Pistache pensa que c'était le moment d'aller voir les dames Jujube, ce

qu'il fit sans plus attendre. Il fut accueilli par elles de façon à

dissiper ses inquiétudes; il leur raconta son rêve et leur annonça sa

décision bien arrêtée de se déclarer au père. Mais madame Jujube,

sachant à merveille la réponse que celui-ci ferait à l'apothicaire:

--Non, non, pas encore, dit-elle, ne précipitons rien, pour ne pas nous

exposer à tout gâter. Athalie et moi, nous préparons peu à peu M.

Jujube: je vous avertirai dès que le moment sera venu de faire la

démarche.

Et, après avoir obtenu des deux dames la permission de continuer à les

venir voir, Pistache se retira enchanté.

XIII

BENGALI RETROUVE GEORGETTE

Les visites de Bengali à la famille Jujube se continuaient depuis un

mois et pas un mot de ses intentions matrimoniales n'était sorti de sa

bouche; pas même une allusion au mariage ne lui était échappée, et

pourtant ses empressements auprès d'Athalie, son langage ardent et

tendre quand il lui parlait, étaient d'un homme épris de la femme objet

de tant de soins, de tant d'attentions.

C'est que Bengali, si étourdi, si insouciant, si avide de plaisir, était

au fond un honnête garçon, bien décidé à n'épouser qu'une femme qu'il

saurait pouvoir rendre heureuse, chose difficile sans amour; il faisait

donc tous ses efforts de très bonne foi pour éveiller en lui, par des

causeries, les yeux dans les yeux, par des serrements de main, un

sentiment dont aucun battement de son coeur n'indiquait l'éclosion.

Voilà pourquoi la demande de la main d'Athalie se faisait attendre, au

grand étonnement de la famille Jujube qui ne comprenait rien à son

silence.

Ce mutisme persistant devenait d'autant plus grave qu'Athalie qui, tout

d'abord, ne voyait dans le mariage projeté pour elle que la cessation

d'un célibat qui pouvait la rendre ridicule aux yeux des jeunes filles

de sa connaissance, qui toutes trouvaient des maris; qu'Athalie,

sensible aux discours et aux soins de Bengali, s'était sérieusement

éprise de lui, et c'était de sa part des jérémiades à n'en plus finir,

après chacune des visites du soi-disant prétendu; et Jujube, d'humeur

naturellement irritable, d'entrer dans d'effroyables colères, de crier:

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? je ne peux pas le prendre à la

gorge. Voilà cinq ou six fois que nous en parlons à sa tante; elle nous

explique invariablement qu'elle le questionne, le presse et obtient de

lui l'éternelle réponse qu'il étudie ton caractère, que le mariage est

une chose grave; s'il pense, comme Voltaire, que cette chose est

tellement grave que ce n'est pas trop de toute la vie pour y penser, tu

n'as pas fini d'attendre. Sais-tu ce que je ferai, moi? Eh bien, je te

marierai à un autre.

--Je n'en veux pas d'autre, s'écriait Athalie tout en larmes; c'est lui

que je veux, c'est lui que j'aime.

--Enfin, dit la mère, il faut prendre un parti; les visites de ce jeune

homme finiront par compromettre notre fille.

Jujube se décida donc à en finir par une dernière démarche auprès de

mademoiselle Piédevache. Il se transporta à Saint-Mandé et exposa la

situation.

--Vous avez raison, répondit la vieille demoiselle irritée, il faut en

finir. Je vais voir mon neveu, lui mettre le marché au poing; je le

mènerai chez vous et nous en finirons.

Pendant ce temps, l'infortuné pharmacien, convaincu de l'amour d'Athalie

pour lui, continuait ses tentatives de visites, qui échouaient toujours.

Souvent il se présentait au moment où son rival était dans la place. Ce

jour-là, le pauvre garçon n'était pas reçu. Une autre fois, ces dames

étaient sorties, ou bien Jujube était là, et c'était tous les jours un

nouveau prétexte; le malheureux Pistache retournait piteusement à son

officine, en se disant: «C'est drôle, depuis quelque temps, on a bien

souvent des motifs de ne pas me recevoir.» Si bien qu'un jour où il

avait été de nouveau éconduit, certain, d'après l'affirmation du

concierge, que ces dames étaient chez elles, il s'aposta au palier de

l'étage supérieur pour voir sortir le visiteur cause de sa

non-réception.

Au bout d'un quart d'heure d'attente, il vit sortir Bengali, reconduit

par les deux dames avec mille paroles gracieuses:--Lui! se dit-il avec

stupéfaction; c'est pour lui qu'on ne me reçoit pas!

Le pauvre garçon ne vivait plus, depuis ce jour; il ne savait comment

demander à ces dames une explication; avouer son espionnage, c'était

impossible. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il leur raconta que, le jour

en question, il avait rencontré dans l'escalier une personne de

connaissance avec laquelle il avait causé, et qu'à ce moment il avait vu

sortir Bengali reconduit par elles. Athalie, tout interdite, ne savait

que répondre; la mère, sans hésitation ni embarras, expliqua que ce

jeune homme était venu les entretenir d'une affaire d'intérêt concernant

sa tante, et qu'il n'était pas possible, même Pistache étant son ami, de

le faire assister à des confidences sur des affaires de famille.

Le naïf garçon, qui ne désirait rien tant que d'être rassuré, se récria,

s'excusa d'avoir involontairement amené des explications dont il n'avait

pas besoin; que jamais l'idée d'un manque de parole, de la part de ces

dames, ne lui serait venu à la pensée, etc., etc. Puis il demanda si le

moment de se déclarer à M. Jujubès était proche....

--Vous serez bientôt fixé, répondit madame Jujube.

--Fixé... agréablement? demanda-t-il.

--Je prépare mon mari en vue d'une réponse favorable, répondit-elle.

Et le bon Pistache partit plein de confiance, non cependant sans avoir

remarqué qu'Athalie était restée étrangère à la justification.

Le lendemain même de cette entrevue qui l'avait rassuré, mademoiselle

Piédevache et son neveu se présentaient dans la famille Jujube.

Bengali, après quelque résistance, avait fini par céder à la volonté de

sa tante, se disant qu'après tout, il aurait une petite femme un peu

bébête, mais aimante et bonne, qui lui ferait la vie douce, qu'il

finirait probablement par aimer. Bref, la main d'Athalie fut

officiellement demandée, accordée cela va sans dire, et cet heureux

événement jeta une joie inaccoutumée dans la famille Jujube.

Et le soir, en rentrant chez lui, vers dix heures, toujours la tête

occupée de Georgette, Bengali se disait: «Elle aussi est sans doute

mariée; M. Marocain m'avait dit que le mariage était pour dans un mois

et voilà plus de cinq semaines.»

--Ah! je suis stupide, pensa-t-il, j'ai beau faire tout au monde pour

l'oublier, je ne peux pas... pourtant, je n'ai rien à espérer, elle est

mariée... à un homme qu'elle aime; il est bien heureux celui-là....

Allons! n'y pensons plus!... oui... je dis toujours cela... et j'y pense

tout de même.

Ses réflexions furent troublées par les cris d'une femme appelant à

l'aide; Bengali se précipita du côté d'où partaient les cris et vit un

jeune homme enlaçant une femme qui se débattait dans son étreinte:

--Voyons, disait l'auteur de cette entreprise galante, un petit souper

fin... dans un joli cabinet particulier....

Il fut interrompu par l'intervention de Bengali, qui l'écarta violemment

de sa victime, avec accompagnement d'épithètes:

--Ah! dit le monsieur, vous êtes le souteneur de cette promeneuse

nocturne que je prenais pour une ouvrière attardée... et moi qui allais

vous remettre ma carte. Puis avec un rire de mépris:--Ah! non! non! on

ne se bat pas avec....

Il n'acheva pas, une paire de gifles lui ayant coupé net la parole.

La jeune fille poussa un cri; Bengali se retourna:

--Georgette! s'écria-t-il.

Puis, présentant sa carte à l'inconnu:

--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il. Vous vous renseignerez et vous

verrez qu'on peut se battre avec moi.

Le jeune homme prit la carte, s'approcha d'un bec de gaz et lut à haute

voix: _Alfred Bengali, rue Laffitte, 14_.

--Très bien, monsieur, dit-il.

Puis remettant sa carte:

--Vous recevrez demain la visite de deux amis.

--Je les attendrai, monsieur.

L'inconnu s'éloigna.

--Vous allez vous battre... pour moi! s'écria Georgette éperdue.... Oh!

mon Dieu, s'il vous arrivait malheur....

--Merci de cette marque d'intérêt, madame; je regrette de ne l'avoir

pas méritée plus tôt.

--Madame! fit la jeune fille étonnée.

--Mais comment êtes-vous dans la rue, seule, à cette heure?

--De l'ouvrage pressé que j'ai dû reporter.

--Mais comment votre mari ne vous accompagnait-il pas?

--Mon mari?

--Sans doute; n'êtes-vous pas mariée?

--Mais non, monsieur.

Bengali eut un mouvement de joie.--Non? fit-il. Puis il ajouta

tristement.--C'est pour bientôt, alors, dans quelques jours.

--Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai aucun projet de

mariage.

--Comment! s'écria l'amoureux jeune homme, tout ému... mais M. Marocain

m'a annoncé lui-même....

Georgette comprit; elle se rappela le danger que sa marraine et Marocain

lui avaient montré, son changement de domicile pour dérouter l'homme qui

voulait la séduire:--M. Marocain, dit-elle alors, nous avait aperçus

causant ensemble un soir que vous m'aviez accostée, et j'avais fui à son

approche; le lendemain je lui ai fait connaître, ainsi qu'à ma marraine,

dans quelles circonstances je vous avais connu et comment je me trouvais

causant avec vous; les intentions qu'on vous prêtait, j'y croyais avant

le dernier langage que vous m'avez tenu; après vos déclarations si

formelles, je protestai contre l'accusation dont vous étiez l'objet et

déclarai vos intentions véritables; on a attendu la démarche que vous

deviez faire....

Bengali balbutia des allégations d'empêchements qui avaient retardé

cette démarche, retardé seulement.

--Voilà pourquoi, interrompit la jeune fille, le mari de ma marraine

vous a dit que j'étais sur le point de me marier, pensant, ainsi, mettre

fin à vos obsessions.

--Je vous jure... s'écria Bengali.

Georgette l'interrompit de nouveau.

--Ce n'est pas, dit-elle, le moment de parler de cela; qui sait le sort

que ce combat vous réserve?... et c'est pour moi, ajouta-t-elle, la

voix étranglée par l'émotion.

Bengali lui saisit la main; elle la retira vivement:

--Et quand aura lieu ce duel? demanda-t-elle.

--Mais... après-demain matin, sans doute.

--Que Dieu m'épargne le chagrin d'apprendre que vous avez été victime de

votre dévouement.

--Et... demanda Bengali, en s'approchant, si Dieu vous épargne ce

chagrin, me permettez vous d'aller vous porter la bonne nouvelle?

--Je la connaîtrai avant votre démarche, répondit Georgette. Puis lui

tendant la main:--Merci, monsieur... et elle s'éloigna en étouffant un

sanglot dans son mouchoir.

Bengali resta seul et interdit:

--Elle la connaîtra avant ma démarche! pensa-t-il... comment? par quel

moyen?

Georgette avait entendu la lecture de la carte remise par Bengali: «Rue

Laffitte, 14, dit-elle, je ne l'oublierai pas.»

Et en effet, le surlendemain, à 7 heures du matin, elle arrivait en

fiacre à l'adresse indiquée; une voiture de remise stationnait à la

porte et le cocher allait et venait sur le trottoir.

Georgette appela le sien; il descendit de son siège et ouvrit la

portière:

--Je vous donnerai un bon pourboire, lui dit-elle, si vous faites bien

ce que je vais vous dire.

--Si ça se peut, madame, je veux bien; qu'est-ce que c'est?

--Il s'agit d'aller causer avec le cocher de cette voiture et de savoir

ce qu'il fait là; s'il attend deux messieurs qu'il a amenés à cette

adresse, ou un locataire de cette maison qui l'a fait retenir.

--Oh! ça n'est pas difficile, madame; on vous dira ça au juste.

Par le carreau, Georgette vit son cocher accoster son confrère et une

conversation s'engager entr'eux. Bientôt, son mandataire

revint:--Madame, dit-il, il attend deux messieurs qu'il a amenés et il

m'a dit que c'était, sans doute, pour des particuliers qui vont se

battre, vu qu'il y a des épées dans la voiture et qu'il doit conduire

ses clients au bois de Ville-d'Avray.

A ce moment, Bengali et ses deux témoins sortaient de la maison et

montaient dans la voiture.

--Suivez cette voiture! dit Georgette.

--Jusqu'où, madame?

--Jusqu'à l'endroit du bois où elle s'arrêtera... assez loin d'elle,

cependant, et vous vous placerez de façon à n'être pas aperçu.

--Bon! compris; madame veut voir la chose, sans....

--Faites ce que je vous dis!

Le cocher monta sur son siège et suivit la voiture à distance.

Arrivée à un endroit désert du bois, elle s'arrêta; un coupé était là et

quatre personnes en sortaient. Ces personnes étaient l'adversaire de

Bengali, ses témoins et un médecin.

Georgette descendit du fiacre:

--Attendez-moi ici! dit-elle d'une voix émue à son cocher, et elle

s'avança d'un pas chancelant vers le lieu où deux hommes allaient

peut-être s'entr'égorger, et c'était pour elle; parce qu'à une heure

tardive de la soirée, l'un d'eux lui avait adressé des galanteries; que

l'autre l'avait protégée contre les entreprises du premier; c'était pour

cela que ces deux hommes pleins de jeunesse et de santé allaient

chercher, dans le sang l'un de l'autre, la satisfaction imposée par un

préjugé social.

Les deux adversaires se saluèrent, mirent habit bas, prirent chacun une

des épées qui leur furent présentées, et se mirent en garde; le

directeur du combat croisa les deux épées par le bout, se rangea près du

deuxième témoin et du médecin et dit: «Allez, messieurs!»

Georgette, entre les branches d'un massif d'arbres, avait assisté à ces

préliminaires solennels, dans une agitation qu'elle avait peine à

maîtriser; à l'ordre: «Allez messieurs!» elle appuya fortement sa main

sur son coeur qui battait à lui briser la poitrine, et, haletante, elle

attendit.

Dès le premier engagement, elle trembla pour les jours de Bengali,

ardent, téméraire, devant l'épée d'un adversaire froid, calme,

paraissant sûr de sa force et prêt à saisir le passage imprudemment

ouvert à son arme. Bengali, lui, n'était plus le simple auteur d'une

injure donnant la réparation par lui due, c'était le fou d'amour

combattant l'homme qui a outragé la femme aimée. Et Georgette, dont la

pensée dirigeait son bras, ne pouvait s'empêcher, malgré son anxiété, de

l'admirer: «Qu'il est beau! qu'il est brave!» murmurait-elle.

Elle jeta soudain un cri terrible; Bengali venait de tomber, atteint par

une riposte en pleine poitrine. Au cri, tous les hommes s'étaient

retournés. L'un d'eux avait couru au-devant de Georgette qui s'avançait

en trébuchant, et la soutenait pour qu'elle ne tombât pas; les autres

s'étaient précipités vers le blessé et, pendant qu'ils lui déchiraient à

l'endroit de la blessure, sa chemise inondée de sang, le médecin tirait

de sa boîte de secours de la charpie, des bandes de toile et des fioles.

Georgette s'échappa du bras de son cavalier et vint tomber à genoux

près du blessé évanoui:

--Il est mort, monsieur? demanda-t-elle, en suffoquant.

--Vous me gênez madame, répondit le médecin; je ne puis rien vous dire

encore, laissez-moi examiner la blessure.

L'adversaire, debout et chapeau bas, attendait l'opinion du médecin.

Un silence d'anxiété régnait.

Le docteur, après avoir lavé la plaie avec le contenu d'une des fioles,

procéda à un premier pansement; l'effusion du sang arrêtée, il appuya

longuement son oreille sur la poitrine du blessé; Georgette haletante

attendait en murmurant:--Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... et c'est pour

moi....

--Enfin, le médecin releva sa tête et montra un visage exempt

d'inquiétudes; Georgette, se redressant comme un ressort:--Ah! fit-elle,

ça n'est pas grave?--Du moins, madame, répondit le médecin, il n'y a pas

danger de mort, le coeur et le poumon fonctionnent régulièrement: ils

n'ont donc pas été atteints; la blessure a cependant une certaine

gravité; mais, je vous le répète, sauf complications imprévues, ce ne

sera qu'une question de soins et de temps.

L'auteur de la blessure, alors, dit aux témoins de Bengali:--J'enverrai

ce soir même ma carte à votre client et je ferai prendre régulièrement

de ses nouvelles. Puis s'adressant à Georgette:--Je vous adresse,

madame, mes plus humbles excuses; j'ai été trompé par les circonstances

de lieu et d'heure. Veuillez, je vous prie, croire à mes vifs regrets.

Il salua et remonta dans son coupé avec ses deux amis, et la voiture

s'éloigna.

On transporta avec précaution Bengali dans la sienne. Georgette exprima

le désir d'y monter:

--Vous êtes sa parente, son amie? demanda le docteur.

--Ni l'une ni l'autre, monsieur, répondit-elle; vous avez entendu ce qui

vient d'être dit par l'adversaire de ce malheureux jeune homme, je n'ai

rien à y ajouter. Il m'avait insultée; celui qu'il a si gravement

blessé m'avait protégée sans même avoir su celle dont il se faisait le

défenseur; je n'ai d'autre mobile que ma reconnaissance.

--Votre conduite est très naturelle, madame; malheureusement, nous ne

pouvons tenir cinq dans cette voiture; le malade, d'ailleurs, en

souffrirait.

Georgette alors se résigna à regagner sa propre voiture; ce que voyant,

les deux témoins s'offrirent pour y monter à sa place: elle accepta,

monta dans celle où on avait placé le blessé, s'installa près de lui,

lui mit la tête sur ses genoux et les deux voitures partirent.

XIII

PISTACHE REVIENT EN FAVEUR

La famille Jujube est à table et déjeune; naturellement on cause du

futur mariage, des emplettes à faire, du trousseau à acheter.

Entre la bonne portant des lettres.

--Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle.

--Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube.

--Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que

son père ouvrait sa correspondance.

--Ah! s'écria-t-elle, après avoir jeté les yeux sur la lettre de deuil:

M. Pistache.

--Hein? qui est mort? firent les deux époux.

--Non, c'est lui qui envoie ça.

Et elle lut:

--M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement

douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-André

Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu.

--Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube.

--Il a ajouté quelque chose à la main, dit Athalie.

Et elle lut:

--Il a, par la même occasion, le plaisir de vous annoncer que cet

excellent oncle lui a légué une somme de deux cent mille francs.

Madame Jujube s'exclama:--Deux cent mille francs!

Jujube qui, à ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer à

l'exclamation bien naturelle de son épouse; mais un coup d'oeil jeté sur

les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre

caractère.

--Qu'est-ce donc? demandèrent les deux femmes inquiètes.

--Ton futur grièvement blessé en duel! répondit-il d'une voix altérée;

c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur.

--Toujours de nos chances! gémit la mère.

Athalie pâlit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis éclata en

sanglots.

--Ça devait lui arriver, dit le père, en marchant avec agitation: un

tapageur, un viveur, un cerveau brûlé.

Madame Jujube, elle, consolait sa fille.

--Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux

en rendent compte à chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves;

dans quinze jours, ce pauvre garçon sera guéri.

--Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte

grièvement blessé.

--J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure paraît grave,

et....

--Je vais le voir, dit Jujube.

--Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie.

Jujube sortit précipitamment sans lui répondre.

--Ne te désole donc pas, continua la mère, je te dis que ce ne sera

rien, tu verras. Puis, aux doutes exprimés par les mouvements de tête de

sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle était:

--D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garçon

meure de sa blessure....

--Oh! maman, ne dis pas ça! sanglota l'inconsolable Athalie.

--C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a

hérité de deux cent mille francs.

--Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas.

--Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de

dot....

Athalie trépigna de colère en répétant:--Je n'en veux pas, je n'en veux

pas!

Madame Jujube continua:--D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait

pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton père alors qui n'avait

que cette objection....

Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mère et s'en alla pleurer

dans sa chambre.

Jujube ne tarda pas à rentrer.

Il était furieux.

--Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement....

Puis, voyant son air irrité:

--Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle.

--Tu as déjà été raconter à tout le monde que ta fille faisait un riche

mariage?

--Moi?... mais....

--Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont félicité.

--Je leur ai confié... des amis....

--Confié! et ils l'ont répété, ça se sait partout... et ton prétendu

gendre est très gravement blessé; on ne peut pas le voir, défense

absolue des médecins.

--Ah! mon Dieu! gémit madame Jujube, s'il allait mourir!

--C'est à craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les

autres gendres qui nous ont raté, car chaque fois, toi et ta fille,

c'était la même chose; vous ne pouvez pas taire votre langue.

--Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-même avoir annoncé le

prochain mariage d'Athalie....

--A ce méchant savant, ce cuistre, à ce M. Quatpuces à qui il faut des

dots; oui, je l'ai rencontré et je me suis offert le plaisir de lui

annoncer... tout le monde à ma place en aurait fait autant; toi, quelles

raisons avais-tu?

--Mais c'est Athalie qui en a parlé la première.

--Athalie aussi, oui; vous êtes toutes les mêmes, et si ton futur gendre

meurt, comme c'est à craindre, nous voilà encore avec notre fille sur

les bras.

--Non, mon ami, si tu le veux bien.

Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'héritage qui lui

permettrait de quitter la pharmacie.

Jujube ne répondit rien; c'était déjà un pas de fait, et quand sa femme

ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlât de ce jeune homme, le

petit tyran reparut, déclara qu'il n'admettait pas la résistance d'une

fille aux volontés de son père; que sa volonté, il l'imposerait si

besoin était. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes à ce jeune

homme... avec un mot de sympathie.

Madame Jujube comprit que sa cause était gagnée et que, avec l'un ou

avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitôt,

suivant le désir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite,

écrivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya

immédiatement Galfâtre le concierge les porter à leur adresse.

Pistache fut au comble de l'émotion en voyant cet empressement de la

famille Jujube et, particulièrement, la participation du maître de la

maison à cette manifestation sympathique.

--Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et

madame Jujubès; dites-leur que j'ai été très sensible à leur preuve

d'amitié.

--Bien, monsieur, je n'y manquerai pas.

Puis, Galfâtre ajouta:--Monsieur est sans doute invité à la noce?

--A la noce!... Quelle noce?

--Celle de mademoiselle Jujubès.

--Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la

force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il

se mit à rire:

--Ça se sait donc déjà? demanda-t-il.

--Toute la maison le sait, répondit Galfâtre....

--Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir....

Tenez, voilà vingt francs pour cette bonne nouvelle.

--Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait ça.

--Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M.

Jujubès qui ne voulait pas.

--Ma foi, répondit Galfâtre, il avait bien raison; donner sa fille

unique à un viveur, un coureur.

--Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt

francs que vous me dites ça?

--Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous étiez l'ami

de ce monsieur.

--Ce monsieur? Quel monsieur?

--Eh bien.... M. Bengali.

Pistache resta anéanti:--Bengali... balbutiait-il, Bengali.

--Vous ne savez pas qu'il doit épouser cette demoiselle?...

Ses questions restant sans réponse, Galfâtre se retira sans que sa

sortie fût remarquée par Pistache resté les yeux fixes et l'air ahuri.

--Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne

me recevait pas quand il était là.

Le monsieur au parapluie · 第 8 / 12 段