dit un vieux refrain d'opéra-comique; et le vaudeville nous chante:

L'amour, que' qu' c'est qu' ça?

C'est peut-être aux chansons, c'est peut-être aux oiseaux qu'il faudrait

le demander; c'est certainement une maladie, puisqu'on en souffre et

qu'on en guérit, grâce à ce grand médecin qu'on appelle le Temps; que si

on veut recourir à une médication plus rapide, il y a celle indiquée par

un docteur à une mère affligée du dépérissement de son fils atteint du

mal d'amour pour une beauté dont elle le tenait éloigné:

--C'est là votre tort, madame; elle est son meilleur remède: une

cuillerée le matin et une le soir, et votre fils sera guéri dans deux

mois.

Parbleu! comme cela, Bengali aussi guérirait peut-être; car, il ne

cherchait plus à se le dissimuler, l'annonce du mariage prochain de

Georgette l'avait frappé au coeur et, pour la première fois, il se

sentait atteint du vrai mal d'amour, d'amour sans espoir, d'un mal sans

remède.

--Allons, allons! de la philosophie, se dit-il, et ne laissons pas voir

ce qu'il y a là-dessous.

En effet, on ne le vit pas, parce qu'au rebours des autres maladies,

celle-ci peut se dissimuler et, même, certaine façon de la combattre

peut donner l'illusion d'une exubérante gaîté.

C'est ainsi que notre coureur d'aventures put revenir le visage épanoui

et la voix pleine de rires à la maison où la société l'avait précédé.

--On t'attendait pour servir, lui dit sa tante; le dîner est prêt depuis

longtemps.

--Je me suis attardé, dit-il, à voir une noce monter dans une voiture de

courses, pour se faire conduire au restaurant de la Porte Dorée; il y

avait, vous savez, mademoiselle Athalie, cette dame longue et plate

comme l'épée de Charlemagne, qui dansait à notre quadrille?

--Ah! oui, madame Blanquette, la mère de la mariée, répondit Athalie; je

te l'ai dit, papa.

M. et madame Jujube rirent beaucoup.

--Quand je pense que nous pouvions être de cette noce, fit madame

Jujube, d'un air de dédain.

--Nous vois-tu, ajouta l'artiste en riant aux éclats, nous!... allant au

repas dans une voiture de courses.

Et la famille de redoubler son rire ironique.

--Et avez-vous vu monsieur Blanquette? demanda madame Jujube, qui est

haut comme ça.

--Oui, mais j'ignorais ce qu'était ce petit homme: je lui demande, en

lui montrant la dame phénomène:

--Quel est ce mât de cocagne en jupons, monsieur?

Il me regarda d'un air furibond:

--Ce mât de cocagne, me répondit-il, en roulant des yeux terribles,

c'est ma femme, monsieur.

Et la société de se tordre.

--Vous avez dû être bien embarrassé, fit Jujube, d'avoir appelé sa femme

mât de cocagne.

--Du tout, je l'ai félicité d'avoir gagné la timbale.

Mademoiselle Piédevache saisit l'occasion de sonder les idées de son

neveu et, après un signe d'intelligence aux époux Jujube:

--Et ta noce, à toi, quand irons-nous? demanda-t-elle.

--Ma noce?

--Oui. Tous ces couples que tu viens de voir si gais, si heureux, est-ce

que ça ne te donne pas des idées de mariage?

La pensée de Georgette fiancée au rival qui la lui enlevait lui dicta

brusquement une réponse:

--Mais si!... Je n'y avais jamais songé: c'est une bonne idée que vous

me donnez là, ma tante.

--Vraiment?

--Excellente! Ah! elle se marie, pensa-t-il, eh bien, je me marierai

aussi. Cherchez-moi une petite femme bien gentille, bien douce, ma

tante, dit-il.

--Je te trouverai ça....

--Ça y est! murmura Jujube à sa compagne ravie.

L'_extra_ vint annoncer que le dîner était servi; Jujube offrit son bras

à mademoiselle Piédevache et on passa dans la salle à manger.

--Ça ira tout seul, dit la vieille demoiselle, à voix basse, à son

cavalier.

--Je l'espère, répondit-il.

Naturellement, l'hôtesse plaça en face d'elle Athalie à côté de Bengali;

elle fit asseoir Jujube à sa droite, madame Jujube à sa gauche, et

pendant le potage on n'entendit plus que le bruit causé par le choc des

cuillères sur les assiettes.

Pendant ce temps, l'_extra_ avait rempli les verres.

--Madère, dit-il à chaque convive.

--Parfaitement! répondit Bengali; je le connais, ce madère, premier

choix comme toute la cave de ma tante. Nous allons le boire à votre

santé, ma chère tante, et ne soyez pas avare de vos vins généreux.

Puis, levant son verre:

--A la santé de sainte Antoinette!

Et la famille Jujube de faire chorus avec enthousiasme.

L'_extra_ venait d'apporter une truite saumonée, lorsque Dindoie entra

et dit:

--Madame, c'est un vieux monsieur qui demande de la cire jaune et un

baromètre.

--Quoi? fit mademoiselle Piédevache... un vieux monsieur qui demande

quoi?

--De la cire jaune et un baromètre....

--Qu'est-ce qu'il me chante là, cette vieille bête?... Quelle est cette

carte que vous tenez à la main?

--Madame, c'est celle du vieux monsieur.

--Mais donnez donc!

Elle lui prit la carte des mains, puis la remettant à son neveu:

--Lis donc! lui dit-elle, je n'ai pas mon pince-nez.

Bengali prit la carte et partit d'un éclat de rire, non simulé

celui-là....--Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre! Ah! ah! ah!

ce pauvre Dindoie! il n'avait pas assez de la moitié de son nom, il lui

fallait l'autre moitié! Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre!

--Mais qu'y a-t-il donc sur cette carte? demanda mademoiselle Piédevache

impatientée.

Bengali lut: Sir John, baronnet.

La famille Jujube éclata de rire à son tour.

--Lui! s'écria l'hôtesse.

Et elle sortit précipitamment, laissant la famille Jujube fort

contrariée par la crainte qu'il y eût là un nouvel empêchement à la

conversation matrimoniale inachevée.

Mademoiselle Piédevache rentra au bras d'un grand vieillard, sec comme

du bois mort dont il avait, d'ailleurs, la couleur, raide, flegmatique,

marchant comme un compas et aussi comme un aveugle, car ses yeux

regardaient indécis et ses pieds heurtaient tous les meubles.

--Sir John, baronnet, dit-elle en le présentant à la société; un vieil

ami que je n'avais pas vu depuis trente ans.

--Qu'on donnait à manger beaucoup fort à mon chien, il était très gros,

dit le vieil Anglais.

--Je vais donner l'ordre, sir John, répondit sa vieille amie.

Et elle sortit précipitamment.

Sir John, alors, tira un étui de sa poche, en sortit des lunettes ayant

des verres d'une invraisemblable convexité, se les adapta et regarda

fixement les personnes auxquelles on l'avait présenté; mais comme on ne

les lui avait pas présentées, il resta immobile.

La maîtresse de la maison rentra toute joyeuse:

--Oh! vous n'avez pas oublié ma fête, dit-elle à l'Anglais; puis

s'adressant à ses invités:

--Quelle belle collection d'arbustes il m'a apportée des Indes; des

plantes merveilleuses!

Sir John tira un nouvel étui de sa poche, en sortit deux acoustiques

qu'il se mit dans les oreilles et demanda:

--Le chien il mange?

--Il a tout ce qu'il lui faut.

--Oh! merci, je avais faim aussi.

Un couvert fut immédiatement ajouté.

--Présentez ces personnes à moâ! dit sir John.

--Ah! c'est juste: mon neveu, monsieur, madame et mademoiselle Jujubès,

de bons amis.

--Bonjour! dit alors sir John.

Mademoiselle Piédevache le prit par la main, le conduisit à la table, le

fit asseoir à sa droite, lui donna pour voisin Bengali, à côté duquel

elle plaça Athalie; elle mit madame Jujube à sa gauche; Jujube prit la

place libre.

On apporta du potage à sir John, et les autres convives qui avaient

mangé le leur attendirent qu'il eût vidé son assiette.

L'assiette enlevée, sir John se fouilla de nouveau, tira de sa poche un

troisième étui, en sortit un râtelier complet et se l'adapta dans la

bouche.

--Je suppose, dit Bengali à l'oreille d'Athalie, qu'en vue d'une danse

après dîner, il a apporté, dans sa voiture, deux jambes mécaniques.

Et Athalie de rire aux éclats.

Mademoiselle Piédevache fit signe à Bengali de causer avec sir John,

tout à son travail de mastication, et se tourna vers madame Jujube:

--Il sera bien difficile, dit celle-ci à demi-voix, de causer de notre

affaire.

Et les deux femmes de chuchoter pendant que le neveu se conformait aux

désirs de sa tante:

--Alors, monsieur arrive des Indes?

L'Anglais, tout à sa truite, ne répondit pas. Bengali continua:

--Adorable pays, monsieur; nous lui devons les dindons, les cobayes,

dits cochons d'Inde, les oeillets d'Inde, les étoffes dites indiennes et

cette marche en rangs d'oignons appelée file indienne.... Ah! les

Indes, cette terre des nababs, des rajahs et des Bouddhas.

Bengali fut interrompu par l'arrivée d'un chien colossal; celui de sir

John. Il alla droit à son maître qui le caressa et lui adressa quelques

paroles en anglais.

--Tiens! il sait donc l'anglais, votre chien? dit Bengali.

Alors, s'adressant au molosse:--You, speach, English, beefteack,

rosbeaf! yes, godadem, five o'cloc, sport! turf, garden parti, mac

farlane.

Et la famille Jujube de rire aux éclats, ce qui mit sir John de fort

mauvaise humeur.

--Il est bête, ce monsieur, dit-il, bas à son amie.

--Chapon au gros sel! fit l'_extra_ en présentant un plat.

Sir John prit une cuisse, en retira l'os et le jeta sous la table, où

son chien alla le ronger.

Bientôt, attiré par l'odeur, Turban, le chien de garde de la maison,

entra à son tour.

--Attendez! dit à voix basse Bengali à sa voisine, nous allons rire:

Turban ne sait que le français, l'autre ne comprend que l'anglais; ils

ne pourront pas s'entendre. Et il jeta sous la table un morceau de

viande que Turban alla y chercher.

--Bordeaux-Léoville! fit l'_extra_ en emplissant les verres.

Jujube se leva et proposa un nouveau toast à sainte Antoinette; chacun

applaudit à cette bonne pensée et l'artiste adressa un spech des plus

flatteurs à sa future alliée; Bengali y ajouta quelques paroles bien

senties.

Sir John, alors, levant son verre, commençait une allocution en anglais,

lorsque, tout à coup, le perroquet, à qui le bruit des bouteilles qu'on

débouche avait rappelé le seul bruit qu'il eût retenu, exécuta son

imitation avec une vigueur inusitée:

--Oh! schoking! fit sir John indigné.

--Encore! dit Jujube en cherchant à deviner l'auteur de cette

incongruité.

--C'est mon perroquet! s'écria vivement mademoiselle Piédevache; il veut

imiter le canon de Vincennes, qu'on entend quand le vent souffle par

ici.

--Je crois en effet que le vent y est pour quelque chose, dit Bengali

qui savait la vérité et se tordait de rire en voyant le visage des

convives.

L'incident fut clos par des grognements aussitôt suivis d'une lutte des

deux chiens qui se disputaient un os; la table vacilla, puis fut

soulevée par les deux combattants se dressant, se dévorant, roulant à

terre, se relevant en bonds effrayants; et les bouteilles, les carafes,

les verres, de danser une sarabande effrénée. Les dames se lèvent

épouvantées; trop tard: la table venait d'être jetée à bas, entraînant

dans sa chute les plats, les assiettes, tout le service, envoyant le vin

et la sauce sur les robes et les pantalons. Cris des dames, hurlements

des chiens. Et au milieu de cet effroi général Bengali riant à perdre

haleine.

XII

LE DÉSESPOIR DE PISTACHE

Dans son dépit du prochain mariage de Georgette, Bengali, comme on l'a

vu, avait hautement affirmé son désir de se marier et prié même sa tante

de lui chercher un parti convenable. Sa gaîté factice tomba brusquement

après le départ de la société.

--Tu ne retournes pas à Paris? lui demanda sa tante.

--Je suis fatigué, lui répondit-il, et, à moins que vous ne me

renvoyiez....

--Par exemple! te renvoyer! Au contraire! tu as ta chambre ici et tu me

feras grand plaisir si tu veux rester à coucher et à déjeuner demain

avec moi.

--Très volontiers, ma tante.

--Nous causerons de la chose dont tu m'as parlé.

--Une chose dont je vous ai parlé?... Quelle chose?

--Tu ne te rappelles plus m'avoir dit que tu voulais te marier et

m'avoir chargée de te chercher une femme?

--Ah! oui... oui.

--Est-ce que tu n'es plus dans les mêmes dispositions?

Il répondit sans enthousiasme:

--Heu... si... si.

--Eh bien, j'en ai une à te proposer.

--Ah!... déjà?

--Oh! je pensais à elle depuis longtemps.

--Eh bien, vous m'en parlerez demain; bonne nuit! ma tante.

--Et toi aussi, cher enfant; embrasse-moi et ne fais pas de mauvais

rêves.

Il n'en fit qu'un qui l'éveilla en sursaut, dans une vive agitation, et

il ne put retrouver le sommeil: il avait vu en songe le mariage de

Georgette.

Quand, le lendemain, au déjeuner, sa tante lui cita mademoiselle Jujube

comme la femme qu'elle lui avait choisie, il resta stupéfait:

--C'est celle-là? fit-il.

--Eh bien... qu'y a-t-il d'étonnant?

--Il y a d'abord, ma tante, une chose qui suffirait seule à justifier

mon étonnement: mademoiselle Athalie doit épouser un jeune serin de ma

connaissance, un élève en pharmacie.

--Qu'est-ce que tu me contes là? C'est d'accord avec les parents de la

jeune personne et avec elle-même que je te la propose.

--Mais, ma tante, c'est lui-même, un nommé Pistache, qui me l'a dit.

--Il t'a dit qu'il était agréé par les parents?

--Pas tout à fait; mais il m'a juré que la demoiselle et la mère

consentaient à ce mariage.

--Et le père?

--Ah! le père, lui, ne sait rien encore.

--J'irai aujourd'hui même le trouver et savoir, des dames, ce qu'il y a

de vrai dans ce que t'a dit ton apothicaire.

--Comme il vous plaira, ma tante; mais votre demoiselle ne me va pas du

tout.

--Parce que?

--Parce que mademoiselle Athalie, c'est une petite dinde.

--Tant mieux, tu feras d'elle tout ce que tu voudras.

--Ah! tout ce que je voudrai, je veux bien.

--A la bonne heure.

--Mais ma femme, jamais de la vie; cherchez-m'en une autre.

--C'est la quatrième que je te propose, dit mademoiselle Piédevache

irritée; tu refuserais comme tu refuses celle-ci, comme tu as refusé les

précédentes. Eh bien, j'en ai assez!... de ta noce perpétuelle; ce n'est

pas une existence, la noce.

--Mais si, ma tante, c'est même la plus agréable.

--J'en ai assez de cette existence-là.

--Oh! vous, ma tante.

--Comment, oh! vous? Que veux-tu dire?

--Rien, ma tante... seulement, moi, je suis jeune.

--La jeunesse n'a qu'un temps.

--Le mien n'est pas fini.

--Eh bien, tu le finiras.

--Je ne demande que cela, ma tante.

--Tu le finiras dans ton ménage; est-ce que tu crois que je te ferai

toujours une pension pour la manger je ne sais comment?

--Je vous le dirai si vous voulez.

--Non, ne me le dis pas, s'écria mademoiselle Piédevache.

--Vous voyez bien que vous le savez, ma tante, ma petite tante, mon

excellente tante, la plus tendre des tantes.

Et il cajola sa vieille parente dont il connaissait la faiblesse pour

lui.

--Mauvais sujet, murmura-t-elle.

--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous ne parlerons plus de ce

mariage-là?

--Comment, nous n'en parlerons plus?

--Ah! nous en parlons encore?

--Je t'ai posé, hier, à table, le question du mariage; tu m'as répondu

que tu ne demandais qu'à te marier, tu m'as chargée de te trouver une

femme, et tu veux que maintenant j'aille dire au père et à la mère, qui

attendent ta réponse: «Mon neveu veut bien se marier, mais pas avec

votre fille.» Est-ce que c'est possible, ça?

--Il y a toujours une façon de dire les choses; parbleu! si vous dites:

«Il veut bien se marier, mais pas avec votre fille.»

--Qu'est-ce qu'il faut que je dise, alors?

--Eh bien... heu.... Dites qu'avant d'aller plus loin, je ne veux pas

tromper leur dinde de... non pas dinde; leur fille... que j'aime mieux

leur faire connaître mon infirmité.

--Quelle infirmité? Tu n'en as pas.

--Non, mais je pourrais en avoir.

--Mais quoi?

--Dame... heu... dites que j'ai une jambe de bois... articulée... qui ne

se voit pas.

--Après ta danse et ta polka avec la jeune fille?

--Ah! c'est juste; autre chose alors... je trouverai ça.

--Rien, du tout; tu veux continuer ta vie de bâton de chaise avec mon

argent, en attendant mon héritage... que tu n'auras pas, je t'en

préviens; je le léguerai pour fonder un hospice d'invalides.

--Du travail?

--Non.

--De l'amour?

--Et pour commencer, je te coupe les vivres net... comme torchette, tu

verras si je tiens ma parole....

Bengali connaissait l'obstination de sa tante; il se soumit.

--C'est bien, dit mademoiselle Piédevache.... Puis, ouvrant un meuble,

elle en tira plusieurs billets de banque:--Tiens, dit-elle, voilà de

quoi enterrer ta vie de garçon. Maintenant je vais m'habiller pour aller

où je viens de te dire.

Et elle alla, en effet, s'expliquer. Jujube entra dans une violente

colère contre sa femme et sa fille qui lui avaient caché des projets

qu'elles avaient caressés, encouragés, peut-être même fait naître.

Elles protestèrent, affirmèrent qu'elles ignoraient l'amour de Pistache;

Athalie jura ses grands dieux qu'elle était libre de son coeur; Jujube

déclara qu'il n'avait pas fait de sa fille une artiste éminente pour la

donner à un apothicaire, et la question fut d'autant plus vite tranchée

que mademoiselle Piédevache avait affirmé que son neveu n'avait opposé à

la proposition de la main d'Athalie que la confidence à lui faite par

Pistache.

--Ce que je vais flanquer l'apothicaire à la porte! dit Jujube après le

départ de mademoiselle Piédevache.

Mais madame Jujube fit observer que le portrait du jeune pharmacien

était loin d'être terminé.

--Je ne le terminerai pas! dit fermement l'artiste.

--Un portrait de 500 francs, mon ami... nous n'avons pas le moyen de

perdre 500 francs; le mariage d'Athalie nous occasionnera de grands

frais....

Ceci fit réfléchir l'irascible père.

--D'ailleurs, ajouta madame Jujube, le pauvre garçon n'a pas demandé la

main d'Athalie, et tu n'as aucun prétexte pour l'éconduire.

Exceptionnellement Jujube se rangea à l'avis de son épouse; mais il fut

décidé qu'Athalie se retirerait dans sa chambre à l'heure des poses et

ne se montrerait pas pendant que Pistache attendrait la rentrée de son

peintre, lequel, d'ailleurs, s'arrangerait de façon à être exact et à

finir promptement le tableau.

--J'enverrai mon neveu, dès demain, vous faire sa première visite, avait

dit mademoiselle Piédevache; bien entendu, il ne sera soufflé mot de nos

projets; je vous l'ai dit: il veut, avant de s'engager, mieux connaître

sa future, étudier ses goûts, son caractère....

--Oui, oui, c'est tout naturel, répondit Jujube.

--Athalie est très douce, très aimante, ajouta la mère, et à cet égard

il n'y a rien à craindre.

--Quant au caractère de mon neveu, vous savez ce qu'il est; il faudra

pardonner à ce cher enfant sa gaîté, ses excentricités!...

--Bons défauts, répliqua Jujube, il jettera la gaîté dans son ménage.

Et la promesse de la tante fut tenue. Bengali vint faire la visite

annoncée, fut reçu avec empressement, comblé d'attentions; il fit

beaucoup rire sa future famille en rappelant le vieil Anglais qui se

démonte par morceaux, le perroquet qui imite le canon de Vincennes, le

pugilat des chiens sous la table, etc., etc.

Et il se retira laissant monsieur, madame et mademoiselle Jujube

enchantés de lui.

Et cherchant à s'illusionner, à se _monter le coup_, comme on dit, il

pensait:--Ces braves gens-là gagnent à être connus; j'aurai un beau-père

un peu vaniteux, mais instruit, artiste distingué, décoré de la Légion

d'honneur; une belle-mère qui ne troublera pas mon ménage.... Enfin je

serai heureux... très heureux.

Et, pour se le prouver à lui-même, il fut d'une gaîté si bruyante avec

ses amis que ceux-ci ne purent s'empêcher de lui dire:

--Qu'est-ce qui t'arrive donc, qui te rend si joyeux?

--A moi?... je suis comme toujours,--mais non....--J'ai mon humeur

ordinaire, je vous assure.

Pendant que notre héros jouait la comédie de l'homme joyeux et

insouciant qu'il avait toujours été, courait avec ses amis les bals, les

théâtres et les aventures nocturnes, le pauvre Pistache constatait avec

étonnement d'abord, avec inquiétude ensuite, un nouvel état de choses

inexplicable pour lui:

C'était maintenant son peintre qui l'attendait avec une exactitude

constante; et les dames Jujube, jusqu'alors empressées à le recevoir en

l'absence de l'artiste, ne paraissaient plus à l'heure de ses poses;

s'il demandait de leurs nouvelles:

--Elles vont très bien, répondait Jujube.

--Ah! tant mieux, répliquait-il; est-ce que j'aurai l'honneur de leur

présenter mes devoirs?

--Impossible, elles ont une visite en ce moment.

Une autre fois, elles étaient allées faire des achats; le lendemain,

elles étaient allées voir une amie malade; à la séance suivante, elles

étaient allées louer une loge de théâtre, et c'était tous les jours un

nouveau motif qui empêchait l'amoureux pharmacien de voir sa bien-aimée.

Et, comme, par une cruelle ironie, après chacune de ces réponses

affligeantes, le peintre ne manquait jamais de dire à son modèle:

«Souriez!» le malheureux, dont le visage trahissait les plus sombres

pressentiments, de faire une horrible grimace en voulant esquisser un

gracieux sourire.

Ce supplice durait depuis quinze jours. Le portrait tirait à sa fin et

Pistache voyait avec épouvante le peintre donner à sa toile les

dernières touches, et il se disait:--Dans quelques jours ça sera fini et

je n'aurai plus de prétexte pour aller dans la maison.

Le pauvre garçon avait la tête à l'envers; même comme pharmacien, il

avait perdu la prudence et l'attention, indispensables dans sa

profession....

Deux préparations commandées étaient prêtes à être remises aux clients

qui devaient venir les prendre: une purgation et un collyre: il

confondit les destinataires, de sorte que le client aux paupières

malades se les lava avec de l'huile de ricin, tandis que celui qui avait

besoin de se purger avala le collyre; et (chose moins singulière qu'elle

ne le paraît) chacun des deux clients obtint un effet satisfaisant du

remède destiné à l'autre, ce qui fit que l'erreur ne causa aucun

désagrément à Pistache et n'aggrava pas ses tristes réflexions d'une

assignation en police correctionnelle pour blessures par imprudence,

ignorance, inattention ou inobservation des règlements.

Un des rêves qui troublaient ses nuits vint lui ouvrir un horizon

d'espérance; un rire bruyant poussé par lui l'éveilla brusquement. Voici

ce qu'il avait rêvé: Madame Jujube lui disait:--Vous continuez à venir

chez nous, à soupirer, et vous ne faites pas votre demande officielle de

la main de ma fille, que vos visites compromettent; vous connaissez ses

bonnes dispositions et les miennes pour vous, mais mon mari n'en sait

rien; qu'attendez-vous pour lui déclarer vos intentions et que

voulez-vous qu'il pense?

--C'est juste, se dit Pistache; voilà pourquoi je ne vois plus ces

dames; elles éludent mes visites compromettantes.

De leur côté la mère et la fille s'étaient fait d'accord un raisonnement

un peu canaille peut-être, mais que comprendront tous les gens vraiment

prévoyants et qui d'ailleurs a servi de thème à La Fontaine: «Ne lâchons

pas la proie pour l'ombre.»

Voici les raisonnements faits par ces dames: «Nous n'avons pas de chance

avec les épouseurs; M. Bengali n'est pas un jeune homme sérieux; en ce

moment, il nous fait des visites; mais qui assure que le projet

réussira? M. Pistache, lui, on ne peut douter de son amour et de ses

intentions; pourquoi le renvoyer avant la demande officielle de son

rival? Au moins, si celui-ci nous rate dans la main, comme cela est

arrivé avec plusieurs prétendus, il nous reste l'autre comme

pis-aller.» Et, avec la certitude que, le portrait fini, Jujube

recommencerait à aller montrer sa croix des journées entières, il fut

décidé qu'en son absence, les dames recevraient l'en-cas matrimonial

sans rien changer à leur attitude encourageante.

Ce qu'elles avaient prévu arriva; il ne fallait pas être grand prophète

pour le prédire; les dernières touches données et la toile _embue_,

Jujube ayant annoncé à Pistache qu'il n'avait plus besoin de lui et que,

sitôt la toile sèche, il la vernirait, Jujube reprit ses promenades

quotidiennes; Pistache le rencontra au moment où notre légionnaire

savourait la joie d'une vanité enfantine: un petit garçon dont la blouse

était ornée d'une croix scolaire passait devant lui, en compagnie de son

père; celui-ci, lui montrant la croix de Jujube, dit à son jeune fils:

--Regarde donc le monsieur, c'est lui qui en a une belle croix! C'est la

croix d'honneur, ça; quand tu en auras une comme la sienne, hein!

Et Jujube, souriant, se courba et tapa doucement du bout du doigt la

joue du gamin qui le regardait avec des yeux hébétés et pleins d'une

admiration profonde.

Le monsieur au parapluie · 第 7 / 12 段