Keats qui n'avait cure ni de guider les hommes

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dans le Présent, ni de les améliorer dans l'Avenir, qui ne s'était

jamais soucié que de se poser en champion de la Forme pure, se

désignait, en apparence, comme le visionnaire imaginant les rêves les

plus éthérés et les plus éloignés des réalités quotidiennes. Par la

magie de son style, la nature entière avait resplendi d'un éclat de

pierres précieuses et des créatures immatérielles d'une impeccable

Beauté avaient été ressuscitées.

Les Préraphaélites ne discernèrent que cette face de son talent; mais

n'étant pas doués de la même porosité, ils utilisaient ses sensations

parce qu'ils n'en éprouvaient pas de véritablement personnelles. Les

maîtres seuls se dégagèrent de cette influence, Swinburne et Browning

surtout; les autres, qu'ils prissent leurs sujets chez les classiques

Grecs, qu'ils les situassent au Moyen-Age, pendant la Renaissance

ou même dans une phase plus récente, demeurent condamnés à n'être

jamais considérés que comme des virtuoses, comme des techniciens

incomparables, qui, n'infusant dans leurs poèmes ni étincelle, ni vie,

exerçaient industrieusement un merveilleux métier.

Grands artistes ils se prouvaient, assurément, et passionnés pour

la Beauté, mais artistes dont la volonté de se manifester artistes

devenait par trop perceptible! Ils divinisaient les émotions, mais

n'étant pas émus eux-mêmes, ils ne frissonnaient pas à l'unisson avec

ceux qu'ils côtoyaient chaque

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jour, d'où un désaccord flagrant entre leur génie et celui de leur

époque. Ils étaient des déracinés!

Au milieu de parcs féériques, ombragés d'arbres laissant retomber sur

des pelouses d'émeraude des frondaisons aux reflets métalliques, ils

érigent des palais de marbre couronnés de toitures irisées. Les fleurs

et les fruits des parterres semblent des améthystes, des topazes,

des rubis; les ruisseaux, miroitant comme des saphirs, apportent

leur tribut à des bassins du milieu desquels s'élève à des hauteurs

prodigieuses une floraison de gerbes d'eau formées du cristal le plus

pur. Sur ce décor se profile une profusion de Lucius Vérus avec trop

de cheveux en volutes et de barbes en spirales, d'élégantes dames

avec trop de corps en ivoire, trop de joues de corail, trop d'yeux de

diamant et de dents de perles. Où est l'atmosphère dans ce paysage

métallisé et pétrifié? Chaque détail a une égale importance, brille

d'un éclat uniforme.

Sans doute les héros de Keats n'agissent pas, mais au moins leur

extériorité se transforme-t-elle:

Laissée à elle-même la forme serpentine....

.... se tordit convulsée en des souffrances écarlates

Le jaune safran foncé remplaça

La couleur plus tendre de la lune qui ornait son corps gracieux.

Et, telle la lave dévastant une prairie,

Ternit ses écailles d'argent et ses tresses d'or,

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Obscurcit ses taches fauves, ses stries et ses rayures,

Eclipsa ses croissants, éteignit ses étoiles[83]...

Ses métaux fusent, ses marbres deviennent malléables, ses ondes, comme

dans Endymion, prennent tour à tour l'aspect d'un saule pleureur,

puis d'un cygne, d'un chêne, d'une cathédrale gothique. Sa Lamia, son

Isabelle ne se satisferaient pas de n'avoir en perspective que des

enfants sidéraux! Ce n'est pas un évocateur d'âmes dont les essences

se modifient, c'est un créateur de formes dont la transmutation et la

mobilité sont incessantes. Chez lui, tout est vivant, même le:

_Bouclier rougissant du sang des reines et des rois_[84].

L'atmosphère est fluide et transparente, et chacun des détails concourt

à l'effet d'ensemble.

Pour résumer: ce qu'il a de primesautier et d'inimitable, c'est la

subtilité de son odorat, la finesse de son goût, l'acuité de son ouïe,

la netteté de sa vision; ce qui est indiscutablement à lui, c'est

la qualité de sa sensibilité, sa sincérité en l'enregistrant et sa

franchise en l'exprimant. Voilà pourquoi les critiques, se piquant

d'idéalisme, ne

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pouvaient lui pardonner son sensualisme; voilà pourquoi il était

moderne et pourquoi il devançait son époque.

Shelley, qui, dès le début, l'avait jugé à sa valeur, Shelley qu'il

avait méconnu en refusant l'hospitalité que le poète lui offrait

avec insistance à Pise, eut juste le temps d'écrire sur lui Adonaïs,

son ouvrage le plus parfait peut-être, puis mourut on sait de quelle

tragique façon. Par une touchante inspiration, bien digne de son grand

cœur, il avait choisi pour ce poème la Stance spensérienne que Keats

affectionnait particulièrement et dont il s'était servi pour construire

la Veille de Sainte Agnès.

Enfin, dernier hommage du poète panthéiste au poète païen, il avait

emporté un Eschyle et un Keats pour faire en mer l'excursion dans

laquelle il trouva la mort. On eût dit qu'il s'était muni à dessein

de ces deux compagnons d'élite en ce moment suprême où il allait

entreprendre son voyage à travers cet infini qui l'avait tant hanté, et

les avoir toujours avec lui pendant l'Eternité des siècles.

Et, pieusement, ses compatriotes avaient suivi cette indication: les

deux jeunes gens morts, Keats à 26 ans, Shelley à 30 ans, reposaient

fraternellement, tout près l'un de l'autre, dans le cimetière

protestant de Rome, le long des murs Honoriens, à l'ombre de la

pyramide de Cestius. Des acanthes et des digitales poussent çà et là;

les silhouettes opaques des pins parasols se découpent

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sur le bleu velouté des montagnes de la Sabine qui barrent l'horizon;

à de rares intervalles, vers le soir, les grêles clochettes de

chèvres qu'appelle dans le lointain un pâtre, en sayon de laine et en

sandales de drap brun, lancent leurs notes cristallines vers un ciel

teinté d'orange et de vermillon; voilà le paysage au milieu duquel se

dressaient les deux tombes, séparées par quelques pouces de terrain[85].

Sur celle de Keats est gravée cette inscription composée par le poète

lui-même:

«Ci-gît un dont la gloire était écrite sur l'eau».

Infortunée Angleterre, dont les trois plus grands poètes au XIXe siècle

sont morts en terre étrangère et méridionale! Est-ce simple caprice du

hasard? Inconsciemment ou non, ont-ils fui les climats brumeux, et,

semblables à Gœthe, ont-ils voulu finir dans la lumière[86]?

[1] Il prépare en ce moment une étude beaucoup plus développée sur le

génie de Keats et sur le mouvement littéraire de l'Angleterre entre

1800 et 1820.

[2] Page 53.

[3] Page 181.

[4] A mon frère George. Epître. Page 66. A mes frères. Sonnet. Page 73.

[5] A Haydon. Sonnet. Page 77.

[6] A Leigh Hunt. Dédicace de son premier volume. Page 51.

[7] A Felton Mathew. Epître. Page 61.

[8] A Cowden Clarke. Epître. Page 69.

[9] Reynolds. Réponse à un sonnet. Page 101.

[10] A Byron. Sonnet. Page 56. Quelles que fussent leurs divergences,

il savait, lui, apprécier Byron.

[11] Lamia. Page 318.

[12] Endymion. Page 221.

[13] Sonnet. Page 67. On supprime parfois ce sonnet dans des éditions

récentes! Pour quelle cause?

[14] Hypérion. Page 323.

[15] Page 281.

[16] Page 148.

[17] Page 113.

[18] Page 58.

[19] Sur les marbres d'Elgin. Sonnet. Page 87.

[20] Après une lecture de l'Episode de Paolo et Francesca, Sonnet. Page

164.

[21] D'après Ronsard. Fragment d'un sonnet. Page 123.

[22] Le premier a écrit: «L'homme dans la lune» et le second «Le berger

fidèle», deux poèmes que Keats avait étudiés de près avant de commencer

Endymion.

[23] Imitation de Spenser. Page 53. Sonnet à Spenser. Page 59.

[24] Avant de relire le roi Lear. Sonnet. Page 100.

[25] Dans Hypérion Keats a réussi à s'assimiler le style de l'auteur du

Paradis perdu.

[26] La veille de Sainte Agnès a plus d'une ressemblance avec le

Christabel de Coleridge, mais l'art de ce dernier est plus suggestif,

celui de Keats plus pictural et plus plastique.

[27] Dante. Page 164.

[28] A Chatterton. Sonnet. Page 57. Il lui a dédié Endymion.

[29] Où est le poète? Page 106.

[30] Sur la sauterelle et le grillon. Sonnet. Page 80.

[31] Sonnet. Page 59.

[32] Je me haussais sur la pointe du pied. Page 98.

[33] Id. Page 92.

[34] Sur la mer. Page 89.

[35] Ode à un Rossignol. Page 142.

[36] Pour n'effaroucher personne, il est urgent de constater qu'il

n'est naturaliste ni par ses sujets, ni par sa forme--mais sans

alléguer l'impersonnalité de son art,--surtout pour la franchise de ses

impressions.

[37] Hypérion. Page 332.

[38] Ode à un Rossignol. Page 142.

[39] Réponse à un sonnet de Reynolds. Page 101.

[40] Hypérion. Page 359.

[41] Ceci était plutôt la pratique des peintres d'autrefois, Rembrandt

par exemple. De nos jours, Carrière employa principalement la méthode

du ton fondamental, et finit même par négliger tous les autres.

[42] La veille de Sainte Agnès. Page 299. Deep-damasked, littéralement

damassées en creux, incisées. Le poète veut évoquer à chaque vers

l'idée de blason.

[43] La veille de Sainte Agnès. Page 279. Le substantif Pensée eût été

préférable, mais eût semblé un jeu de mots.

[44] Ode sur une Urne grecque. Page 148.

[45] Sonnet. Page 62.

[46] Page 235.

[47] Les rimes ne sont pas combinées de la même façon chez Chaucer et

chez Keats. Le premier fait rimer ensemble les lignes 1 et 3, les 2, 4,

5, 7, les 6, 8, et Keats les 1, 3, 5, les 2, 4, 6, les 7, 8.

[48] Page 265.

[49] Page 288.

[50] Page 323.

[51] Hypérion. Page 327.

[52] Fantaisie. Page 126.

[53] Endymion. Page 206.

[54] Sonnet. Page 171.

[55] Rappels de phrases: pages 126 et 129; 166 et 168; 187; 227 et 228;

239; 261 et 263; 332.

[56] Dans Lamia.

[57] Endymion, Chant I.

[58] Keats avait trouvé cette ballade dans les œuvres de Chaucer auquel

en est attribuée la traduction anglaise, et il s'imaginait que c'était

une ballade provençale (voir la Veille de Sainte-Agnès). Elle a été

composée par Alain Chartier, secrétaire de Charles VI. Page 164.

[59] Endymion. Pages 218, 219 et suivantes. Strophe XXXI.

[60] Isabelle ou le Pot de basilic. Page 249.

[61] A Fanny. Page 135.

[62] Page 83.

[63] A George Felton Matthew. Page 61.

[64] Premier vers d'Endymion.

[65] Sommeil et poésie. Page 196.

[66] A mes frères. Sonnet. Page 73.

[67] O Solitude. Sonnet. Page 65.

[68] Teignmouth. Page 121.

[69] A Chatterton. Sonnet. Page 189.

[70] Sonnet. Page 114.

[71] Sonnet. Page 31.

[72] Sommeil et Poésie. Page 189.

[73] Littéralement, mûrissant.

[74] Son dernier sonnet. Page 181.

[75] Page 130.

[76] Ode à une urne grecque. Page 148.

[77] C'est ce qui lui attira la haine de Byron, féru d'admiration pour

l'auteur de l'Essai sur l'homme.

[78] Sommeil et Poésie. Page 194.

[79] Voir l'Appendice bibliographique.

[80] Hypérion. Page 350.

[81] Sonnet. Page 68.

[82] Adressé à Haydon. Sonnet. Page 78.

[83] Lamia. Page 295.

[84] La Veille de Sainte Agnès. Page 278. Remarquer qu'il ne joue

pas sur le double sens du mot, comme l'auteur français connu. Le mot

anglais, blush, signifie que la couleur semble aller et venir.

[85] Depuis quelques années les édiles romains ont entrepris de changer

de place le cimetière protestant; Shelley a été transporté dans une

nouvelle sépulture loin de son ami et Keats n'a plus pour compagnon

dans la mort que son fidèle Severn qui avait assisté à ses derniers

moments.

[86] Voir la bibliographie à l'appendice.

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Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard · 第 94 / 333 题