moment, venait du dehors, lui dit:
--Comment, vous n'avez pas encore porté les cartes?
--Pardon, madame, j'en viens.
--Vous avez trouvé la personne?
--C'est au monsieur même que j'ai remis les cartes; même que ce pauvre
jeune homme est dans un chagrin....
--De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent
mille francs?
--Deux cent mille francs! s'écria Galfâtre, c'est donc ça que, dans sa
joie, il m'a donné vingt francs.
--Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il
était dans un grand chagrin.
--Oh! le chagrin est venu après les vingt francs, quand je lui ai
annoncé le mariage de mademoiselle.
Madame Jujube bondit:--Vous lui avez....
La colère l'empêcha d'achever.
--Dame, étant l'ami du marié, je croyais qu'il était invité à la noce.
Et la brave dame, exaspérée:
--Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parlé
de ce mariage?
--Madame, c'est mademoiselle elle-même.
--Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter ça jusqu'au
concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui
n'aboutiront même pas.
--Dam! madame, moi, je....
--En voilà assez; pas un mot de cela à personne.... Et tout d'abord,
vous allez courir me porter une lettre à M. Pistache; je vais la faire,
venez la chercher dans dix minutes.
Et elle monta chez elle en toute hâte.
Une demi-heure après, Pistache recevait une lettre ainsi conçue:
«Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbécile de concierge;
il vous a rapporté des potins de voisinage, établis sur les visites que
nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs,
le pauvre jeune homme est peut-être mort, à cette heure, d'une blessure
qu'il a reçue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.»
XIV
LA GARDE-MALADE
Depuis six jours, Bengali était en proie à une fièvre ardente et plongé
dans un sommeil incessant et agité. Le médecin, on le sait, avait, dès
le premier examen de la blessure, déclaré sans hésitation qu'elle
n'aurait pas de suites fatales, à moins de complications imprévues; il
avait donc fait toutes les recommandations de nature à prévenir ces
accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui
pouvait troubler le repos du malade.
--Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique;
vous ne recevez personne autre que la tante de votre maître?
A la mine embarrassée du domestique, le docteur lui demanda:--Vous ne
comprenez pas? c'est pourtant bien clair.
--Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que....
--C'est que quoi?
--Il y a... cette demoiselle.... qui était dans la voiture quand on a
rapporté monsieur....
--Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donné?
C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas
des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre
du malade, voilà tout ce que j'exige.
--Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant prié, que je l'ai
laissée regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleuré en le voyant! ça me
fendait le coeur... à ce moment-là... Monsieur, tout en dormant,
demandait à boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai
soulevé monsieur et elle l'a fait boire... après, elle a tant pleuré
pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le
courage....
--Je ne m'étais-pas trompé, pensa le docteur, il y a de l'amour
là-dessous.
--Vous avez bien fait, répondit-il au domestique; quand cette personne
reviendra vous la laisserez entrer.
--Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs...
mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est même
pas aperçu qu'elle était là, il boit en dormant.... Cette pauvre
demoiselle passe la moitié des nuits... des fois plus... elle lui essuie
la figure... qui est mouillée par la fièvre... elle ne le perd pas de
vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir?
--Oui, répondit le médecin, certain que nulle autre garde ne soignerait
son malade avec autant de sollicitude.
Georgette continua donc à venir soigner son cher blessé.
Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le médecin; il lui
sourit, lui imposa silence du geste et lui dit à voix basse:
--Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvés... ça va
mieux.... Puis tâtant le pouls du malade:--beaucoup mieux, ajouta-t-il.
--Entrez, madame, monsieur le docteur est là, dit à demi-voix le
domestique, en introduisant mademoiselle Piédevache....
La vieille demoiselle eut un geste de surprise à la vue de Georgette, et
elle jeta, au médecin, un regard interrogateur.
--C'est une garde-malade que j'ai placée près de lui, dit le médecin,
pour éviter toute explication.
--Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce métier-là, se dit la
vieille demoiselle. Mais préoccupée de la santé de son neveu:
--Eh bien? demanda-t-elle.
--La fièvre s'en va, répondit le docteur; je suis très content. Mais ne
restons pas ici, notre présence est inutile et il a encore besoin du
repos le plus complet.
--Et vous me répondez...?
--De sa guérison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est
certaine; allons-nous-en.
Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, écoutant sa
respiration devenue plus régulière et plus douce, observant ses
mouvements moins fréquents et moins brusques; le médecin ne l'avait pas
trompée: une amélioration sensible s'était produite depuis la veille, la
jeunesse triomphait du mal, et cette pensée: il vivra! lui arrachait un
sourire; à quelques mots confus qu'elle perçut: «Il parle, se
disait-elle... il a soif peut-être;» et approchant son oreille des
lèvres du malade, elle écouta, puis eut un mouvement de joie: «Mon nom!
dit-elle, il rêve de moi!» Le voyant promener sa langue sur ses lèvres
desséchées, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la
pièce voisine, pour dire au domestique de venir soulever son maître; le
domestique dormait profondément dans un fauteuil. La jeune fille alors
prit la tasse contenant le breuvage ordonné par le médecin, souleva la
tête de son bien-aimé et présenta la tasse à sa bouche entr'ouverte....
Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil,
et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps....
«Ah! je reprends mon rêve interrompu,» murmura-t-il avec une expression
heureuse.
Georgette lui reposa la tête sur son oreiller et voulut s'enfuir.
--Ah! ce n'est pas un rêve, s'écria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez
pas!
Elle s'arrêta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se
dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante
d'émotion:
--Vous! fit-il, vous près de moi!
--Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus
rigoureux.
--Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre présence près de moi
me guérira plus vite que les remèdes du médecin.
Georgette revint vers lui: «Je veux bien rester, dit-elle, mais sur
votre promesse de garder le silence....»
--Oui, Georgette, oui, je me tairai....
La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil placé au chevet du lit.
--Bengali voulut parler.--Ah! fit-elle, vous m'avez promis....
--Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie.
--Bien bas, alors, dit-elle.
--A votre oreille, voulez-vous?
Et il avança ses bras pour l'attirer à lui; elle se recula vivement:
«Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt posé sur sa bouche souriante,
reposez votre tête sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.»
Bengali obéit....
--Est-ce la première fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il.
--Je suis venue tous les jours.
--Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore?
--Si cela doit hâter votre guérison....
--Oh! oui... oui... je me sens déjà tout autre....
--Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et
doucement, sinon je m'en vais....
--Non, non, restez, je vous obéirai.
Puis, après un silence: «On a fait une comédie là-dessus, je l'ai vue
jouer: _l'Amour médecin_.... Georgette, il me semble que je serais si
heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... ça me fera
plus de bien que la tisane.»
Elle lui donna sa main:--A la condition, dit-elle, que vous allez vous
endormir comme cela.
--Oui Georgette, oui, je vais dormir.
Il ferma les yeux, et bientôt sa respiration courte, précipitée, indiqua
qu'un sommeil fiévreux avait vaincu la volonté du jeune homme, de
laisser ses yeux fixés sur ceux de son adorée.
XV
DÉCEPTIONS DE LA FAMILLE JUJUBE
Les jours, les semaines s'écoulaient et rien ne faisait prévoir à
l'affligée Athalie et à ses parents l'époque du rétablissement complet
du futur époux, par conséquent la date du mariage convenu. Quand Jujube
se présentait chez le blessé, il n'était jamais reçu, et mademoiselle
Piédevache, toute à son inquiétude pour son neveu qu'elle adorait, ne
pouvait que répéter à la famille impatiente: «C'est l'ordre formel du
médecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-même,
quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur
m'écrit tous les jours quelques mots; la guérison est certaine, mais ça
sera long; il faut attendre».
On attendait depuis un mois quand mademoiselle Piédevache arriva chez
les Jujube, l'air fort satisfait.
--Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lève
et entre en convalescence.
Grande joie d'Athalie à cette bonne nouvelle:
--Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle.
--Oh! pas plus, je pense, répondit la tante.
--J'aurais grand plaisir à le voir, ce brave garçon, dit Jujube.
--Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, répondit la vieille
demoiselle; ma voiture est en bas; êtes-vous prêt?
Jujube, qui était toujours prêt à sortir, n'eut que son chapeau à
mettre:--Je suis à vos ordres, dit-il.
--Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous
sommes bien heureuses de son rétablissement.
Bengali, occupé à dévorer deux côtelettes, fut désagréablement surpris
en voyant sa tante accompagnée du futur beau-père qu'elle voulait lui
colloquer.
--Bravo! s'écria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon
gaillard.
--Peuh! fit Bengali, je mâchonne, je suce du jus de côtelettes.
--Mais vous avalez la viande avec, les os sont décharnés. Ah! nous avons
été tous bien heureux d'apprendre votre entrée en convalescence; votre
pauvre Athalie en pleurait de joie.
--Chère demoiselle, répondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que
j'ai été bien sensible....
--Je vais même lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix
dans une huitaine de jours, répondit Jujube....
--Oh! certainement, ajouta mademoiselle Piédevache, dans huit jours.
--Huit jours, fit Bengali avec un pâle sourire; comme vous y allez, ma
tante!
--Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espère que nous
pourrons le fixer à un mois.
Bengali se récria d'une voix languissante:
--Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis.
--Aujourd'hui, oui; mais dans un mois.
--Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence....à ton
âge.... Tu verras.
--J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai causé... eh
bien! je me suis fatigué... je vais me remettre au lit.
--Il a raison, dit mademoiselle Piédevache, il faut le laisser se
reposer....
--Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mère? demanda
Jujube....
--Oh non!... ça ne serait pas convenable... une demoiselle chez un
garçon... malade.
--Chez son futur....
--Oui, sans doute; mais quand je serai tout à fait bien... nous
arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher.
Les deux visiteurs se retirèrent et Jujube se disait: «Je trouve qu'il
n'est guère pressé de voir ma fille.»
Et dès qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage à la crème et
les fruits préparés pour le dessert de son repas interrompu.
--Eh bien! s'écrièrent Athalie et sa mère, à l'arrivée de Jujube dont la
figure était soucieuse.
--Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouvé mangeant deux côtelettes.
--Ah! exclamèrent joyeusement les deux femmes.
--Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est
pas fait.
--Comment! fit la pauvre Athalie déconcertée, qu'est-ce qu'il y a?
--Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont
mauvaises.
Et Jujube raconta son arrivée au moment où Bengali était attablé et
paraissait manger avec appétit; son air contraint en le voyant, la
froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la
visite de sa future, etc., etc.
Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les
gens à illusions, toujours disposés à croire ce qu'ils désirent; sa
mère, femme à illusions, elle aussi, exprima un avis semblable:
--Tant mieux si je me suis trompé, dit le chef de la famille, mais,
règle générale, je ne me trompe jamais.
--Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans
conviction.
--Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie.
Quatre jours après cette scène, il recevait, de la tante Piédevache, une
lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il
appela à haute voix les deux femmes:
--Voilà du nouveau, venez vite!
Elles accoururent à son appel et leurs regards l'avaient avidement
questionné avant que leur bouche eût prononcé un mot.
--Il est parti pour Nice! dit-il.
Et il jouit amèrement de la stupeur causée par cette nouvelle.
--Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accablée.
--Son médecin, paraît-il, l'envoie là-bas pour achever sa guérison.
--Eh bien, papa, si c'est le médecin qui l'a ordonné....
--Sans doute, ajouta la mère, si le médecin a jugé nécessaire....
--Nécessaire aussi, répondit Jujube, de partir sans nous faire une
visite, sans nous exprimer par une lettre son désir de nous voir, sans
même nous informer personnellement de son départ, puisque c'est sa tante
qui nous l'apprend.
Athalie, cette fois, ne répondit que par des larmes.
--Un pareil manque d'égards, dit madame Jujube, est sans excuse.
--Sans excuse, appuya Jujube.
Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son
départ. Il n'était pas parti et ne devait même pas partir; il avait
exprimé le désir d'aller achever sa convalescence à Nice, à son médecin;
celui-ci avait fort approuvé cette excellente idée. Le lendemain, le
prétendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du
docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette séparation était
nécessaire; elle se résigna, donna quelques billets de banque à celui
qu'elle appelait son cher enfant, retourna à Saint-Mandé, et Bengali
aussitôt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et
d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier éloigné,
appartement qu'il fit meubler.
Le résultat des visites de Georgette avait été ce qu'on pouvait prévoir,
et, chose moins facile à supposer, la possession, loin de refroidir les
sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accroître son amour pour
l'adorable fille qui s'était donnée à lui; c'était pour la voir tous les
jours, sans gêne, sans contrainte, qu'il avait imaginé le besoin d'aller
se rétablir à Nice.
Il avait, d'ailleurs, tout prévu. Un de ses amis, installé dans cette
ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'était entendu, lui avait
indiqué son hôtel; Bengali en avait donné le nom et l'adresse à sa
tante, comme devant être le domicile où elle lui écrirait; l'ami lui
renverrait les lettres. Bengali y répondrait, enverrait ses réponses à
l'obligeant intermédiaire qui n'aurait plus qu'à les jeter à la poste.
Et il fut fait comme il avait été convenu.
--Tu verras, papa, dit Athalie à son père, tu verras que M. Bengali....
Jujube l'interrompit:--Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans
lettre explicative!...
--Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis
sûre que, dès son arrivée à Nice, il t'écrira.
--Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous écrire, répondit le père.
--Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous écrira et tu
verras qu'il lui est arrivé je ne sais quel empêchement.
L'artiste, dont la vanité se refusait à croire qu'il en pût être
autrement, ne répliqua rien et se borna à dire:
--Avec tout cela, pour combien de temps est-il à Nice? Deux mois,
quatre mois, six mois peut-être.
Athalie se récria:
--Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus.
--Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa
lettre.
Le lendemain, pas de lettre!
Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps
d'arriver, qu'à peine entré en convalescence, la fatigue du voyage avait
dû l'obliger à un repos bien naturel.
--Parfait! attendons à demain, répondit ironiquement le père incrédule.
Deux jours, trois jours, huit jours s'écoulèrent et toujours pas de
lettre; la tante Piédevache était allée passer un mois en Auvergne, chez
des amis, impossible d'aller lui demander une explication; écrire à
Nice, au prétendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortunée
Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgré sa
douleur, elle était obligée de travailler pour obéir aux injonctions
paternelles.
Jujube, convaincu que c'était encore un mariage raté, résolut de prendre
l'initiative d'un affront à son singulier futur gendre, pour que
celui-ci ne le lui fît pas, et il se décida à donner sa fille à Pistache
si ce jeune homme consentait à abandonner la pharmacie; il était riche,
adorait Athalie; la condition serait donc acceptée sans difficulté.
La réception d'une lettre montée par le concierge et timbrée de Nice
vint interrompre le cours de ses réflexions:
--Une lettre de Nice! cria-t-il.
Les deux femmes accoururent:
--Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoquée par l'émotion. Et comme il
éprouvait quelques difficultés à défaire l'enveloppe:
--Oh! dépêche-toi, papa! ajouta-t-elle.
--Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube.
Enfin, la lettre fut dégagée de sa prison, ouverte, et Jujube en donna
lecture, à la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui
ne venait jamais.
Dans cette lettre, Bengali expliquait que le départ d'un ami pour
Monaco, le jour même ou le médecin avait ordonné Nice comme lieu de
convalescence, l'avait obligé à partir immédiatement, la société d'un
compagnon de voyage pouvant lui être d'un grand secours.
--Ah! je te le disais bien, papa; et après, qu'est-ce qu'il y a?
Il y avait une relation du voyage, la mention des arrêts dans les
principales villes du trajet, arrêts nécessités par le besoin de repos,
la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebière, de son port,
etc., etc., puis la description de Nice où les orangers poussent en
pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperçoit les
remparts et où le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la
lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de--mille choses à ces
dames.
Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui était terrifiée:
--Voilà! dit-il amèrement:--mille choses à ces dames... drôle...
polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses à
ces dames!
--Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il
ne peut pas nous dire autre chose dans une première lettre; écris-lui,
il répondra, et cette fois....
--Lui écrire! où? il ne donne même pas l'adresse de son hôtel.
--Il l'a oubliée, il l'enverra dans sa prochaine lettre.
Un mois s'écoula pendant lequel on reçut quatre lettres remplies de
choses indifférentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et
toutes se terminant constamment par la formule: mille choses à ces
dames.
Jujube n'hésita plus: Pistache serait son gendre; il était seul, au
moment où il prenait cette résolution, un rhume l'ayant retenu dans sa
chambre, et les deux femmes étaient au Conservatoire où Athalie prenait
des leçons d'harmonie.
La bonne annonça Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte,
les mains tendues, il cria:
--Entrez donc, cher monsieur!
Pistache, qu'il n'avait pas habitué à cet accueil chaleureux, en était
tout confus.
--Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste.
--Oh! vraiment, monsieur Jujubès, fit le pharmacien avec sollicitude; si
j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je
regrette donc....
--Vous êtes bien aimable, ce n'est rien, un rhume.
Le pharmacien, que ce mot plaçait sur son terrain, lui donna force
détails sur les rhumes, leurs moyens de guérison, offrit tous les sirops
et toutes les pâtes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec
effusion, ajouta que son rhume était à peu près passé et qu'il ne
gardait la chambre que comme dernière précaution:
--Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau?
--Mais... pas grand'chose....
Une idée vint à Jujube:--Et votre ami Bengali, avez-vous de ses
nouvelles? demanda-t-il.
--De ses nouvelles? est-ce qu'il a été malade?
--Comment? Vous ne savez pas qu'il a été gravement blessé en duel?
--Non, je ne savais pas ça.
--Il a été deux mois au lit et on l'a envoyé à Nice pour achever de se
rétablir.
--Oh! mais alors, il est tout à fait rétabli; je l'ai vu il y a trois
semaines.
--Où cela?
--A Paris... un soir.
--A Paris?... vous êtes sûr que c'était lui?
--Oh! parfaitement sûr, nous nous sommes trouvés presque nez à nez.
--Vous lui avez parlé?
--Non, il avait une demoiselle à son bras; et comme, en me voyant, il a
vivement tourné la tête, j'ai pensé qu'il voulait m'éviter. Alors...
vous comprenez... par discrétion....
--Parfaitement.
--Ça m'a contrarié, parce que je lui aurais annoncé mon héritage, ça lui
aurait fait plaisir.
Ici, Pistache trouva le joint pour faire connaître ses intentions.
--Et puis, dit-il, je l'aurais consulté sur mes idées de mariage.
Jujube, tout à la révélation qui venait de lui être faite, ne répondit
pas. Pistache, alors, continua:
--Oui... dès que mon deuil sera fini (et appuyant), je m'occuperai de me
marier. Et il répéta:--Je veux absolument me marier.
Et Jujube, toujours la tête ailleurs, ne répondait pas encore.
Pistache l'interpella:
--N'est-ce pas, monsieur Jujubès, que j'ai raison?
--Raison?... sur quoi?
--Sur mon idée de me marier?
--Ah!... vous songez à vous marier?
--Oui, après mon deuil... le deuil d'un oncle, ça n'est pas bien long,
trois mois au plus.
--Vous avez raison, mon jeune ami.
--Son jeune ami! pensa notre amoureux que cette appellation combla
d'espoir, et il continua:
--Il y a une demoiselle... que j'adore... et qui m'aime aussi....
--Bravo?
--Et si vous voulez, monsieur Jujubès....
--Moi?
--Oui, monsieur Jujubès, ça dépend de vous.
Et il allait lâcher le grand mot, quand mesdames Jujube entrèrent. Il
courut au devant d'elles:
--Ah! madame, ah! mademoiselle, balbutia-t-il, suffoqué d'émotion, si
vous saviez combien je....
Athalie le salua de la tête et sortit vivement, laissant le pauvre
garçon son sourire figé sur sa bouche béante. Il allait demander une
explication, mais la mère ignorant la résolution prise par son mari,
celui-ci pensa que reprendre en ce moment la conversation interrompue,
serait provoquer chez madame Jujube un étonnement et un embarras de
nature à dérouter Pistache; Jujube prétexta sa palette à préparer pour
la pose d'un modèle qu'il attendait, engagea vivement le jeune homme à
revenir le plus tôt possible, et le nouveau futur gendre se retira sans
s'expliquer l'accueil d'Athalie, mais transporté de joie par les
dispositions du père.
--J'ai du nouveau à t'apprendre, dit aussitôt celui-ci à sa femme, et
surtout à apprendre à Athalie; appelle-la!
Athalie, qui avait guetté le départ de son amoureux, rentra à ce moment:
--J'annonçais à ta mère qu'il y a du nouveau, reprit Jujube, et j'allais
t'appeler pour entendre cette nouvelle intéressante.
A l'air ironique de son père, la pauvre fille devina que la nouvelle
était mauvaise pour elle.
Le père continua sur le même ton sarcastique: