retard de Bengali:--Sa tante lui aurait parlé, dit madame Jujube, et
nous saurions ses intentions!
--Ses intentions, fit Jujube avec ironie. Alors, elle lui aurait demandé
comme cela, brusquement: Veux-tu épouser mademoiselle Jujubès?
--Oh! non, mon ami, je voulais seulement....
--Allons, tais-toi, c'est stupide.
--Mais, papa, hasarda Athalie.
--Assez! ordonna Jujube, et comme on ne répliquait jamais quand ce petit
tyran imposait silence, les deux femmes se turent.
Et, de la pièce voisine, on entendait la maîtresse du chien asthmatique
adresser des encouragements à son malade:--Ça va se passer, mon
chéri.... Vois-tu la bonne fumigation?--c'est pour guérir Aristide....
Pour le petit toutou à sa mémère.... Il ne va plus tousser.... Allons,
tiens-toi un peu tranquille, et après tu auras ça.... Ah! pour qui est
ce sucre-là?... pour Aristide.... Non, pas encore... tout à l'heure...
si tu es bien sage....
Et l'artiste, après avoir regardé plusieurs fois à sa montre, de
reprendre:--Pourvu qu'il vienne! Quarante francs de fleurs, une voiture;
tout cela pour rien, ça ne serait pas drôle.
A ce moment, un bruit déplacé entre gens bien élevés se fit entendre.
C'était le perroquet qui faisait son imitation. Jujube lança des
regards courroucés à sa femme:
--C'est toi qui as fait cela? dit-il.
--Moi? mais non, répondit madame Jujube ahurie.
--Alors, c'est toi, dit-il à Athalie.
--Oh! papa, répondit la pauvre fille toute honteuse.
--Enfin nous ne sommes que nous trois, et comme ça n'est pas moi....
Mademoiselle Piédevache rentra et on se tut:
--Quatre heures et demie, dit-elle, et il n'arrive pas; je n'y comprends
rien.
Bengali n'avait pas oublié ce devoir auquel il ne manquait jamais; il
cherchait l'adresse de Georgette chez tous les éventaillistes de Paris,
dont il avait dressé la liste. Il avait retenu une voiture à la journée,
se faisait conduire à toutes les adresses par lui relevées dans le
Bottin, se présentait comme fabricant d'éventails à Mexico; il avait
beaucoup entendu parler d'une jeune artiste, mademoiselle Georgette,
qu'il désirait employer; il s'était présenté chez elle, mais elle avait
déménagé, on ignorait son nouveau domicile, etc., etc. Et, partout, on
lui avait répondu qu'on ne connaissait pas cette demoiselle. Enfin, le
jour même où sa tante l'attendait, la maîtresse d'un magasin répondit à
sa question:
--Mademoiselle Georgette, une blonde, très jolie.
--C'est cela même, oui, madame.
--Vous la connaissez donc? demanda la dame surprise; vous venez de me
dire que vous arrivez de Mexico, qu'on vous avait parlé de cette jeune
fille?
--Je ne la connais pas, non, madame; on me l'a dépeinte telle que vous
venez de le faire.
--Ah! très bien, monsieur; j'ai pris note de sa nouvelle adresse, je
vais vous la donner.
--Enfin! se dit Bengali tout joyeux.
--Madame, dit un nouveau venu, je viens chercher l'éventail que madame
Jujubès a donné à réparer.
Bengali se retourna à ce nom et se trouva en face de Galfâtre, le
concierge dont il avait emporté le parapluie. L'irascible portier
bondit:
--Ah! mon voleur de parapluie! je te tiens!
Et il le saisit au collet.
--Mais vous vous trompez, cria la dame, monsieur est un fabricant
d'éventails, il arrive du Mexique.
--Lui! hurla Galfâtre... il m'a dit qu'il était chef d'orchestre à la
halle au beurre.
Les demoiselles de magasin et leur maîtresse, que l'esclandre de
Galfâtre avait troublées, éclatèrent de rire à l'énoncé de cette
profession.
--Et, ajouta le concierge, il a dit à un monsieur, un instant après,
qu'il était fabricant de pièges à tortues.
Et le rire des dames de redoubler.
Bengali se débattait sous l'étreinte de son agresseur.
--Fabricant d'éventails, continua celui-ci; savez-vous ce que c'est que
ce particulier-là?... C'est un homme qui profite des orages pour offrir
son bras et son parapluie aux jolies femmes qui passent. Rends-moi mon
parapluie! ajouta-t-il.
--Mais je ne l'ai pas là, cria le Don Juan de l'averse.
--Où est-il?
--Il est chez moi, je vous le renverrai ce soir.
--Ta, ta, ta, allons chez toi, tu me le donneras tout de suite.
--Je n'ai pas le temps, j'aime mieux vous le payer.
Et Galfâtre qui, lui aussi, préférait cela, se fit payer comme bon son
vieux riflard crevé; après quoi Bengali put s'échapper sans plus savoir
où trouver son idole.
Et voilà pourquoi mademoiselle Piédevache attendait impatiemment son
neveu.
Tout à coup des aboiements se firent entendre:
--Ah! le voilà, dit-elle, je reconnais les cris de joie de mon chien
quand mon neveu arrive.
Et, en effet, Bengali entra, accompagné d'un énorme dogue qui lui
manifestait sa joie par des bonds, lui posait ses pattes sur les
épaules en avançant une langue démesurée, dans le but évident de la lui
passer sur le visage:
--A bas, Turban! criait Bengali.
--A bas, vilaine bête! allez coucher! criait sa maîtresse; pourquoi
l'a-t-on lâché?
Et, allant à la porte:--Dindoie! cria-t-elle, emmenez le chien d'ici!
Le vieux domestique accourut, prit Turban par son collier et l'entraîna.
Bengali, chargé d'un volumineux bouquet, resta stupéfait en voyant la
famille Jujube souriante.
--Une surprise! dit la tante; de bons amis qui sont venus m'apporter,
eux aussi, de jolis bouquets....
--Voici le mien, ma chère tante, dit-il, et il l'embrassa.
--Je ne devrais pas t'embrasser, flâneur, ingrat.... Tu m'avais promis
de venir à trois heures; mais... qu'as-tu donc? cette figure
bouleversée!...
Bengali, dont le visage trahissait encore la colère contre le
malencontreux concierge, rejeta son air contrarié sur la difficulté de
trouver un bouquet:
--J'ai eu tant d'ennuis pour en trouver un digne de vous, dit-il. J'ai
été chez Isabelle; elle venait de vendre ses derniers.
--Les voilà, les derniers! s'écria madame Jujube radieuse.
--Nous avons dévalisé la boutique, ajouta Jujube.
--Alors, continua Bengali, j'ai été obligé d'aller rue de la Paix, puis
rue de la Chaussée-d'Antin, puis... où encore?... Enfin, me voilà.
Et s'efforçant de reprendre l'air enjoué qui lui était habituel:
--Mille excuses, mesdames, de vous avoir fait attendre, dit-il en
souriant.
--Oh! attendre dans la société de votre aimable tante, dit madame
Jujube.
--C'est un plaisir, compléta le mari.
Athalie plaça aussi sa petite flagornerie. Bengali donna du grand
artiste au chef de la famille; ce fut un chassé-croisé de gracieusetés.
--Assez de compliments, dit mademoiselle Piédevache; il est temps de
partir pour le bois.
Et elle fit part à Bengali de son projet d'aller voir les mariés du
Chalet:--Offre ton bras à mademoiselle Athalie! dit-elle.
Jujube offrit le sien à mademoiselle Piédevache et l'on se dirigea vers
l'endroit indiqué.
X
LE BOIS DE SAINT-MANDÉ
N'écoutez pas les gens qui vous diront: «Charmant, Saint-Mandé, avec ses
villas coquettes, le joli bois qui lui sert de bordure et son petit lac
dans lequel se mirent, penchés sur l'onde, des saules pleureurs qui
semblent vouloir y baigner leurs branches; oui, charmant, absolument
charmant, mais c'est si peuple!»
Si peuple! O bon Paul de Kock, toi qui as dépeint avec tant de verve
naïve la franche et riche gaîté du commis et de la grisette, de ces
couples amoureux, de ces familles de petits bourgeois ignorants de la
villégiature, des courses de chevaux et des stations balnéaires; de
tout ce monde dînant joyeusement sur l'herbe du bois de Romainville; de
quelle indignation ne serais-tu pas saisi à cette appellation
dédaigneuse de _peuple_, si tu n'avais pas quitté ce monde où tu
paraissais tant te plaire, pour un autre qu'on dit meilleur, ce dont tu
as peut-être douté.
Pauvre cher romancier de nos pères!
A-t-on assez calomnié ses livres
Dont la mère interdit la lecture à sa fille?
Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs
générations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman
d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplacé la
_Laitière de Montfermeil_, _Mon voisin Raymond_, _la Pucelle de
Belleville_ et _Monsieur Dupont_, oeuvres égrillardes, mais plus saines
que la dissection du coeur humain qui fait le fond du roman moderne:
c'est la nature même, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste.
Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montré que
des personnages foncièrement honnêtes. Et ses grisettes, dira-t-on,
étaient-elles honnêtes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient
fidèles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche à la
campagne et d'une deuxième galerie à l'Ambigu, une fois par mois.
Ecoutons Henri Murger, à propos des grisettes, et il s'y connaissait,
celui-là:
«Ces jolies filles, moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient
en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil,
le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le coeur et se jetaient
quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la
génération actuelle des jeunes gens; génération corrompue et
corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le
plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres
filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du
travail et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la
pâte d'amande. Peu à peu, ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité
et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors
que naquit la lorette, race hybride, créatures impertinentes, beautés
médiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir où
elles débitent des morceaux de leur coeur comme on ferait des tranches
de rosbif.»
_Les femmes de Paul de Kock_! mais le mot est resté si les modèles ont
disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la récompense de la vertu
au dénouement de toutes ces oeuvres démodées, dit-on. Tant pis, si le
contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vérité; si les filles se
vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aimé; si, au goût
des économiques parties champêtres des bourgeois disparus, a succédé le
besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de
Kock nous a montré un monde aimable; le monde qu'on nous présente
aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un
enseignement, la génération que nous prépare le roman de la nouvelle
école fera regretter celle qu'ont charmée les romans de Paul de Kock.
Comme celui qui l'a illustré, le bois de Romainville n'est plus qu'un
souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mandé et de Vincennes,
dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche
d'été, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure
du déjeuner. Ce jour-là, à la porte de tous les épiciers et marchands de
vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards;
on y lit ces mots: _Vin pour le bois_! C'est là que tous les braves gens
vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de
la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis
par les consommateurs du bois, depuis le pauvre ménage qui dînera d'un
kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre
à douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apporté
dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et
nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pâté chaud et la
galantine truffée; jusqu'au café préparé à la maison et qu'on réchauffe
dans la cafetière à alcool.
Les pères et mères de famille se sont mêmes munis de jeux pour les
enfants et les adultes; à ceux-ci les raquettes et les volants; à
ceux-là, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas,
les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongés sur l'herbe;
les mamans, en femmes, économes, ont quitté leurs robes et endossé une
camisole.
Et ce sont des culbutes, des éclats de rire dont se réjouissent les
passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle.
Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre
jeune ménage, père, mère et enfant, dînent d'un petit morceau de jambon
en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et
dont la gaieté bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'épice
d'un sou que sa mère a pu lui donner.
Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de
tableaux pour un paysagiste! que d'études pour un écrivain, quels
grouillements sur ces tapis verts s'étendant à l'infini... et quels
joyeux échos sous ces voûtes de feuillage, où se répercutent les rires
partis de ces gazouillements énormes.
Et les joueurs de boule constitués en société! et le chalet-restaurant
avec son concert, ce restaurant où, chaque samedi et jeudi d'été, se
rencontrent, comme il a été dit, des noces plus riches de gaîté que
d'argent; et le manège de chevaux de bois, où vont se reposer de la
danse les mariées, les parents et les amis des nouveaux époux. Et
Guignol offrant à l'enfance la _Tentation de saint Antoine_ avec
enlèvement du saint par le diable, sur l'air de la _Valse des Roses_! O
Métra, tu n'avais pas prévu que ton rythme si voluptueux et si tendre
serait un jour la marche infernale qui conduirait le solitaire de la
Thébaïde au séjour des damnés.
Mademoiselle Piédevache montra à ses invités les pelouses, désertes ce
jour-là:--C'est demain, dit-elle, que ce sera curieux! Noir de monde,
le dimanche.... Il faudra venir un dimanche! Aujourd'hui c'est le jour
des mariés, tenez... on danse. Entendez-vous la musique?
--Oui, dit Athalie; c'est une polka.... Oh! que j'aime ça, la polka. Et
vous, monsieur Bengali... polkez-vous bien?
--Élève de Grille-d'Égout, mademoiselle. Tenez!
Et, enlaçant Athalie, il l'entraîna dans une polka vertigineuse.
--Oh! maman, cria la jeune fille ravie, comme il polke bien!
Les époux Jujube étaient bien un peu humiliés de voir polker leur fille
en plein chemin; mais ils attribuèrent l'acte spontané de Bengali à un
sentiment de bon augure, au plaisir de tenir Athalie dans ses bras; et
d'ailleurs on n'était pas exposé à rencontrer personne de connaissance
dans un bois fréquenté par de petites gens; et puis il était de bonne
politique d'applaudir à tout ce que diraient ou feraient la tante et le
neveu; or, mademoiselle Piédevache riait fort de cette danse improvisée
par son Bengali gâté, et s'extasiait sur la gaîté exubérante de ce cher
enfant. La vérité est que le cher enfant s'étourdissait, que la pensée
de Georgette ne le quittait pas et qu'un dépit bien près de devenir un
chagrin, se cachait derrière cette gaîté factice.
On approchait du lieu de rendez-vous des mariés; déjà des gens des noces
se montraient: là, un jeune couple bras dessus bras dessous, marchant
d'un pas de promenade en causant à demi-voix; ici, des groupes munis de
petits pains de seigle.
--Tenez, dit mademoiselle Piédevache, ils vont jeter ça aux canards et
aux cygnes du lac; encore un des plaisirs du bois. C'est très amusant
tous ces canards qui se disputent goulûment ce qu'on leur jette... et
les cygnes qui battent les canards pour avoir tout; allons donc voir ça,
c'est à deux pas.
Jujube se tourna vers les distributeurs de pain de seigle et s'arrêta en
avançant sa poitrine comme si l'on ne voyait pas sa croix; mais on
l'avait vue, et on la regardait en ricanant:
--C'est probablement un garde champêtre qui est d'une des noces, dit
l'un des passants.
--Ça ne peut être que ça, répondit un autre.
Jujube, qui comptait sur un autre genre d'admiration, se retourna avec
humeur et, prétextant de son impatience de voir le bal, entraîna
mademoiselle Piédevache:
--Nous voilà rendus, dit celle-ci.
En effet, on était arrivé en vue de l'emplacement, but de la promenade,
et, du terrain surélevé où l'on se trouvait, on embrassait d'un coup
d'oeil le spectacle des curieux qui entouraient l'établissement du
chalet, les consommateurs attablés et, au milieu de ceux-ci, quatre
noces, polkant pêle-mêle, heurtant les garçons chargés de bocks. On
distinguait trois jeunes mariées et, au manège de chevaux de bois établi
à quelques pas de là, une quatrième chevauchant en posture d'amazone
près de son mari qui avait enfourché le coursier voisin.
--Entrons, dit la tante.
--Garde champêtre! grommelait Jujube, dont le désir d'être contemplé
avec respect s'était refroidi.
La petite porte d'entrée était obstruée par la foule; mademoiselle
Piédevache tenta de se frayer un passage.
--Mais ne poussez donc pas, madame! lui dirent les personnes qu'elle
voulait écarter.
--Qu'est-ce que c'est? elle arrive la dernière et elle veut passer
devant, dirent d'autres voix.
--Monsieur Jujubès, dit-elle alors, passez le premier: votre croix fera
ranger le monde.
Jujube essaya son prestige; mais un rire éclatant fit se retourner la
foule, et alors ce fut un élan de gaîté général. C'était l'effet de la
croix.--Manants! grommelait le légionnaire.--Garçon, criait la vieille
demoiselle, nous voulons entrer et nous ne le pouvons pas!
--Allons-nous-en, disaient mesdames Jujube; mais Bengali intervint et
écarta brusquement les gêneurs.
--Dégagez la porte! cria le maître de l'établissement attiré par le
bruit, ou je vais envoyer un garde.
On obéit à cet ordre et mademoiselle Piédevache put pénétrer avec sa
société au milieu des rires ironiques de la foule.
--Une table! dit Bengali.
--Pour nous seuls, ajouta la tante, nous sommes cinq.
--Par ici, mesdames et messieurs.
La société traversa non sans peine la cohue conjugale et fut, enfin,
s'asseoir à une table près de laquelle se trouvait un agent en uniforme;
cet ancien militaire porta la main à son képi au passage de Jujube, à
qui cet hommage fit oublier la qualification de garde champêtre et les
rires moqueurs des goujats de la porte.
On servit des bocks, des sirops et des petits gâteaux, dont la vue fit
faire la grimace à la famille Jujube.
--Ça ne vaut pas le lunch exquis et distingué que vous m'avez offert,
grand maître, dit Bengali, mais à la guerre comme à la guerre.
--Certainement, répondirent les deux époux.
--Ils ne sont pas de chez Frascati, affirma Athalie en mangeant un
gâteau, mais qu'est-ce que ça fait?
--Nous ne sommes pas fiers, fit Jujube.
--Nous savons nous prêter aux circonstances, confirma madame Jujube.
Un prélude de valse se fit entendre; aussitôt un tumultueux mouvement se
produisit: ce n'étaient que bras s'avançant, que tailles s'offrant aux
enlacements, que balancements de couples prêts à tourbillonner aux
premières mesures du rythme à trois temps.
--Une valse, mademoiselle? demanda Bengali à Athalie, et, sans attendre
la réponse, il enlaça la jeune fille et tous deux se joignirent au flot
des valseurs.
Jujube fit mine de s'opposer à ce que sa fille valsât en pareil lieu,
surtout se mêlât à des noces auxquelles elle n'était pas
invitée.--Chaque noce croira qu'elle est d'une autre, fit remarquer
mademoiselle Piédevache; c'est une si bonne occasion de laisser ensemble
ces chers enfants!
Madame Jujube appuya ce raisonnement et Jujube se résigna.
La valse finie, Bengali ramena Athalie rouge, essoufflée, mais radieuse.
--A-t-elle chaud! dit sa mère.
--Oh! ça n'est rien, maman; quel plaisir que d'avoir un valseur comme M.
Bengali! Mais, lui dit-elle en souriant, vous me serriez trop fort.
--Il la serrait trop fort! Ça va très bien, murmura mademoiselle
Piédevache aux oreilles des parents.
--Alors, vous ne voulez plus danser avec moi? demanda l'éminent valseur
en riant à son tour.
--Oh! je ne dis pas ça.
--C'est assez, ma fille, déclara Jujube; repose-toi et nous nous en
irons après.
--Quand vous voudrez, fit la tante.
--Oh! papa, encore une, rien qu'une.
--Mais, ma fille....
--Laissez-la donc, dit bas la vieille demoiselle au père d'Athalie, ça
va si bien!
Jujube céda encore une fois et la mère présenta à sa fille un verre de
sirop qu'elle lui avait préparé.
--Un quadrille! crièrent des voix.
--Non, non, une valse! Une polka, répondirent d'autres voix.
--Les vieux ne valsent ni ne polkent, cria une voix de stentor, un
quadrille pour eux!
--Oui, oui! acclama-t-on en masse.
Bengali avait prêté l'oreille et se disait:
--Je connais cette voix-là.
--Allons, dit mademoiselle Piédevache à son neveu, c'est la dernière;
invite mademoiselle et nous partirons après.
Athalie n'attendit pas l'invitation; elle se leva, prit le bras de
Bengali, et tous deux se mêlèrent à la foule des couples cherchant une
place, et c'était un bruit assourdissant de danseurs criant:--Un
vis-à-vis!...
--Voilà! voilà!--Par ici!--En place! On commence.
En effet, le prélude du quadrille se faisait entendre.
--Il manque un vis-à-vis! fit une voix.
--Voilà! répondirent Athalie et son cavalier.
Et ils se mirent, immédiatement, à la chaîne anglaise déjà commencée.
Bengali saisit vivement la main de femme tendue vers lui et sursauta
tout bouleversé; cette main qu'il avait prise en enchaînant, et qu'il ne
tenait déjà plus, c'était celle de Georgette; et la jeune fille, qui
n'avait pas regardé son vis-à-vis dans cette évolution machinale, avait
présenté sa main au danseur suivant, et quand, la figure achevée, notre
amoureux se retrouva à sa place, il s'aperçut qu'il avait pour vis-à-vis
Georgette, tout en blanc comme une mariée et un bouquet à la ceinture,
Georgette qui ne le voyait pas encore, occupée qu'elle était de répondre
avec sa gaîté ordinaire à son cavalier, un très joli garçon, fort
empressé auprès d'elle.
Le quadrille étant _croise_, c'est-à-dire doublé par des danseurs placés
aux côtés latéraux et alternant, à chaque même figure, avec ceux du
premier quadrille, Bengali ne quittait pas Georgette des yeux, au grand
étonnement d'Athalie.
Tout à coup, il poussa un cri de douleur.
--Faites donc attention, monsieur, dit-il, vous m'avez écrasé le pied.
--Rangez vos pieds, répondit brusquement le monsieur, de la même voix
remarquée par Bengali.
Nouvelle stupéfaction de celui-ci; c'était Marocain dansant avec une
femme d'une hauteur invraisemblable, et d'une maigreur équivalente.
--Oh! madame Blanquette! fit Athalie en se retournant vivement.
--Qui ça, Blanquette?
--Cette grande dame. C'est la noce de sa fille; allons-nous-en, je ne
veux pas qu'elle me voie ici.
Bengali ne comprenait pas.
--Je vous expliquerai cela, dit-elle, reconduisez-moi!
Il la reconduisit, prétexta quelques mots à dire à un individu de sa
connaissance qu'il avait aperçu.
--Ne m'attendez pas! ajouta-t-il; ma tante, monsieur, mesdames, allez
devant, je serai à la maison un quart d'heure après vous.
Et il se mit aussitôt à la recherche de Georgette, marchant de l'allure
de quelqu'un qui n'a pas eu le pied écrasé, bousculant tout le monde
pour se frayer un passage, n'entendant même pas les clameurs qu'il
soulevait et, enfin, il se heurta dans Marocain, ayant au bras son
immense danseuse. Il dissimula sa mauvaise humeur, salua la dame et dit
gaîment à Marocain:
--Je ne vous demande pas de vos nouvelles, je viens de vous voir danser
et même danser sur mon pied: j'en boite encore.
--Je vous fais mes excuses, répondit Marocain, mais dans une pareille
cohue....
--Oh! monsieur Marocain, vous êtes tout excusé; et... vous êtes de noce
à ce que je vois, monsieur Marocain?
--Oui, nous sommes à la noce de la fille de madame Blanquette, que je
viens de faire danser; la filleule de ma femme est la demoiselle
d'honneur de la mariée.
--Ah! la filleule de madame Marocain est ici?
--Caffard! murmura Marocain; (puis haut): elle vous faisait vis-à-vis,
ajouta-t-il.
--Ah! vraiment? Je n'ai pas remarqué.
--Elle dansait avec le garçon d'honneur.
Et Marocain ajouta en jetant un regard d'intelligence à Grand-Ressort:
Son fiancé.
Bengali resta abasourdi et balbutia:
--Ah!... son....
--Oui, une nouvelle noce pour nous, dans deux mois.... Mais pardon...
j'ai à reconduire madame.... Enchanté de vous avoir rencontré.
Marocain s'éloigna et dit à madame Blanquette qui le questionnait du
regard:
--Je lui ai dit que Georgette se mariait pour qu'il renonce à ses
tentatives. Je vais vous conter cela.
XI
UN DÎNER ACCIDENTÉ
Si l'amour, ici-bas, ne causait que des peines,
Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.