Virgile et à s'enivrer d'Homère, lorsqu'un ami lui avait prêté

la traduction du vieux Chapman. A cette époque (1816) Lord Elgin

rapportait à Londres les métopes du Parthénon; immédiatement les

plus grands sculpteurs anglais, Flaxman, Nollekens et Chantrey

s'imprégnaient de la tradition grecque. Très impressionné lui-même, il

écrit aussitôt:

Ainsi causent une vertigineuse souffrance ces merveilles

Dans lesquelles on trouve mélangée la grandeur grecque avec la rude

Destruction du vieux temps[19]......

Ce fut donc tout d'abord la grâce idéale de la Beauté hellénique qui

s'empara de sa jeune âme bien disposée à subir une pareille invasion.

Presque simultanément, certains savoureux poètes de l'Italie, de la

France et de l'Angleterre, l'Arioste et le Dante[20], Ronsard[21],

Chaucer, Drayton et Fletcher[22], Spenser[23], Shakspeare[24],

Milton[25], Coleridge[26]

[Pg 13]

l'enthousiasmèrent par leur harmonieuse richesse et lui inculquèrent un

goût parfois excessif pour le luxe et l'abondance des descriptions.

... Pâles étaient les douces lèvres que je vis,

Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme

Que j'étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête[27]

Les voyelles Spensériennes qui prennent leur essor en toute aisance

Et flottent comme les oiseaux sur la mer estivale;

Les tempêtes Miltoniennes et plus encore la tendresse Miltonienne...

Adieu! une fois encore la lutte farouche

Entre le Tourment de l'Enfer et l'argile impassible

M'enflammera; une fois encore j'expérimenterai

L'amère suavité de ce fruit Shakspearien.

L'influence de Chatterton[28] très perceptible chez lui, surtout à la

fin de sa vie, doit être classée à part: était-elle le prodrome d'une

nouvelle orientation de son génie, d'une évolution vers des sujets

moins sensuels et plus empreints de sentimentalité? La venue de sa

maladie le rendit-elle plus accessible à l'incurable mélancolie du

poète qu'il admirait? La mort prématurée de Keats nous

[Pg 14]

met dans l'impossibilité d'élucider ce problème.

Pendant ses années de pleine activité productrice, son art avait été

éminemment impersonnel; il jugeait mélodramatique de crier, comme

Byron, ses propres douleurs à la foule. Pour lui, la Muse ne devait,

à aucun prix, se faire la confidente des joies ou des affres du

poète, et s'il fût resté, dans son intégralité absolue, lui-même,

incontestablement certaines de ses poésies des dernières années

n'eûssent pas vu le jour.

Il est en effet, de tous les écrivains de sa génération, le plus

purement poète: la conception de la Beauté constitue l'axe intime de

son Etre, et son imagination tressaille au moindre appel de cette

Beauté. Plus qu'aucun autre, il éprouve les tortures de la lutte avec

le style, avec l'épithète utile, avec le mot qui fait éviter une

périphrase, avec la période bien équilibrée. Pour aucun de ses émules

ce n'était l'unique préoccupation.

Crabbe, observateur consciencieux et pitoyable des classes pauvres,

émeut bien davantage par la peinture énergique de leurs misères que par

le rythme de ses vers.

Landor, réputé comme le fondateur de «l'Art pour l'Art», s'est

tellement enflammé pour les théories libérales qu'après avoir soutenu

de ses deniers la Révolution française, il avait, plus tard, pour

lutter contre l'asservissement de l'Europe par Napoléon, entretenu à

ses frais et commandé

[Pg 15]

comme colonel un régiment en Espagne sous les ordres de Wellington.

Campbell l'Ecossais et Moore l'Irlandais, peu érudits, et documentés

sur l'Art Grec par de simples traductions, revêtent leurs chant

nationaux d'uniformes classiques.

Walter Scott s'attarde dans la narration pittoresque, imite de vieilles

ballades, décrit de vieux châteaux, de vieilles amours et de vieux

combats.

Southey dans sa jeunesse, un des plus chauds partisans des idées

nouvelles, s'incorpore ensuite dans le parti conservateur.

Coleridge laisse évaporer son inspiration dans les nuages de la

métaphysique allemande.

Le délicieux humoriste Lamb veille avec une adorable sollicitude sur sa

sœur, pauvre folle qui avait tué sa mère dans un accès de délire.

L'opulent Lord Byron, si merveilleusement doué pour chanter toutes les

véhémences, mésuse de son talent en diatribes contre la société et en

injures contre la vie qui l'avait comblé. Il a tout épuisé, tout ce qui

eût contenté l'ambition d'un autre homme: passion du jeu, des femmes,

de la gloire. Son dévouement pour une noble cause et sa vaillance

pendant les derniers mois de son existence ont plus servi sa renommée

que ses meilleurs poèmes.

Wordsworth compose des vers exquis sur des thèmes souvent par trop

insignifiants, fastidieusement et invariablement édifiants.

[Pg 16]

Le généreux Shelley, le plus génial de tous, plus génial que Keats

lui-même, considère la poésie comme l'expression la plus haute de

la philosophie, «comme une sorte d'ascension indéfinie vers le bien

de l'humanité», rêve des réformes sociales, et parfois se perd dans

l'infini, ainsi qu'il était arrivé, dans le second Faust, à son seul

rival, le grand Gœthe.

«C'est une sensation désagréable, a écrit Novalis, le plus proche de

l'auteur d'Endymion parmi les écrivains allemands, d'entendre des

mots superflus lorsqu'il y a un but déterminé à atteindre, et comme

la poésie n'est autre chose qu'un superflu cultivé, une chose qui se

développe elle-même, elle devient absolument répugnante lorsqu'elle

n'est pas à sa place, lorsqu'elle veut raisonner et argumenter, et, en

général, lorsqu'elle assume un air sérieux: elle n'est plus poésie.»

Pour Keats, l'Art est une entéléchie, une fin en soi. Et comme il n'a

jamais admis qu'une sensation fût une chose moins relevée qu'une idée

ou un sentiment, il lui suffit que la poésie concrétise avec intensité

l'extase que font naître les impressions innombrables qu'il reçoit du

dehors.

Des phénomènes insignifiants, qui passeraient inaperçus pour tout

être moins perméable, développent en lui une activité sensorielle qui

met en jeu les uns ou les autres de ses sens, ou tous à la fois. Une

fermentation, un travail exclusivement

[Pg 17]

interne, se produisent alors, lents, inconscients, qui surexcitent

certaines de ses facultés et paralysent les autres. Nulle inquiétude,

nulle curiosité ne le poussent plus vers un non-moi quelconque.

Ce qu'il a emmagasiné dans la fièvre l'absorbe uniquement, et,

pendant cette incubation, le merveilleux spectacle de l'univers ne

l'émeut plus assez pour qu'il daigne en prendre sa part. Un seul

désir le hante désormais, égoïste, farouche: décomposer et analyser

les principes premiers de la sensation répercutée en son tréfonds,

ressusciter la naïveté et la simplicité primordiale de toutes choses,

découvrir leur entité pour s'expliquer à soi-même leur profonde, leur

véritable signification, pour, en son propre moi, comme en un creuset,

reconstituer et recombiner ces éléments épars, les fondre, les modeler

de façon à leur donner, sous une forme nouvelle, l'expression la plus

définitive.

«Les hommes de génie, a-t-il dit en manière de boutade, n'ont pas

d'individualité propre... Le poète n'est pas lui-même, il n'a point

de moi, il est tout et il n'est rien... Quand je suis dans une

chambre avec d'autres personnes, l'identité de chacune d'elles exerce

immédiatement une pression sur moi, si bien que je suis, en très peu de

temps, annihilé.» Comme conséquence de cette extériorisation, constante

sauf pendant les heures d'élaboration, si, par suite de son obstination

à négliger et à mépriser la science et l'histoire, son érudition

[Pg 18]

est par instants en défaut, son observation directe est toujours

scrupuleusement exacte; les mœurs et les instincts de tous les êtres

vivants de la création ne méritent-ils pas son attention au même titre?

Tous ne sont-ils pas, à son égal, Citoyens de la Nature?

Le poète .......... a entendu

Le rugissement du lion et peut dire

Ce qu'exprime sa gorge rugueuse;

Et, pour lui, le hurlement du tigre

A une signification, et frappe

Son oreille comme une langue maternelle[29].

De même, il avait atteint un degré de porosité tel qu'il faisait pour

ainsi dire, partie des éléments. Devant un rayon de soleil il ne se

possédait plus, il s'enivrait des transparences de l'atmosphère, de

la course incessante des nuages pourpres, gris d'or ou argentés,

des miroitements du flot irisé, de la fluidité et de la diaphanéité

apparente des objets sous les reflets du ciel bleu. Le cri du

grillon[30], le bourdonnement d'une abeille, la senteur d'une fleur, la

vue de la mer faisaient frémir tout son être: ses yeux étincelaient et

ses lèvres tremblaient.

Oh! combien j'aime, par un beau soir d'été,

Lorsque des torrents de lumière déversent l'or à l'Occident

[Pg 19]

Et que, sur les zéphyrs embaumés, reposent immobiles

Les nuages argentés[31].........

Les zéphyrs étaient éthérés et purs

Et s'insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir

Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux

assoupissement[32].

Les nuages étaient purs et blancs, comme des troupeaux fraîchement

tondus.

Et sortant d'un clair ruisseau; paisiblement ils reposaient

Sur les champs azurés du ciel[33].......

O vous! qui avez les prunelles meurtries et lassées,

Régalez les devant l'immensité de la mer!

O vous! dont les oreilles sont assourdies de rudes vacarmes

Ou sursaturées de fades mélodies,

Asseyez-vous à l'entrée de quelque vieille caverne, et méditez[34].

Chacun de ses sens est en un éveil perpétuel! Avant Huysmans, il sait

dissocier les différentes odeurs; il sait aussi de leur association

composer une sorte de symphonie:

Dans la nuit embaumée je devine la senteur spéciale

Dont chaque mois parfume

Le gazon, le hallier, le fruit de l'arbre sauvage,

La blanche aubépine, et l'églantine des champs[35]...

[Pg 20]

Voici une remarque précieuse qui atteste la sincérité de son art;

un idéaliste aurait glissé sur ce détail. Seul un précurseur du

naturalisme[36] pouvait le noter:

Au lieu de saveurs agréables son énorme palais ne percevait

Que le goût empoisonné du cuivre ou d'un métal corrompu[37].

Personne n'a défini mieux que lui, avec une prédilection plus marquée,

les sensations du goût:

Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin

Longtemps refroidi dans la terre profonde,

D'un vin qui sente Flora et la campagne verte[38].

Il est tellement peintre que pas une finesse du ton qu'il décrit ne lui

échappe:

Le bleu! c'est la vie du firmament, le domaine

De Cynthia--le vaste palais du Soleil!

C'est la tente d'Hespérus et de toute sa suite,

Le cœur même des nuages, or, gris et brun;

Le bleu! c'est la vie des eaux[39]...

Nuance tout ce qui a une teinte vermillon.

Que la rose s'épanouisse et réchauffe l'atmosphère,

[Pg 21]

Que le vin écarlate écume dans le gobelet

Frais comme une source bouillonnante, que les coquilles aux bords

décolorés,

Sur le sable, ou sous les insondables profondeurs, deviennent

pourpres

Dans tous leurs circuits, que la jeune fille

Rougisse vivement, comme surprise par quelqu'ardent baiser[40]!

Quelle richesse de palette! Est-il possible d'exprimer plus

picturalement avec des mots les somptuosités et les variétés d'une

même tonalité? Chaque mot est lui-même une teinte dont Keats par une

juxtaposition calculée atténue ou vivifie les différentes nuances avec

un raffinement inouï. Si ce n'était paraître jouer trop facilement sur

les vocables, les termes concernant la peinture et la musique ayant une

excessive identité, on pourrait se croire autorisé, après avoir lu ce

morceau à haute voix dans l'original, à soutenir qu'on a entendu une

gamme, à spécifier où se trouvent les tons et les demi-tons, à vérifier

et à justifier cette assertion, un peu audacieuse, en constatant,

qu'images, harmonie, et pensées sont ici concomitantes.

Nulle confusion suspecte, cependant, nulle interversion n'est

perceptible entre les différents arts. Constellations d'un même orbe,

ils cheminent sans se choquer ni s'entraver, bien que leurs routes ne

[Pg 22]

soient qu'entrelacements continuels. Chacun use de ses moyens propres:

il y a simplement émulation, superposition. Quel que soit celui auquel

il défère momentanément la prédominance, le poète, quand il conçoit

et élabore une œuvre, les subordonne invariablement tous à la poésie.

Il n'hésite d'ailleurs pas à emprunter leurs procédés au peintre, au

sculpteur, au musicien, soit pendant la préparation, soit pendant

l'exécution, selon qu'ils lui semblent mieux convenir au sujet qu'il

aura à traiter.

Après avoir, en une esquisse très largement brossée, établi d'abord

ses grandes lignes, le peintre[41] choisit une couleur, une clé,

devant servir d'assiette normale à son tableau et constituer la base

solide sur laquelle s'appuiera l'infinité des plans formés par les

dégradations successives de cette unique couleur; ensuite, ses effets

de lumière et d'ombre, toujours en camaïeu, judicieusement distribués,

il fait chanter çà et là, non la note banale des tons complémentaires,

mais la fanfare plus tapageuse de tons très distants s'harmonisant sans

heurts. Keats, lui aussi, avant d'accorder entre elles ses colorations

ou ses sonorités et de faire retentir leur puissante polyphonie, prend

minutieusement

[Pg 23]

soin de trouver, en premier lieu, le point de départ, la clé.

Il excelle à créer cette ambiance: parfois le vague et l'incertain

planent autour de ses personnages, entretenus par des imprécisions

voulues de termes[42] et d'images[43]:

.. Des vitres en losange d'une bizarre invention,

Riche en couleurs et en teintes splendides,

Comme sont les ailes sombres et _damasquinées_ du papillon de nuit

Et au milieu entre mille figures héraldiques...

Une idée lui vint comme une rose épanouie..

Parfois l'immobilité et le silence figent toute sa description:

Bel éphèbe, sous ces arbres, tu ne peux quitter

Ta chanson, pas plus que les arbres ne quittent leurs feuilles,

Audacieux amoureux, jamais, jamais tu n'obtiens les baisers

Quoique tu sois proche du but[44]......

Ici, c'est l'art du statuaire qui lui inspire cet effet de plastique

insurpassable. Il semble impossible de rassembler avec plus d'à propos

les mots et les tours de phrase qui suggéreront la vision de gestes

[Pg 24]

subitement arrêtés en leur élan, comme dans une photographie

instantanée.

Si, au contraire, il veut rendre la succession et la plus ou moins

grande rapidité des mouvements, il va de soi qu'il s'adressera au

compositeur. C'est à l'école de celui-ci qu'il apprendra en quelque

sorte, l'usage du métronome, c'est-à-dire qu'il prescrira, dès le début

de chacune de ses pièces par le choix de sa stance et de la mesure de

son vers, quel rythme devra adopter celui qui récitera son œuvre, de

même que par la position de la pause (ou césure) il le contraindra de

reprendre haleine à tel endroit, de façon à précipiter ensuite ou à

ralentir son débit, suivant qu'après cet arrêt de respiration il y aura

plus ou moins de syllabes à prononcer.

Il fera preuve, pour diversifier rythmes et pauses, d'une imperturbable

sagacité et d'une science impeccable puisée chez chacun des poètes qui

avaient été «la nourriture de son imagination[45]»; il en approfondit

la maîtrise et se l'approprie avec un bonheur inouï.

Pour Isabelle[46], ou le Pot de Basilic, dont le canevas est emprunté à

Boccace, il se sert, après Chaucer[47], de la désinvolte Ottava Rima si

chère aux poètes italiens.

[Pg 25]

Pour la Veille de Sainte Agnès[48], la Stance Spensérienne avec ses

neuf vers, dont le dernier est un alexandrin, lui a semblé par cet

allongement fournir une chute plus majestueuse à sa strophe.

Avant de commencer Lamia[49], il étudie Dryden, dont il s'assimile

l'aisance dans la facture du même alexandrin, assoupli et libéré

cette fois: alternativement alerte et pompeux, ce mètre avait toute

la variété qui convenait pour dépeindre, soit la démarche sinueuse de

la femme-serpent, soit la grandiose fantasmagorie de l'orgie qu'elle

préside en son palais.

S'il veut représenter, dans Hypérion[50] la lutte des forces cosmiques,

il prendra pour modèle l'ampleur et l'envergure de la période

Miltonienne: qu'on lise dans le texte anglais ce passage d'une quiétude

déjà Olympienne--bien avant que l'Olympe fût consacré;--est-il possible

de concevoir un adagio plus solennel et d'une sérénité plus imposante:

... Dans l'extase d'une nuit d'été

Ces sénateurs des bois puissants, en leur verte parure,

[Pg 26]

Les chênes élevés, aux branches enchantées par l'ardeur des

étoiles.

Rêvent, et rêvent ainsi, toute la nuit, sans autre frémissement

Que celui de la brise qui s'enfle graduellement dans la solitude,

Domine le silence, puis s'évanouit,

Comme une marée montante qui n'aurait qu'une vague[51]...

D'autrefois la diction sera haletante et fébrile, en allure de scherzo:

Que toujours la Fantaisie puisse vagabonder,

Le plaisir n'est jamais au logis:

Au plus doux contact le plaisir s'évapore,

Telles les bulles d'air assaillies par la pluie;

Que la Fantaisie erre donc[52].......

Certains de ces morceaux, par contre, sont célèbres pour la

multiplicité de leurs mouvements et l'ingéniosité de leurs innombrables

modulations que pacifient par échappées de furtifs retours au ton

initial; celui qui commence ainsi, entre autres, dont la traduction ne

donne, hélas! aucune idée sous ce rapport:

Sur les flancs du Latmos s'étendait

Une puissante forêt[53].....

Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard · 第 92 / 333 题