--Il est retombé, ce cher malade, une rechute qui l'a forcé à reprendre

le lit, dont l'état est tellement grave qu'il ne peut ni nous écrire, ni

charger quelqu'un de nous informer de sa rechute.

--Mais qu'y a-t-il donc, papa? demanda la pauvre Athalie avec

inquiétude.

--Il y a que ton soi-disant adorateur se porte comme le Pont-Neuf, et

qu'il a été vu à Paris, il y a trois semaines, avec une belle jeune

fille à son bras.

--Hein? fit madame Jujube.

Athalie était restée anéantie:

--Eh bien, fit Jujube, es-tu convaincue?

Elle balbutia, pâle et tremblante:

--Comment sais-tu cela, papa?

--Par celui que tu dédaignes, qui sort d'ici; il l'a vu, de ses yeux vu.

--Il a pu se tromper.

--Je lui ai posé la question.

Et Jujube répéta les paroles de Pistache.

--C'est un mensonge qu'il t'a fait, papa.

--Dans quel but?

--Pour évincer son rival.

--Il ignore cette rivalité, je ne lui en ai pas soufflé mot, et, s'il la

connaît! qui la lui aurait apprise?

--Ton père a raison, ma fille, dit madame Jujube.

Lui, continue:

--Si, comme tu le croyais, ton adoré était retombé malade, sa tante le

saurait et nous en aurait informés.

--Elle est en Auvergne.

--Elle en serait revenue en toute hâte, nous aurait mis au courant,

aurait avisé au moyen de faire revenir le malade; au besoin, serait

allée à Nice; enfin nous saurions quelque chose. Et tu te figures que

nous allons attendre ce monsieur qui se fiche de toi, de nous; qui ne

t'épousera jamais, quand nous avons un brave garçon, riche, prêt à te

conduire à la mairie?

--Jamais! dit énergiquement Athalie.

--Hein! fit le père à qui, dans son intérieur, nul n'avait jamais

résisté.

Elle répéta:

--Jamais je n'épouserai ce monsieur. Jamais! jamais!

--Qu'est-ce que c'est que ce ton-là? s'écria le père en s'avançant la

main levée.

Athalie ne recula pas: «Bats-moi, dit-elle; tue-moi si tu veux, je ne

l'épouserai pas».

Il n'y a tel que la timidité subitement résolue, pour imposer à ceux

devant qui elle s'est jusqu'alors inclinée. Jujube resta donc muet

d'étonnement, à cette résistance énergique qu'il rencontrait pour la

première fois:

--C'est ma fille, dit-il, les lèvres blêmes et agitées par la colère,

c'est ma fille qui me parle ainsi!

--Papa, je ne te manque pas de respect, je t'ai toujours obéi et je

t'obéirai toujours; mais pour cela, non, non, non.

--J'ai donné ma parole à ce jeune homme, dit-il, espérant par ce

mensonge obtenir la soumission d'Athalie.

--Je ne lui ai pas donné la mienne, répondit-elle, je ne l'aime pas.

--Belle raison! Ta mère non plus ne m'aimait pas quand je l'ai épousée;

maintenant c'est du délire.

--Oh! du délire, murmura madame Jujube... avec un léger mouvement de

tête....

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je dis: oui, du délire.

--Tu entends, ma fille? Je ne le fais pas dire à ta mère.

Comme sa mère ne l'avait pas dit, elle approuva:--En tout cas, mon ami,

dit-elle, nous ne pouvons pas rompre des projets bien arrêtés sans

prévenir mademoiselle Piédevache.

--Et, avant de la prévenir, ajouta Athalie, avoir la preuve que c'est

bien lui qui a été vu à Paris.

A ce moment, une visite vint couper court à la discussion et jeter dans

la vaniteuse famille une joie de nature à lui faire oublier toute autre

chose: une riche dame, celle qui donnait à Athalie les fleurs, les

plumes et les rubans qui avaient cessé de lui plaire, une de ces

connaissances dont on disait: «nous n'avons que des amis comme cela;»

cette dame venait annoncer qu'elle partait en voyage pour plusieurs mois

et elle mettait sa maison de campagne à la disposition des Jujube, et

même à leurs ordres ses domestiques qu'elle n'emmenait pas; ajoutant

qu'ils pourraient s'y installer dès le surlendemain et y rester jusqu'à

son retour; c'est-à-dire la plus grande partie de la belle saison.

La famille, radieuse, la remercia avec effusion; on l'embrassa, on lui

fit tous les souhaits possibles d'heureux voyage et, la dame partie, il

ne fut plus question que de la prise immédiate de possession de la

splendide demeure, des amis et connaissances qu'on y inviterait, du

riche mobilier au milieu duquel on se pavanerait, et on s'occupa

immédiatement des invitations à faire.

XVI

ANXIÉTÉS DE BENGALI

Tous les jours, Bengali allait attendre Georgette à un endroit convenu,

la faisait monter dans la voiture qui l'avait amené et les deux amants

allaient passer une heure dans le petit appartement loué pour ces

entrevues quotidiennes.

Depuis quelque temps, Bengali remarquait la tristesse toujours

croissante de sa maîtresse; celle-ci, de son côté, avait constaté, chez

son amant, la perte de la gaîté si riche et si communicative qu'il

possédait lorsqu'elle l'avait connu.

--Chaque jour, se disait-elle, il paraît plus rêveur, plus préoccupé que

la veille; il ne répond plus à mes questions que d'une façon distraite,

comme s'il pensait à autre chose... cet amour ardent, qu'il m'affirmait

avec un tel accent de sincérité, était-ce.... une comédie? oh! non... ce

serait horrible... il était sincère, j'en suis sûre, mais son caractère

léger a-t-il pu se transformer tout à coup... la possession n'a-t-elle

pas amené chez lui la satiété? Ne m'aime-t-il plus? Quand l'explication

qu'il me demande de ma tristesse m'arrache l'aveu de mes inquiétudes, il

proteste énergiquement, avec un redoublement de tendresse, contre mes

craintes et, bientôt après ces effusions et ces serments, son visage

trahit de nouveau des soucis qu'il me cache... des mystères envers moi

qui dois devenir sa femme; pourquoi?

La cause de ces soucis: la demande de la main d'Athalie, faite par lui,

avant le duel qui avait eu pour Georgette les conséquences que l'on

sait, ce prétendu séjour à Nice qui ne pouvait se prolonger plus

longtemps, le retour imminent de mademoiselle Piédevache, la première

visite à faire à la famille Jujube, etc., etc., la pauvre Georgette

ignorait tout cela.

Un soir, dès en montant dans la voiture où son amant l'attendait, elle

fut frappée de l'altération de ses traits et de sa voix.

--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, inquiète.

--Mon ami de Nice, lui dit-il, vient de m'envoyer une lettre de ma

tante, m'annonçant son retour à Saint-Mandé pour demain.

--Eh bien! c'est cela qui te trouble à ce point?

--C'est qu'il me faut me réinstaller chez moi, me montrer comme

nouvellement de retour de Nice, interrompre cette existence à deux à

laquelle je m'étais habitué et que, comme un enfant oublieux du

lendemain, au milieu des joies du jour, je croyais ne jamais finir.

--Oh! mon chéri, répondit Georgette avec transport, voilà donc ce qui

causait tes soucis!

Bengali pouvait, d'un oui, rassurer complètement son amie; ce oui, il

ne le prononça pas. C'est que la pensée de ces projets de mariage,

auxquels il avait adhéré de bonne foi, après son renoncement à Georgette

qu'il croyait mariée, cette pensée hantait plus que jamais son esprit;

que faire? Signifier son refus d'une alliance qu'il avait sollicitée;

accabler sous un pareil scandale, sans prétexte aucun, une famille,

ridicule peut-être, mais parfaitement honorable; s'aliéner sa tante, sa

bienfaitrice, celle à qui il devait tout: telles étaient les

préoccupations auxquelles le malheureux jeune homme était en proie et

qu'il ne pouvait faire connaître à Georgette.

Mais elle, heureuse des regrets de la cessation de l'existence à deux,

par lui manifestés, n'attendit même pas la confirmation de ce qu'elle

croyait avoir deviné et s'écria toute joyeuse: «Eh bien, tant mieux! tu

ne pouvais pas demander ma main à ma marraine, puisque tu étais censé

loin de Paris; maintenant, tu pourras faire la démarche et je prierai

tant ma marraine qu'elle consentira à nous marier.»

Bengali ne répondit pas.

Georgette surprise, le regarda, puis lui dit: «Tu n'as donc pas entendu

ce que je t'ai dit?»

--Si, si, répondit-il avec embarras.

--Eh bien alors, tu iras demain!

--Demain... impossible... je vais chez ma tante.

--C'est juste; eh bien! après-demain?

--Après-demain... heu... c'est que....

--C'est que quoi? demanda Georgette avec inquiétude.

--C'est que... je suis très mal avec M. Marocain et je crains....

--M. Marocain n'a aucun droit sur moi.

--Oui, mais toi-même m'as dit que sa femme tremblait devant lui et lui

cédait en tout.

--Ah ça, voyons, murmura la pauvre fille anxieuse.... Cette domination

de ma marraine par son mari.... Je ne vois pas de raisons pour qu'elle

cesse, et si elle t'arrête maintenant, elle t'arrêtera toujours....

Le malheureux amant, affolé d'amour pour sa maîtresse, ne savait que lui

répondre et quand il la vit éclater en sanglots, se désespérer,

l'accuser de vouloir l'abandonner, il l'attira sur lui, la couvrit de

baisers, redoubla ses protestations de tendresse infinie, d'amour

exclusif de tout autre, jura de faire tout, absolument tout ce qui

dépendrait de lui, pour un résultat qu'il désirait autant qu'elle.

Georgette put prendre cette formule vague pour une promesse de faire la

démarche qu'elle désirait et rentra chez elle, pleine de bonheur et de

confiance.

Pour Bengali, le--tout ce qui dépendrait de lui,--il l'entendait de tout

ce qu'il pourrait auprès de sa tante, pour la faire rompre des projets

qu'elle avait caressés.

Le lendemain, donc, il arrivait chez elle; la brave dame lui prit la

tête à deux mains, l'embrassa dix fois, vingt fois.

--Tu es accouru dès la réception de ma lettre, lui dit-elle, tu es un

amour. Tiens! que je t'embrasse encore!

Et elle lui reprit la tête et lui donna de nouveaux baisers; alors,

l'éloignant un peu d'elle, pour mieux contempler sa bonne mine de

santé, elle se rappela sa douleur, ses angoisses, quand elle l'avait vu,

dans son lit, évanoui et blessé peut-être mortellement, et, tout à la

joie de la guérison complète de l'être chéri qu'elle avait craint de

perdre, ce furent de nouveaux baisers.

A cet élan d'expansion maternelle, succéda un air d'étonnement.

--Mais... je ne te vois pas ta gaîté ordinaire... tu as même un air de

tristesse....

La bonne entra à ce moment et demanda si elle devait servir le déjeuner.

--Mais certainement, sers, répondit la maîtresse.

Puis à son neveu:

--Comptant bien te voir ce matin, j'ai fait faire un petit déjeuner dont

tu te lécheras les pouces. Voyons, assieds-toi là près de moi et

causons.

--Oui, ma tante. Eh bien, comment avez-vous passé votre séjour là-bas?

Il paraît que c'est très pittoresque, l'Auvergne.

--Très pittoresque, oui, mais toi....

--Vous ne vous êtes pas ennuyée? Avez-vous fait l'ascension du

Puy-de-Dôme?

--Nous causerons de tout cela une autre fois, parlons de toi, de tes

amours.

--Dam! Dam! ma tante, j'étais à Nice et....

--Sans doute, mais toi et ta future famille, vous avez dû entretenir une

correspondance.... Au fait, j'oubliais de te dire.... Tu vas voir ton

futur beau-père.

--Quand ça, ma tante? demanda le jeune homme avec inquiétude.

--Ce matin, tout à l'heure, je l'attends; en réponse à l'annonce de mon

retour à ces chers amis, il m'a écrit qu'il viendra aujourd'hui.

--Oh! ma tante, ça me contrarie bien, j'avais à causer sérieusement avec

vous, très sérieusement, et... devant lui... c'est impossible.

Mademoiselle Piédevache le regarda avec étonnement:

--Comment?... De quoi s'agit-il donc de si sérieux, qui ne peut pas se

dire devant ton futur beau-père? Ça n'a pas de rapport avec le mariage,

je suppose?

--Au contraire, ma tante, c'est de ce mariage que je voulais vous

parler.

--Ah ça, mais... qu'est-ce qu'il y a? interrogea la tante avec

inquiétude.

--Il y a que.... Voyons, ma tante, ma bonne tante... vous ne voudriez

pas me rendre malheureux, n'est-ce pas?

--Je vois le coup! s'écria mademoiselle Piédevache... je le connais...

tu me l'as déjà fait, tu ne veux plus te marier.

--Oh si, ma tante, oh si! je ne demande que ça.

--A la bonne heure!... tu m'as fait une peur.... Et bien alors, cette

chose sérieuse... très sérieuse....

--Je veux me marier... mais avec une autre....

La vieille demoiselle sursauta:

--Avec une autre!... Est-ce que tu te fiches de moi, de cette pauvre

petite qui s'est embéguinée de toi, je ne sais pas pourquoi, de son

père, de sa mère, de tout le monde? Tu as demandé la main de la jeune

fille, on te l'a accordée et maintenant....

--C'est vous, ma tante, qui avez voulu... c'était pour vous plaire....

--Je ne t'ai pas traîné de force chez ces excellents amis, tu m'y as

accompagnée de bon gré....

--Parce qu'à ce moment-là, je n'aimais pas encore celle que....

--Ah! je vois l'affaire! Quelque intrigante que tu as trouvée à Monaco,

car tu as dû aller à Monaco, qui t'a entortillé... l'héritier de

mademoiselle Piédevache! Elle s'est dit:--Bonne affaire! Entortillons ce

jeune daim qui doit hériter de la vieille....

--Vous vous trompez, ma tante, celle que j'aime n'est point une coureuse

de casinos, c'est une honnête jeune fille vivant de son travail....

--Qui passe les nuits pour nourrir sa vieille mère, je la connais

celle-là.

--Non, ma tante, écoute-moi.

--Rien! rien! rien! cria mademoiselle Piédevache, je t'ai toujours cédé,

je t'ai toujours gâté, c'est le tort que j'ai eu; cette fois je tiendrai

bon, et je ne romprai pas des projets arrêtés d'accord depuis longtemps,

je ne jetterai pas le chagrin et le ridicule dans une famille honorable,

pour te laisser satisfaire une amourette comme tu en as eu tant....

L'élan de colère épuisé, la vieille demoiselle continua sur un ton

enjoué:

--Je ne te les reproche pas, tes amourettes. Ah! grand Dieu! tu me

connais, mon cher enfant, tu sais si je suis rigide sur ce chapitre-là,

l'amour!... Ah, seigneur... comme je comprends ça.... Tu le sais bien,

garnement, j'ai été la première à te dire: Amuse-toi pendant que tu es

jeune, fais l'amour, il n'y a encore que ça!... Moi-même quand

j'étais.... Hum! J'allais dire des bêtises.

C'était la corde sensible qui venait de vibrer au souvenir du passé;

Bengali saisit l'à-propos et il allait attaquer par son côté faible

celle de qui il dépendait, lorsque la bonne annonça M. Jujubès.

Bengali eut un brusque mouvement d'impatience:--Recevez-le, ma tante,

dit-il; moi je ne veux pas qu'il me voie.

--Hein? veux-tu bien rester là!

Et elle le saisit par le bras pour le retenir.

--Pas en ce moment, ma tante, il me serait impossible de lui dissimuler

mon embarras... une autre fois... demain, après-demain, mais en ce

moment, ne m'obligez pas.... Je ne saurais que lui dire, tandis que

vous....

Et il s'élança dans la chambre voisine, en entendant les pas du nouveau

venu.

Mademoiselle Piédevache acheva la phrase--tandis que moi, je saurai ce

que je dois dire.--Eh bien alors, je le dirai, et ça ira tout seul.

Jujube entra: «J'accours aussitôt la nouvelle de votre retour», dit-il.

--J'y comptais bien et je vous attendais, répondit-elle.

--Pour me dire que nos projets ne peuvent plus avoir de suites; je m'y

attendais et je....

--Comment! ne pas avoir de suites? Mais au contraire, je tiens plus que

jamais à leur prompte réalisation.

--Vous n'avez donc pas vu votre neveu?

--Si; à peine de retour de Nice, il est accouru ici.

--De Nice? dit Jujube en souriant, il vous a dit qu'il arrivait de Nice?

--D'où vouliez-vous qu'il vînt?

--De Paris, dont il n'a probablement pas bougé.

--Hein?

--Je crois qu'il a été à Nice comme moi.

--Qu'est-ce que vous me dites là?

--Un de ses amis l'a rencontré à Paris, il y a quinze jours, trois

semaines, ayant une jolie fille au bras.

--Ce n'est pas possible; on a pris un autre pour lui, j'ai toutes ses

lettres datées de Nice, mises à la poste à Nice; la dernière,

m'annonçant son retour, est datée d'il y a trois jours; mais vous-même

avez dû en recevoir?

--Oui, j'en ai reçu trois et bien singulières pour un amoureux.

Jujube, alors, montra à mademoiselle Piédevache les trois lettres où le

futur époux parlait de tout, excepté de son amour et du projet de

mariage, et les terminant par la formule: «mille choses à ces dames.»

--Enfin, vous en avez reçu; donc, il était à Nice. La forme n'a pas

d'importance; je pourrais vous citer une personne qui a reçu des lettres

brûlantes de plusieurs prétendus épouseurs, qui l'ont parfaitement

lâchée après.

--Après quoi? demanda Jujube.

--Après m'avoir,--l'avoir, veux-je dire,--demandée en mariage.

--Enfin, demanda Jujube, que vous a-t-il dit au sujet de nos projets?

--Ses intentions n'ont pas changé; s'il n'est pas allé tout de suite

chez vous, c'est qu'il a cru devoir accourir à moi tout d'abord; mais

dès aujourd'hui vous nous verrez lui et moi.

Bref, Jujube, qui ne demandait pas mieux que de revenir au mariage qu'il

croyait bien rompu; sa fille, d'ailleurs, refusant formellement

d'épouser Pistache, Jujube se retira enchanté du rétablissement des

choses et tout prêt à tendre les bras à son futur gendre.

Bengali ayant écouté à la porte, sa tante n'eut pas à lui répéter sa

conversation avec Jujube et la situation, pour lui, était nette; elle

était tout entière dans le célèbre dilemme: se soumettre ou se démettre,

et se démettre, c'était renoncer à l'affection et à l'héritage de sa

tante, qui l'avait élevé, à qui il devait tout et qu'il lui faudrait

affliger en échange de sa tendresse et de ses bienfaits; mais se

soumettre, c'était abandonner Georgette, Georgette dont il était

éperdument amoureux et qu'il faudrait désespérer par un abandon qu'elle

ne méritait pas.

Il fit ce qu'en pareil cas tout autre eût fait à sa place, il laissa sa

tante lui parler du mariage, l'écouta sans répondre, réfléchit mais ne

la heurta pas par un refus. Cette attitude satisfit la vieille

demoiselle: «Laissons-le à ses réflexions», se dit-elle, convaincue

qu'elles seraient suivies d'une entière soumission; mais lui, se tenait

simplement ce raisonnement, que tant qu'un mariage n'est pas fait, il

peut survenir un événement qui le rende impossible; or, il avait plus

d'un mois devant lui et, dans un mois, il passe bien de l'eau sous le

pont des Arts et bien des académiciens dessus.

Quand Jujube annonça le résultat de sa visite à Saint-Mandé, ce fut une

joie d'autant plus vive que, sans désespérer absolument, on ne croyait

pas à une justification si complète et à une reprise spontanée des

projets matrimoniaux. Aussi Jujube fut-il assourdi des questions

d'Athalie, au sujet de son prétendu; elle voulait connaître ses

explications, ses propres paroles, etc., etc.

--Je ne l'ai pas vu, dit Jujube, mais sa tante m'a répété ses intentions

qui n'ont pas varié; tous deux viendront aujourd'hui.

Et tout à son idée de gloriole, il parla de ses projets de noce dans la

coquette habitation de la propriétaire absente, des nombreux domestiques

laissés aux ordres des occupants; ce fut du délire, et on ne parla plus

d'autre chose; même les voitures étant à la disposition de la famille,

on les ferait atteler toutes pour promener les invités, au grand

épatement des paysans, et à la pensée de ce luxe de représentation, on

ne tarissait pas d'exclamations, de rires, de propositions de toutes

sortes. Ah! à ce moment-là, Jujube ne songeait guère à envoyer Athalie

à son piano.

Du reste, celle-ci avait bien autre chose à faire; les toilettes à

commander, le mobilier à acheter, etc., etc.

--Ah! dit-elle tout à coup, et mon éventail que Georgette doit me

peindre; c'est convenu il y a longtemps, papa; il faudra que tu en

composes le sujet; cette chère Georgette! va-t-elle être contente, elle

qui m'aime tant.

Pendant toutes ces expansions, l'infidèle malgré lui, tout en se berçant

de cette philosophie qu'un événement imprévu peut se produire dans le

courant d'un mois, se demandait ce qu'il allait faire et dire, en

attendant cet événement problématique qui pouvait tout arranger; ne pas

revoir Georgette, quant à présent il ne pouvait s'y résigner; continuer

ses rendez-vous quotidiens avec elle, mais elle lui rappellerait chaque

jour la démarche promise auprès de sa marraine.... Quel prétexte

donnerait-il pour s'en abstenir maintenant qu'il s'était montré comme de

retour à Paris? Avouer franchement sa situation, c'était la dernière

décision à laquelle il pût s'arrêter; dans son embarras, il remit au

lendemain son rendez-vous, se disant que Georgette, ne le voyant pas,

croirait que sa tante l'avait retenu.

Mais il y avait une visite qu'il ne pouvait reculer: celle à sa future

famille; d'autant plus que mademoiselle Piédevache devait l'accompagner.

A l'heure convenue entre eux, la tante et le neveu se présentaient donc

dans la famille Jujube et y étaient reçus avec un véritable

enthousiasme. Madame Jujube sauta au cou de son gendre, puis le plaçant

devant Athalie:

--Embrassez donc votre future! dit-elle....

Puis on embrassa la tante, puis ce furent des poignées de main

chaleureuses, des demandes affectueuses de nouvelles du blessé, etc.,

etc.

--Enfin, nous allons donc avoir la paix! dit Jujube, en riant; car

c'était un enfer, ici.

--Les larmes d'Athalie, sa mauvaise humeur, parce que vous ne reveniez

pas, ajouta la mère.

--Pauvre petite! dit mademoiselle Piédevache; adorer ce monstre-là....

--Oh! ajouta Jujube, elle ne pouvait pas digérer: «Mille choses à ces

dames!»; elle attendait des choses à elles personnelles....

--C'est à vous que j'écrivais, dit Bengali, et j'ai cru que ce n'était

pas la place....

--Sans doute, sans doute, répliqua la tante; ces choses-là, on les dit à

la personne elle-même.

--Ne parlons plus de ça, interrompit Jujube tout à son idée de noce à la

maison de campagne; et il recommença à énumérer en détail ses intentions

quant au repas, au bal qui le suivrait, à la réception des amis et

connaissances qu'on n'aurait pu inviter au repas, etc., etc.

Et malgré cet enthousiasme qu'elle partageait avec son père et sa mère,

malgré sa joie de revoir près d'elle l'homme qui devait être son mari,

Athalie ne pouvait ne pas remarquer son air rêveur, ses sourires de

complaisance et son peu d'empressement auprès d'elle. Mademoiselle

Piédevache à qui, non plus, n'avait pas échappé la contrainte de son

neveu et qui en connaissait les causes, dit:

--Ce pauvre enfant est encore un peu souffrant, il n'a pas retrouvé

cette gaîté que vous lui connaissez, et puis le mariage doit rendre

sérieux.

Sur ce, elle jugea à propos de ne pas prolonger une situation

embarrassante:

--Allons, je l'emmène, dit-elle; à demain.

Puis à Bengali:

--Embrasse ta fiancée et partons.

Et, dans son soulagement causé par le départ, Bengali trouva, dans le

baiser d'adieu, une conviction qu'Athalie put prendre pour de la

tendresse.

XVII

ÇA DEVAIT ARRIVER

Ainsi que l'avait prévu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le

lendemain du jour où il l'avait quittée pour se rendre auprès de sa

tante, pensa que, séparée de son neveu depuis longtemps, la vieille

demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se préoccupa pas de ce

premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle était

bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait

devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le

consentement de sa marraine à leur mariage; Georgette venait de

reconnaître en elle un état que dans quelques mois elle ne pourrait

plus dissimuler à personne: quant à présent, cet état lui donnait un

bonheur inconnu d'elle et elle était heureuse à la pensée que son amant

le partagerait et se hâterait de régulariser une situation qui ne

pouvait se prolonger plus longtemps.

Pendant qu'elle s'abandonnait à son rêve, Bengali était conduit par sa

tante chez les bijoutiers, tapissiers, ébénistes, marchands de linge,

pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au

jeune ménage.

Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe à emporter, s'installaient

immédiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray où ils allaient faire

du genre pour l'éblouissement de leurs amis et connaissances; ils les

avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la durée

de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour

qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans

cérémonie, comme il convient à la campagne, et la lettre portait un

_post-scriptum_: une calèche sera toujours attelée pour les amateurs de

promenades.

_Deuxième post-scriptum_: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes

retenues à coucher.

Le monsieur au parapluie · 第 10 / 12 段