--Diable! mais vous aurez des cheveux blancs quand votre portrait sera

fini.

--Oh! que M. Jujubès soit en retard ou qu'il ne vienne pas du tout, ça

m'est égal, et même j'aime mieux ça, pour être avec Athalie.

--C'est assez malin de votre part, et je comprends maintenant pourquoi

vos affaires sont si avancées.

--Certainement, il n'y a plus que le père.

--Qu'il donne son consentement et crac! allons-y!

--Voilà!... Dites donc?

--Quoi, cher ami?

--Vous ne savez pas ce que vous devriez faire?

--Je le sais si rarement....

--Et bien, vous devriez venir avec moi, voir mon portrait: vous me direz

si c'est frappant.... Je le crois.... Et puis on sera enchanté de vous

voir, chez monsieur Jujubès.

--Vous croyez?

--J'en suis sûr!

--Après tout, c'est possible, dit Bengali; ils connaissent ma tante....

C'est une bonne cliente, car tous les portraits d'elle dont j'ignorais

l'auteur....

--Allons, venez! ajouta Pistache, en passant son bras sous celui de son

ami. Et tous les deux arrivèrent chez l'artiste qui, par

extraordinaire, était en avance et préparait sa palette. Il alla à

Bengali, le sourire aux lèvres et la main tendue:--Ah! vous voilà donc,

faiseur de surprises!

--Voyez-vous, fit Pistache, je vous l'avais bien dit qu'on n'était pas

fâché contre vous.

--Fâchés! nous? s'écria Jujube; est-ce que les artistes se fâchent pour

une plaisanterie spirituelle? C'est bon pour des bourgeois, de se fâcher

en pareil cas.

Et Jujube serra de nouveau la main de Bengali stupéfait par cet accès de

politesse foudroyante.

--Je vais prévenir ma femme et ma fille de votre bonne visite, dit

l'artiste.

Et il disparut un moment:

--Vous direz du bien de moi, n'est-ce pas? supplia Pistache dès qu'il

fut seul avec son ami.

--Comptez sur moi, répondit celui-ci.

--Et puis, n'oubliez pas de flatter M. Jujubès, il aime ça.

--Soyez tranquille, je lui ferai la bonne mesure.

--Ces dames vont venir, dit le peintre en rentrant; elles seront

enchantées de vous voir.

--Croyez, illustre maître, que, de mon côté, je serai ravi.

Puis, bas à Pistache:--Illustre maître, est-ce suffisant?

Le pharmacien fit un signe approbatif:

--Mais voyez donc mon portrait, dit-il à Bengali.

--Ah! oui, au fait, je suis impatient....

Jujube retourna son chevalet et regarda son visiteur, pour juger de sa

première impression.

--C'est stupéfiant! s'écria celui-ci.

--N'est-ce pas? fit Pistache; ne dirait-on pas qu'il va parler?

--On le dirait, oui, mais il vaut mieux qu'il ne parle pas.

Jujube poussa un éclat de rire:

--Comment? observa Pistache, vexé.

--Sans doute, répondit Bengali, parce qu'alors ce ne serait plus votre

portrait, ce serait vous-même; on dirait:--Ah! quelle bonne farce! ce

n'est pas une peinture; c'est une farce, c'est un monsieur qui passe sa

tête par un trou.

--Ah! c'est juste, oui.

--Ce qui est absolument extraordinaire, renversant, continua notre

blagueur à froid, c'est que... vous êtes joli là-dessus.

--Comment?... vous ne trouvez pas que c'est ressemblant?

--Frappant.... Mais vous êtes joli là-dessus; du reste, rien à cet égard

ne m'étonne de la part d'un maître comme M. Jujubès. Tous les portraits

qu'il fait de ma tante sont de plus en plus séduisants; ainsi son

dernier, à l'âge de soixante-cinq ans, rendrait amoureux d'elle....

--Et c'est ressemblant, fit Jujube.

--Extraordinaire! répondit Bengali. Ah! monsieur Jujubès, j'ai vu les

portraits de la Joconde, de la Fornarina....

--Ah! interrompit joyeusement l'artiste.

--Oui, maître, mais... c'est peut-être incompétence de ma part.... Et

montrant le portrait du pharmacien:--J'aime mieux ça.... Pardonnez-moi,

maître.... Je suis un ignorant....

--Oh! du tout, vous avez un goût très remarquable... mais, je vous

assure que les portraits dont vous me parlez sont estimés des plus

grands connaisseurs... quoique, personnellement, ils ne m'aient pas

enchanté.

--Du reste, ajouta Bengali, le ruban qui brille à votre boutonnière est

un peu mon excuse....

--Sans doute, sans doute, murmura Jujube qui avalait tout cela avec une

facilité prodigieuse.

En ce moment, un bruit de voix et un froufrou d'étoffes annoncèrent

madame et mademoiselle Jujube; elles entrèrent radieuses.

--Quelle aimable surprise! s'écria la mère. Vous ici, cher monsieur! Ah!

quel plaisir! Et elle tendit la main à Bengali qui dut aussi serrer

celle que lui tendait Athalie.

--C'est moi qui l'ai amené, dit Pistache à qui on s'était borné à faire

un petit signe de tête, et, ajouta-t-il, il ne voulait pas venir, à

cause de la farce de l'autre jour.

Toute la famille se récria; Jujube répéta ce qu'il avait dit de cette

spirituelle plaisanterie, et on surenchérit encore sur son appréciation.

--Vous arrivez à propos, dit madame Jujube: nous avons, depuis cette

soirée, fait une visite à votre chère tante et nous avons ri comme des

folles de votre tour de la surprise.

Sur ce, tout le monde de se tordre en la rappelant.

--Cette excellente tante! ajouta madame Jujube; nous l'avons invitée à

dîner et elle nous a promis de vous amener....

--Nous comptons sur vous, dit Jujube.

--Oh! positivement, ajoutèrent les deux dames.

--Il viendra, il viendra, dit Pistache, dans l'espoir d'être invité.

--M'ame Jujubès, dit l'artiste, fais-nous donc servir un petit lunch!

--Oh! oui, oui, s'écrièrent les deux femmes, et madame Jujube sortit

vivement.

--Je vois le coup, pensa Bengali; on veut que je revienne amuser la

société.

Et Pistache, qui espérait toujours son invitation, de répéter à

Jujube:--Il viendra, vous verrez.

--Si votre pharmacie vous réclame, répondit celui-ci, ne vous gênez pas

pour nous; les malades avant tout.

--Oh! j'ai le temps, fit piteusement notre amoureux; la séance n'a pas

été longue.

Bengali, désireux d'éviter le lunch, tenta des excuses, mais le peintre

insista:--Vous prendrez ce que vous voudrez, ne fût-ce qu'un biscuit

trempé dans un verre de champagne.

--Pour trinquer avec moi, dit Athalie.

--Du champagne comme vous n'en trouverez dans aucun restaurant, ajouta

Jujube, un cadeau des héritiers de la veuve Cliquot.

Madame Jujube rentra et offrit son bras à Bengali qui dut céder;

Pistache présenta le sien à Athalie qui prit celui de son père et on

passa au salon où le lunch avait été dressé sur un guéridon.

--Et les sandwichs? demanda Jujube, je ne les vois pas.

--La bonne est allée les chercher, mon ami; je ne sais pas ce qu'elle

fait.

--Tu lui as dit que c'était très pressé?

--Mais oui.

--Il y a des personnes qui sont comme les foules, observa Bengali: plus

elles sont pressées et moins elles vont vite....

--Ah! ah! ah! charmant, fit l'artiste.

Et tout le monde, de répéter:--Ah! ah! ah! charmant! Quant à Pistache,

c'était un rire épileptique, et sa bouche démesurément fendue et

entr'ouverte donnait l'idée d'un sac de conducteur d'omnibus.

--Goûtez-moi ce champagne, monsieur Bengali, dit l'artiste en lui

présentant un verre.

--Je vais le boire au grand art dont vous êtes un des plus illustres

représentants, maître.

--Ah! à propos, mesdames, dit Pistache, mon ami trouve mon portrait

admirable.

--C'est-à-dire, fit Bengali, qu'il n'y a qu'à se prosterner et adorer,

ou l'on est classé, pour le restant de ses jours, parmi les madrépores.

Jujube s'inclina modestement, mais sans protester.

--Vous devriez faire faire votre portrait à M. Jujubès, ajouta Pistache.

--Mon portrait? je l'ai.

--Par qui? demanda Jujube.

--Oh! vous ne connaissez pas l'artiste, c'est un jeune homme qui

commence, mais qui ira loin....

--Et votre portrait, est-il ressemblant? demanda Pistache.

--Quand il fait beau, très, très ressemblant.

Une question se dessina sur tous les visages ébahis. Pistache la posa.

--Comment, quand il fait beau?

--Je ne saisis pas bien... ajouta Jujube.

--Je vais vous expliquer cela, répondit Bengali: mon jeune artiste, qui

était dans la panne au point de ne pas pouvoir acheter une toile, avait

une vieille peau de grosse caisse; il m'a peint dessus, de sorte que,

quand il pleut, la peau se retire et le portrait fait des grimaces

épouvantables comme ça, tenez.

Et Bengali se contorsionna affreusement le visage, aux rires de la

société:--Ce qui fait, ajouta-t-il, que pendant la mauvaise saison je ne

ressemble pas du tout.

La famille Jujube se tordait, et les verres de champagne présentés par

Athalie et secoués par son rire débordaient sur le parquet.

--C'est vous qui m'avez touché le bras, dit Athalie à Pistache, avec

humeur.

Et le pauvre garçon, tout piteux, d'affirmer qu'Athalie se trompait,

qu'il ne l'avait pas touchée.

Bengali saisit l'occasion de parler en sa faveur, comme il le lui avait

promis.

--Eh bien, cher ami, lui dit-il, vous voilà sombre comme un dénouement

de Crébillon, pour une simple observation de mademoiselle.

--Aussi, il faut être bien maladroit, répondit Athalie.

--Vous êtes bien susceptible, ajouta la mère.

--Vous avez grand tort de faire cette mine-là, continua Bengali; je ne

connais rien d'affligeant comme la vue d'un pharmacien qui boude.

--Je ne boude pas, balbutia Pistache.

--Mesdames, continua Bengali, ce garçon est très sensible; c'est son

seul défaut et, pour la femme qu'il épousera, ce sera une qualité à

ajouter à toutes les autres. Ah! heureuse la femme qui le possédera...;

il ne vagabonde pas comme moi, dans les bocages de la fantaisie; il va

droit à son but qui est la pharmacie.

--De 1re classe, interrompit Pistache.

--De 1re classe, je ne le lui fais pas dire; le soir, il étudie l'art

de composer les sirops et les juleps, au lieu d'aller dans les

brasseries de femmes, ces écoles préparatoires des candidats pour

Charenton; c'est un bon jeune homme, sans passion, vivant comme une

huître....

Ici Pistache quitta son sourire de béatitude:

--Comme une huître! fit-il d'un ton froissé.

--Eh bien, quoi, cher ami! l'huître est un mollusque délicieux, que

toutes les jolies femmes gobent avec plaisir; voici mademoiselle qui

est une jolie femme, ne seriez-vous pas heureux qu'elle vous gobât avec

plaisir?

--Oh! certainement, fit notre amoureux, en regardant Athalie avec

émotion.

Le mauvais plaisant continua:

--Comme caractère, il possède au plus haut point la vertu de

Cadet-Roussel qui pourtant a laissé une réputation de bon enfant; il est

doux, facile à vivre... il mange de tout.

Un éclat de rire de la famille Jujube coupa l'éloge du pauvre Pistache.

--Je ne lui connais qu'un défaut, dit en terminant Bengali; le dimanche

il pêche à la ligne.... Mais l'Écriture l'a dit: Dieu ne veut pas la

mort du _pêcheur_.

Ce dernier mot n'était pas fait pour ramener au sérieux la famille

Jujube mise en gaîté....

--Ah ah ah!... du pêcheur! très joli, le mot, dit Pistache saisissant

l'occasion de se rallier à la gaîté dont Bengali avait fait les frais

sur son dos.

--Monsieur Bengali, un baba en attendant le sandwich, dit madame Jujube.

--J'accepte, madame, mais vous permettrez que ce soit en ne les

attendant pas; je suis obligé de vous quitter.

Tout le monde se récria:--Oh! nous quitter si tôt!

La bonne entra.

--Tenez, voilà les sandwichs! s'écria Athalie.

Bengali dut céder aux instances de la famille Jujube, et, après avoir

absorbé quelques sandwichs, il prit congé d'elle, suivi de Pistache

qu'on n'avait pas cherché à retenir.

VIII

ACCORDS MATRIMONIAUX

Il est, à peu près, inutile de dire que Bengali manqua à la presque

promesse qui lui avait été arrachée, d'accompagner sa tante au dîner

offert à cette riche parente; il s'était mis en tête de découvrir

Georgette dont la pensée ne le quittait pas. La découvrir! Comment?

C'est ce qui le préoccupait autrement que l'invitation de l'obséquieux

trio.

Jujube avait bien fait les choses, car si, certains jours, on en était

réduit au simple miroton et au fromage, quand on avait des convives on

sortait la porcelaine de Saxe, les couteaux en vermeil, les verres de

baccarat et le seau à glace, et on commandait le repas à Potel et Chabot

qui envoyaient, avec le menu, un garçon en habit noir, cravate blanche

et gants de même couleur, pour le service de la table.

On exprima à mademoiselle Piédevache les vifs regrets causés par

l'absence de son neveu, dont on exalta l'esprit et la belle humeur, et

Jujube qui, dans ses déceptions fréquentes, trouvait toujours une

contrepartie consolante, pensa qu'après tout, la présence de Bengali

aurait rendu difficiles les allusions au mariage désiré.

La tante était fort irritée contre lui:

--Voilà quinze jours que je ne l'ai vu, le chenapan, dit-elle.

On l'excusa; mademoiselle Piédevache habite Saint-Mandé, c'est un peu

loin pour l'aller voir souvent. La vieille demoiselle répliqua que son

vaurien de neveu avait toujours de bonnes raisons à lui donner.--Je vais

chez lui, dit-elle, je ne le trouve jamais; je lui écris, il me répond

des lettres charmantes, mais il ne vient pas. Cependant, ajouta-t-elle,

il m'a formellement promis de venir samedi; c'est ma fête.... Oh! il

sait que ce jour-là, je ne le tancerai pas.

--Il faut le marier, dit Jujube.

La ligne était jetée, la femme à moustaches mordrait-elle à l'hameçon?

L'artiste pensa que la présence d'Athalie pourrait le gêner pour

continuer ses petites manoeuvres matrimoniales et, suivant son habitude

quand il voulait l'éloigner, il l'envoya étudier son piano.

--Il faut le marier! répéta-t-il dès qu'elle eut disparu.

--Oui, il n'y a que cela pour faire se ranger un jeune homme, ajouta la

mère.

--J'y ai bien pensé, répondit la tante; mais il n'est guère mariable.

--Il aime la vie de garçon, c'est de son âge; mais l'amour peut changer

ses idées.

--Changer ses idées?... Changer ses maîtresses, oui, trois par semaine,

autant que de chemises. Parbleu! le marier; je ne demande pas mieux...

ça ne serait pas difficile; je ne tiens pas à la fortune; la jeune

fille n'aurait pas un sou de dot, ça me serait égal.

--Ah! vous avez bien raison, s'écrièrent les deux époux.

Mademoiselle Piédevache continua:

--Je donnerai à mon neveu une dot suffisante pour qu'il puisse se marier

à son goût, par amour, à condition cependant que l'absence de fortune de

la demoiselle sera compensée par l'honneur, pour lui, d'entrer dans une

famille distinguée.

Madame Jujube jeta une sonde:

--Une famille d'artistes, par exemple, dit-elle.

--De grands artistes, d'artistes renommés, ajouta le mari.

--Oui, j'aime beaucoup les artistes, répondit la tante qui, on le voit,

mordait à l'hameçon; ce que voyant, Jujube lança cette deuxième sonde

qu'il jugea devoir être triomphante:

--Un beau-père chevalier de la Légion d'honneur?

Et il ne s'était pas trompé:

--Une jeune fille artiste, un père décoré, dit mademoiselle Piédevache,

mais nous avons tout cela ici.

L'entente se fit donc promptement; les auteurs des jours d'Athalie se

portèrent garants de son consentement et il fut convenu que la famille

irait dîner à Saint-Mandé, le samedi suivant, pour faire se trouver

ensemble les deux jeunes gens qu'on voulait marier.

Bengali ne se doutait guère qu'on disposait de lui, absorbé qu'il était

par son idée fixe de retrouver son inhumaine; assis devant un café, il

regardait, avec soin, toutes les femmes qui passaient; parcourant, au

hasard, les rues, les boulevards, les passages, il se livrait au même

examen, bousculant les passants s'il apercevait au loin une taille, une

démarche, une chevelure blonde lui rappelant Georgette, et ce n'était

qu'une éternelle illusion. Avant la rencontre sous la porte cochère, peu

lui eût importé son erreur; si la passante eût été jeune et jolie, il

aurait tenté l'aventure; maintenant il s'arrêtait tout déçu: ce n'était

pas elle!

Elle hantait même ses rêves, et, exaspéré par cette vision obsédante:

--Ah ça! est-ce qu'elle ne va pas me laisser tranquille? se disait-il;

on n'est pas serin comme moi... tout ça pour une question

d'amour-propre.... Parce que je suis vexé qu'elle n'ait pas voulu

m'écouter.... Si elle en aime un autre... un autre pour le mariage; oh!

le mariage, merci!... Eh bien, et cette belle jeunesse, comment

l'emploierait-on? et la liberté de faire tout ce qui passe par la tête.

Elle m'a déjà fait oublier un tas de rendez-vous... de parties de

plaisir.... Ah! A propos; la fête de ma tante que j'allais oublier...

ça, ce n'est pas une partie de plaisir, mais.... Ah! et puis....

Et puis, tout en marchant, Bengali retombait dans ses incessantes

rêveries.

--Oh! c'est elle! cria-t-il tout à coup; et, en s'élançant pour se

mettre à la poursuite de celle qu'il venait d'envoyer au diable, il se

heurta dans un passant qui le repoussa brusquement en accompagnant sa

voie de fait d'un juron énergique. Bengali se prépara à bousculer le

malencontreux personnage: c'était Marocain.

Notre jeune homme se rappela immédiatement que Georgette lui avait dit

être la filleule de madame Marocain; peut-être venait-elle de quitter le

mari de sa marraine, ce n'était pas le moment de la poursuivre; mais il

pensa qu'en interrogeant adroitement l'homme que le hasard plaçait sous

ses pas, il pourrait connaître le nouveau domicile de celle qu'il avait

vainement cherchée.... Il ignorait que Marocain savait tout et que le

changement de domicile, c'est lui qui l'avait exigé.

--Eh mais, dit notre amoureux, je ne me trompe pas, c'est M. Marocain,

commanditaire....

--Moi-même, répondit celui-ci, d'un ton amer: monsieur Bengali, marchand

de pièges à tortues?

--Ah! une plaisanterie, dit-il en riant. Puis lui tendant la

main:--Enchanté de vous revoir.

Marocain répondit froidement à ce chaleureux accueil et Bengali se

demanda comment amener la conversation sur un terrain propice au but

qu'il se proposait. Il y en avait un excellent qui lui revint en

mémoire:

--Le jour de cette fameuse averse, dit-il, vous alliez tenir, sur les

fonts, un petit citoyen français.

--Oui, monsieur.

--Alors, vous êtes parrain?

--Oui, monsieur.

--Et, comment va-t-il, votre filleul?

--Très bien, monsieur.

--Et... c'est madame qui était marraine peut-être?

--Non, monsieur.

--Ah!... c'est qu'elle a peut-être déjà un filleul, ou une filleule....

--Oui, monsieur, une filleule, sur laquelle elle veille... nous

veillons, veux-je dire, avec le plus grand soin....--Je vous demande

pardon de vous quitter, je suis attendu.... J'ai bien l'honneur....

Et Marocain s'éloigna:

--C'est un four! se dit Bengali; il m'en veut encore de ma blague des

pièges à tortues; il faut trouver autre chose... autre chose... mais

quoi?

Tout à coup, il se frappa le front:--Ah! suis-je assez bête! dit-il, une

chose si simple, comment n'y ai-je pas pensé plus tôt?... Elle est

peintre sur éventails; en allant chez tous les éventaillistes....

Parbleu! c'est ça.

Et il entra dans un café, se fit servir une consommation et demanda

l'almanach Bottin.

IX

CHEZ MADEMOISELLE PIÉDEVACHE

Mademoiselle Piédevache, on le sait, demeure à Saint-Mandé; son

habitation est sur l'avenue de l'Étang: c'est un élégant cottage avec

écurie et remise que lui a fait construire, il y a trente-deux ans, un

riche Anglais, sir John, baronnet, alors officier dans l'armée des

Indes. Grièvement blessé en combattant la révolte des cipayes, il avait

obtenu un congé de convalescence, était venu à Paris, y avait fait la

connaissance de mademoiselle Piédevache, célèbre alors par sa beauté et

ses aventures galantes, l'avait enlevée à tous ses rivaux et cachée dans

le joli refuge qu'il lui avait fait construire; cachée en effet, car

l'endroit était alors solitaire, bien différent de ce qu'il est

aujourd'hui.

Rappelé après deux ans de repos, sir John était retourné aux Indes et

mademoiselle Piédevache ne l'avait jamais revu.

Elle s'était empressée, bien entendu, de lui donner de nombreux

successeurs, qui, eux aussi, lui avaient laissé d'opulents souvenirs, et

c'est ainsi que la tante de Bengali possédait une jolie fortune qu'elle

devait lui laisser un jour; n'ayant, d'ailleurs, pas de train de maison,

elle était loin de dépenser ses revenus. Une cuisinière et un vieil

imbécile de domestique nommé Dindoie servant de sommelier, de jardinier

et de cocher, suffisaient à son service; les jours de gala elle leur

adjoignait un _extra_. C'est ce qu'elle avait fait, à l'occasion de sa

fête, pour recevoir la famille Jujube.

La maison, d'ailleurs, était animée par divers commensaux à poil et à

plumes: un grand chien de garde, un vieil épagneul asthmatique, des

pigeons et un perroquet, l'animal le plus extraordinaire qu'on eût pu

trouver dans cette espèce réputée pour répéter tout ce qu'elle entend;

il n'avait retenu qu'un seul bruit assez difficile à expliquer

congrument; il suffira de dire que le perroquet l'imitait à s'y

méprendre, et quand mademoiselle Piédevache avait des visiteurs ou des

convives, et que le perroquet faisait son imitation, tout le monde se

regardait, les jeunes filles rougissaient et chacun semblait se

demander:--Qui donc est si mal appris?--Veux-tu te taire, Jacquot!

criait sa maîtresse avec colère; il ne sait que cela, cet imbécile

d'oiseau.

Et tout le monde, alors, de rire et de se dire _in petto_ qui lui avait

appris ce qu'il avait si bien retenu ou plutôt ce qu'il ne retenait pas

plus que le professeur dont il révélait les habitudes; mademoiselle

Piédevache mettait cela sur le compte du vieux Dindoie.--Moi? madame?

protestait le bonhomme ahuri, et sa maîtresse de mettre fin à la

discussion par cet ordre impératif:--Ne répétez pas! ce qui achevait de

mettre la compagnie en gaieté.

La fête de mademoiselle Piédevache se trouvait être un dimanche:

c'était la veille, suivant l'usage, qu'on devait la lui souhaiter. Le

samedi est aussi le jour préféré des jeunes mariés: ouvriers ou petits

employés qui seraient obligés d'aller le lendemain de leur mariage à

leur atelier ou à leur bureau, si ce lendemain n'était pas un dimanche;

bon nombre de ces modestes noces vont, avant dîner, se promener et se

réjouir au bois de Saint-Mandé.

Mademoiselle Piédevache avait projeté de conduire ses hôtes au café

restaurant du bois: le _Chalet_, où se rencontrent et se confondent

plusieurs noces étrangères les unes aux autres, dans une joyeuse

sauterie, au son du violon ou de la clarinette d'un ménétrier plus ou

moins récompensé par les pièces de deux sous des danseurs.

Bengali lui avait bien promis d'être chez elle à trois heures; elle

voulait le préparer aux projets d'alliance avec la famille Jujube et

celle-ci, d'accord avec elle, ne devait venir que plus tard, afin de

connaître le résultat de ce qu'on appelle, en politique, un échange de

vues; elle arriva donc à quatre heures. Jujube ne s'était pas contenté

d'orner sa boutonnière du simple ruban; il portait sur sa poitrine la

croix, grand modèle, pour éblouir les regards respectueux des braves

gens au milieu desquels on devait aller s'encanailler.

--Oh! des folies! s'écria mademoiselle Piédevache, en voyant ses futurs

alliés retirer de la voiture qui les avait amenés de magnifiques

bouquets de fête, achetés à son intention, et qu'elle ne cessait

d'admirer, s'extasiant sur chacune des fleurs qui les composaient, sur

le goût qui avait présidé à leur confection. Naturellement, on ne manqua

pas de dire que cela venait de chez Isabelle; puis on embrassa l'héroïne

de la fête, après quoi on s'informa de Bengali. A ce moment une espèce

de toux se faisait entendre dans une pièce voisine:

--C'est lui qui tousse? demanda Athalie.

--Non, répondit la tante, c'est Aristide, mon petit chien qui a son

asthme.... Mon neveu n'est pas encore arrivé, mais il sera ici dans

quelques instants; jamais il n'a manqué de venir me souhaiter ma fête.

--Il sait que vous nous avez fait l'honneur de nous convier à cette fête

de famille? demanda Jujube.

--Non, je l'avais vu avant de vous faire cette invitation et depuis ce

jour je n'ai pas entendu parler de lui; s'il vous savait ici, il ne se

serait pas laissé attarder par je ne sais qui ni quoi. Je lui ai écrit

de venir à trois heures, il en est bientôt quatre, il va certainement

arriver. Quant à nos projets, je trouverai bien un moment pour sonder

ses intentions.

Ici, la toux d'Aristide prenant un caractère plus aigu:--Pauvre bête!

dit mademoiselle Piédevache. Je vais lui faire une fumigation de _datura

stramonium_; excusez-moi!

Le monsieur au parapluie · 第 5 / 12 段