un singulier contraste avec son épouse grande comme le hasard et plus
maigre que la plus étique des vaches de la bible; près d'elle, marchait
mademoiselle Léonie, leur fille, et près de son père, le jeune Léon.
Léonie a dix-huit ans, Léon en a onze et, tenant de sa mère, il dépasse
déjà son père de toute la tête; ce qui n'empêche pas l'auteur de ses
jours de le tenir par la main. Quant à son embonpoint il fait songer à
une longue paire de pincettes culottée; au moral, il est ce qu'on
appelle vulgairement un grand serin.
M. Blanquette, sous-chef de bureau au ministère des travaux publics, est
un homme de moeurs paisibles, n'allant jamais au café et occupant ses
loisirs à exercer en simple amateur l'art de l'horlogerie que ses
parents avaient refusé de lui faire apprendre, préférant pour lui, et
aussi pour leur amour-propre, qu'il entrât dans l'administration. Il
s'était adonné à une spécialité plus facile que les montres et les
pendules: les réveille-matin, et il reconnaissait les invitations à
dîner de ses amis par l'hommage de ses produits; ses seuls livres
familiers étaient des traités de mécanique; ses meubles étaient couverts
de rouages, de timbres et de vis; quand il allait avec sa famille passer
la soirée chez des amis, il emportait dans un petit sac des pièces
d'horlogerie, des outils, se mettait dans un coin et travaillait de son
art favori, pendant que d'autres jouaient au whist ou faisaient de la
musique. Enfin, il avait surnommé sa femme Grand-Ressort, son fils
Cadran et sa fille Cuvette.
Madame Blanquette se courba en deux pour embrasser les dames Jujube;
Athalie accapara Léonie, l'emmena causer à l'écart et Blanquette
s'empara tout de suite du maître de la maison pour lui expliquer la
rareté de ses visites, depuis si longtemps; il cherchait un nouveau
système d'échappement pour ses réveille-matin:--Je l'ai enfin trouvé,
ajouta-t-il, d'un air triomphant. Il ne me fallait peut-être pas deux
heures pour faire mon expérience et je la voulais ce soir même, mais ma
femme m'a dit: «Allons, tu vas encore nous empêcher d'aller chez nos
amis Jujubès....» Alors je lui ai répondu: Allons-y, je finirai ça chez
eux... et j'ai apporté mon petit sac. Je me mettrai dans un coin, vous
savez... ça ne dérange personne; qu'on ne s'occupe pas de moi.
--Eh bien, installez-vous où vous voudrez, répondit Jujube; en attendant
prenez un verre de punch... il est excellent. Cadran entraîna son père
vers le plateau et Jujube retourna vers Quatpuces qui, à ce moment,
répondait aux remerciements des dames qu'il était trop heureux....
Jujube insinua qu'on fatiguait peut-être le savant; Quatpuces protesta,
mais les dames qui avaient suffisamment de Gynosthème, de Cypripédium et
d'Epidondrée, appuyèrent l'artiste, allèrent se grouper dans un coin du
salon, tirèrent, qui sa broderie, qui sa tapisserie, et les langues ne
tardèrent pas à marcher avec autant d'activité que les aiguilles, tandis
que, dans un autre coin, Jujube tenait l'homme qu'il espérait amener,
par des allusions, à se déclarer:--Seul, la vie est bien triste, lui
dit-il, car vous vivez seul, je crois.
--Seul avec une vieille bonne.
--Et vous prenez vos repas au restaurant; bien mauvaise nourriture! ou
alors, fort coûteuse si vous allez dans des établissements renommés.
--Non, ma vieille bonne me prépare mes repas.
--Alors, vous mangez seul?
--Je lis en mangeant.
--Faute d'une compagne je conçois cela, mais la table de famille, le
père, la mère, les enfants, sont choses préférables.
--Sans doute, sans doute.
--Une femme instruite, à qui rien de ce qui fait l'attrait de la
causerie n'est étranger, qui est musicienne.... vous aimez la musique?
--Beaucoup, j'ai même fait un travail sur la musique des anciens, sur la
musique religieuse, sur la musique des sauvages.
--Ça doit être très intéressant?
--Extrêmement intéressant.
--Au fait, dit Jujube, en se levant, je ne sais pas pourquoi Athalie ne
nous fait pas un peu de musique.
Et il cria:--Athalie, on demande que tu joues quelque chose.
--Oui, oui, firent les dames.
--Elle va jouer: _Comme un éclair_, dit madame Jujube; pendant ce temps,
moi, je vais m'occuper du thé.
Elle sortit.
--Il faut que je t'appelle pour te mettre au piano, dit à demi-voix
Jujube à sa fille; c'était donc bien intéressant ce que te disait cette
petite grue de Blanquette?
--Oui, très intéressant, elle m'a confié qu'elle se marie....
--Ah! fit Jujube avec dépit... une fille sans talent, sans fortune, pas
jolie.... Qui diable peut s'allier à cette famille d'idiots.... Un
cordonnier?
--Non, un employé qui a une bonne place. Elle veut m'avoir pour
demoiselle d'honneur.
--Jamais... s'écria Jujube; nous nous excuserons pour refuser
l'invitation si nous la recevons. Voyons, mets-toi au piano!
Athalie s'installa et Jujube tourna les pages du morceau de musique,
suivant son habitude, afin de pouvoir adresser à sa fille des _a parte_
qui, entendus de la société, eussent pu refroidir l'enthousiasme final
attendu:
--_La bémol_, donc! fichue bête; plus de sentiment! ça n'exprime rien...
_pianissimo_! Trop fort!... Tu ne sens donc rien, dinde, buse! Si je
n'étais pas, probablement, ton père, je ne sais pas de qui tu
tiendrais....
Tout à coup le morceau fut interrompu par des cris de douleur et Cadran,
fou, éperdu, montra sa main à laquelle adhérait un verre à punch qu'il
ne pouvait plus retirer. La main qu'il contenait s'était enflée
démesurément; au fond du verre était un papier brûlé:
--Ah! mon Dieu! s'écria madame Blanquette, il s'est fait une ventouse.
--C'est les camarades qui m'ont appris ça! hurlait Cadran.... Oh! la,
la! ma main.
On lui retira non sans peine le malencontreux verre; sa mère le traita
d'imbécile et l'envoya à la cuisine:--Demande de l'eau froide à la
bonne, lui dit-elle, et plonge ta main dedans. Cadran sortit et Athalie,
alors, put reprendre son morceau qu'elle termina à la satisfaction
générale, sauf celle de son père.
Madame Jujube rentra au milieu des applaudissements.
--Elle a joué _Comme un éclair_? demanda-t-elle à son mari.
--Elle a joué comme un cochon, répondit-il à voix basse; et il ajouta:
Les Blanquette marient leur fille! Puis très haut:--Extrêmement bien, ma
fille, un charme, un sentiment....--Ah! dit-il à Quatpuces, elle a le
feu sacré; ce sera une grande artiste, qui fera honneur à son mari.
--Il est certain, répondit Quatpuces, qu'avec ses talents et la fortune
que lui gagne si glorieusement son illustre père, Mademoiselle fera, de
son mari, l'époux le plus envié.
--V'lan! se dit notre artiste, que cette nouvelle déception empêcha
d'aspirer l'encens du mot _illustre_, et les Blanquette trouvent un mari
pour leur fille, eux!
Et Jujube cherchait une réponse empreinte de fine ironie, pour en
blesser Quatpuces, lorsqu'Athalie commença un autre morceau, à la
demande des dames, et Jujube retourna à son poste de tourneur de
feuilles.
Le nouveau morceau fut, comme le précédent, interrompu par les cris de
Blanquette fils:--Allons! qu'est-ce qu'il a encore? demanda la mère.
Cadran entra, pâle, défait et la langue tirée, au bout de laquelle
pendait et se balançait une bouteille; c'était une bouteille qui avait
contenu du sirop; il avait fourré sa langue dans le goulot: en aspirant,
il avait fait le vide et sa langue était restée prisonnière.
--Ah! quel galopin embêtant, grommela Jujube, c'est toujours la même
chose.
--Hi! ma langue! ma langue! faisait Cadran.
--On va être obligé de te la couper, dit la mère.
--Non, non, je ne veux pas! Et il tira sur la bouteille....
--Alors, tu vas te l'arracher, ajouta madame Blanquette.
Quant à l'horloger, rien n'avait pu le distraire de son travail.
--Je veux qu'on casse la bouteille, criait le galopin.
Bref, on dégagea sa langue comme on avait dégagé sa main et Athalie
reprenait son morceau, quand un carillon se fit entendre;--tout le monde
sursauta:
--Ça y est! cria Blanquette... ça y est!
--Mais arrêtez donc ça, vociférait Jujube, c'est déplorable! Un enfant
insupportable, un père qui jette le trouble....
--Mais, mon cher monsieur... balbutia Blanquette.
--Un salon n'est pas un atelier d'horlogerie, répliqua Jujube avec
emportement; quand on veut faire de l'horlogerie, on reste chez soi.
--C'est bien, monsieur, dit Blanquette en ramassant ses ustensiles; vous
ne me direz pas cela deux fois.
--Tu as raison, cria sa longue épouse, allons-nous-en! Et ne remettons
jamais les pieds ici....
--Comme vous voudrez! fit Jujube.
Et la famille Blanquette se retira majestueusement.
Après un moment de trouble, causé par cet incident:--Ne nous occupons
plus de ces grotesques, dit Jujube. Continue ton morceau, ma fille.
Et Athalie se remit à son piano.
Au milieu du morceau, la porte s'entr'ouvrit doucement et Pistache
entra avec précaution, accompagné de Bengali. Il fit signe de la main
qu'on ne s'occupât pas de leur arrivée et qu'on les laissât écouter
Athalie, puis il dit tout bas à Bengali, avec émotion:--C'est elle qui
joue.
--Ah! c'est votre adorée?
--Oui; chut! ne perdons pas une note.
Et il écouta l'exécutante avec un enthousiasme que trahissaient ses
gestes et ses exclamations:--Ah! bravi, brava!
Puis, après un nombre incalculable de mesures de l'interminable morceau:
--Comment trouvez-vous ça? demanda-t-il à son ami.
--Bigrement long, répondit celui-ci.
--Ah! fit Pistache déconcerté; vous n'aimez peut-être pas le piano?
--Moi? si; seulement je le comprends autrement.
--Ah!
--Oui, j'en ai un à la campagne; il y était avec le mobilier; j'ai
acheté la propriété toute meublée.
--Ah! et alors, le piano?
--J'en ai retiré la mécanique et j'ai mis des lapins dans la caisse;
voilà comment je comprends le piano. Quel est ce grand monsieur qui est
près de votre virtuose, dont le visage exprime le noble spleen des
lords?
--Je ne le connais pas.
--Je le regrette, je vous aurais prié de me présenter à lui; il a l'air
gai.
Le morceau fini et applaudi, particulièrement par Pistache qui se fit
remarquer par ses transports d'admiration, madame Jujube dit à son
mari:--C'est ce monsieur qui est venu pour son portrait.
Jujube alla exprimer à notre jeune homme tous ses regrets d'avoir été
absent.
--Oh! monsieur, répondit l'élève pharmacien, votre absence m'a valu une
invitation et la joie d'entendre mademoiselle; quel talent, monsieur!
J'ai entendu bien des fois Dumaine, Taillade, Paulin, Ménier, et je peux
dire, sans comparaison....
--En effet, monsieur, répliqua Jujube, en souriant, la comparaison....
Madame Jujube s'était approchée:--Vous nous avez fait le plaisir
d'amener un de vos amis, monsieur?
--Sur l'invitation de mademoiselle, oui, madame.
--Vous avez bien fait, dirent les deux époux.
Bengali s'inclina.
--Monsieur Bengali! dit Pistache en présentant son nouvel ami.
Et ici, nouveaux saluts.
Pistache continua:--Un jeune homme de beaucoup d'esprit.
--Oh! oh! fit Bengali, vous exposez monsieur et madame à des déceptions.
--Non, non, répliqua Pistache, vous m'avez fait rire pendant notre
dîner, avec toutes les calembredaines que vous m'avez débitées et tous
ces tours de société que vous faites et qui sont à mourir de rire!
--Ah! vraiment? fit madame Jujube.
Et elle courut annoncer à ses invités qu'un jeune homme, amené par un
client de son mari, faisait des tours de société à mourir de rire.
--Oh! il nous en fera, dirent les dames.
--Je l'espère, répondit la maîtresse de la maison.
La bonne apporta le thé et les petits fours; Athalie et sa mère
présentèrent les tasses pleines, sans manquer de dire à chaque
personne:--C'est du thé de la Porte Chinoise; prenez donc de ces petits
gâteaux, ils sont de chez Frascati.
Et Bengali, qui avait déjà jugé ses hôtes, de se demander:--Où diable
cet apothicaire m'a-t-il amené? Et il refusa le thé.--Vous ne l'aimez
pas, monsieur? demanda Athalie; de la Porte Chinoise.--Mademoiselle, je
ne l'aime que brûlant; si je peux le boire, je n'en veux pas.
Cependant, sur l'insistance d'Athalie, il accepta une tasse et un
gâteau.
Pendant qu'il se livrait à la dégustation de ces choses de premier
choix, le peintre causait avec son futur modèle du portrait à faire, et
on fixait le premier jour de pose; Madame Jujube vint interrompre
l'entretien.--Puis-je dire un mot? demanda-t-elle.--Oui, monsieur et
moi, nous sommes d'accord pour le prix et les heures de séances;
qu'est-ce que tu voulais dire?
--Je voulais demander à monsieur si son ami ne nous ferait pas un de ces
tours de société si amusants, dont il nous a parlé; ces dames en
seraient bien heureuses.
--Je suis convaincu, madame, répondit Pistache, qu'il se fera un vrai
plaisir de vous être agréable; je vais le lui demander.
Et il s'approcha de Bengali:--Je viens, lui dit-il, vous exposer une
requête de toute la société.
--A moi? Mais personne ne me connaît ici; que peut-on avoir à me
demander?
--On sait que vous connaissez un tas de tours très drôles, et....
--C'est vous qui avez dit cela? demanda Bengali avec une parfaite
mauvaise humeur.
--Mais... oui... oui.
--Que le diable vous emporte! et on veut que j'amuse ces grotesques!
Pistache fut tout interdit:--C'est que, balbutia-t-il, j'ai fait
espérer... j'ai même promis....
--Jamais de la vie! Je fiche mon camp d'ici; par exemple! Comment! on se
figure que, pour une tasse de thé de la Porte Chinoise et un croquet de
chez Frascati, je vais....
A ce moment, Athalie s'approcha:
--Je viens, dit-elle, en ambassadrice auprès de monsieur qui fait,
paraît-il, des tours de société si amusants; ces dames espèrent que....
--Mon Dieu, mademoiselle, dit Bengali, je n'étais pas préparé à....
Madame Jujube et ses amies, qui suivaient, de l'oeil, les négociations
entamées par Athalie, devinant aux gestes du monsieur si amusant des
objections que l'intelligence limitée de l'ambassadrice serait
impuissante à vaincre, arrivèrent toutes à la rescousse et arrachèrent à
Bengali un consentement qui fut accueilli par de joyeux battements de
mains, et toutes les dames retournèrent à leurs places, en disant:--Ah!
il veut bien! il veut bien!
--Voyez-vous comme tout le monde est enchanté, dit Pistache; oh! vous me
faites bien plaisir; j'aurais été si vexé de votre refus.... Parce que,
vous comprenez, ça me mettra bien dans la famille; mais vous serez
récompensé par un succès monstre. Tâchez de trouver quelque chose de
bien drôle.... Ah! bon, je vois que vous réfléchissez.
Bengali cherchait, dans sa tête, une mystification colossale.
--Des imitations! lui conseilla Pistache; vous m'en avez fait pendant
notre dîner; vous savez bien: celle d'une clé dans une serrure qu'on
ferme à double tour; celle d'une bouteille qu'on débouche; celle de....
--Ah! oui, des imitations; vous avez raison.
Pistache courut tout joyeux annoncer à la société que son ami Bengali
allait faire des imitations très drôles.
Cette bonne nouvelle fut accueillie par des bravos, pendant que Bengali
se disait:--Je les attends au dernier tour.
Il s'avança au milieu du salon et, après s'être incliné devant les
joyeux battements de mains avec lesquels il fut accueilli, il demanda
une bouteille vide et un tire-bouchon. La bonne apporta les deux objets;
il plaça, alors, la bouteille entre ses jambes, fit tourner le
tire-bouchon dans le goulot vide, puis feignant de tirer, avec des
efforts comiques et une torsion de bouche qui mirent tout le monde en
belle humeur, le bouchon absent, il imita, avec sa bouche, le _floc_
retentissant, causé par la sortie pénible d'un bouchon trop serré.
Des bravos unanimes accueillirent cette onomatopée saisissante.
Après ce tour, notre farceur demanda un tabouret de cuisine; il le
déposa les pieds en l'air, fit le geste de prendre, à terre, une grosse
bûche, mima le vacillement causé par l'enlèvement d'un lourd fardeau,
plaça censé la bûche entre les pieds du tabouret, mit son pied dessus,
comme pour l'assujettir; puis, saisissant des deux mains une scie
imaginaire et en présentant la lame au milieu de la bûche supposée, il
imita le bruit de la scie, aux rires fous et aux battements de mains de
l'assemblée en délire.
--Monsieur, demande Quatpuces, est-ce que vous pourriez imiter un timbre
de pendule?
--J'imite tous les timbres, monsieur, répondit-il, même les
timbres-poste.
Tout le monde rit excepté le questionneur qui, comme Caton, son modèle,
n'a jamais ri.
Quant à l'intelligente Athalie, elle demanda comment on pouvait bien
imiter un timbre-poste.
--De la même façon qu'on imite les billets de banque, mademoiselle,
répondit Bengali, seulement on s'expose à aller au bagne; c'est pourquoi
je m'abstiens de faire cette imitation; mais vous n'y perdrez rien, je
vais exécuter le tour nommé _la surprise_, parce qu'en effet, personne
ne s'attend à ce qui arrive.
Une nouvelle manifestation joyeuse se produisit, à l'énoncé d'un
résultat mystérieux et imprévu.
--Pour faire ce tour, dit notre mystificateur, j'ai besoin de divers
objets. Et il demanda une ficelle longue de 5 à 6 mètres, des bougies,
un moulin à café et un cor de chasse qu'il avait vu, dans l'antichambre,
pendu à un clou, accessoire à l'usage de l'artiste pour les portraits de
chasseurs.
Ces divers objets lui ayant été apportés, Bengali fit tenir un bout de
la ficelle par M. Quatpuces, l'autre bout par Jujube, rangea les dames
côte à côte le long de la ficelle et leur remit à chacune une bougie
allumée, plaça au milieu d'elles madame Jujube armée du moulin à café et
mit, en face d'elle et à distance, Pistache qu'il chargea du cor de
chasse.
La mise en scène ainsi préparée à la grande gaîté des comparses de
l'opérateur, celui-ci donna comme instructions: à madame Jujube, de
moudre; à Pistache, de souffler dans le cor de chasse, et il sortit pour
préparer, soi-disant, la surprise; affaire de quelques minutes,
ajouta-t-il.
Il y avait un bon quart d'heure que madame Jujube tournait son moulin et
que Pistache soufflait dans son instrument; on s'était d'abord tordu de
rire, mais on commençait à se regarder et à trouver bien longs les
préparatifs du tour, lorsque la bonne annonça mademoiselle Piédevache.
La nouvelle venue resta stupéfaite en voyant le tableau qui s'offrait à
ses yeux.
--Excusez-nous, mademoiselle, cria Jujube, c'est un tour que va nous
faire un jeune homme que nous a amené monsieur, qui joue du cor.
--Oui, mon ami Bengali, ajouta Pistache.
--Mon neveu! dit mademoiselle Piédevache.
--Votre neveu! s'écrièrent monsieur, madame et mademoiselle Jujube,
c'est votre neveu?
--Oui, et je viens de le rencontrer à cent pas d'ici, qui racontait je
ne sais pas quoi à plusieurs jeunes gens; ils riaient tous comme des
fous.
Tableau!
III
UNE CONQUÊTE DIFFICILE
Bengali, pourtant, avait eu, ce jour-là même, une déception qui aurait
pu influer sur son humeur, naturellement joyeuse; l'acceptation de son
bras et de son parapluie, par la gentille Georgette, lui avait fait
concevoir des espérances, sinon d'une réalisation immédiate, du moins à
délai plus ou moins bref; sa conversation avait amusé la jeune fille, il
vit qu'elle aimait à rire et il se savait en fond pour la mettre en
gaîté; aujourd'hui, dans sa chambrette où elle lui permettrait d'aller
se reposer, il soutiendrait son rôle de jeune homme sentimental, rêvant
d'une épouse adorée et de bébés jolis et blonds comme leur mère; à la
deuxième visite (car elle consentirait sans nul doute à ce qu'il allât
s'informer si elle n'aurait pas attrapé un refroidissement sous la porte
cochère), à cette deuxième visite, il s'enhardirait à prendre quelques
petites libertés et, si elle se fâchait, il connaît le proverbe sur le
rire qui désarme la colère.
Le voyage, d'ailleurs, n'avait été qu'une succession d'incidents et de
rencontres qui avaient entretenu la belle humeur du jeune couple;--tout
était matière à réflexions cocasses, pour Bengali, particulièrement les
grincheux mouillés jusqu'aux os, dont sa gaîté, provoquée par l'état
lamentable des infortunés, augmentait encore l'irritation.
Quoique tout à ses espérances de conquête, le joyeux garçon ne pouvait
résister à son admiration des jolies jambes féminines, et les
exclamations que lui arrachaient les beaux mollets lui avaient valu des
plaisanteries de la part de sa compagne; il protestait, bien entendu,
contre les réflexions enjouées de Georgette, qu'il qualifiait de simples
taquineries, affirmant qu'il n'était occupé que d'elle seule, que du
soin de l'abriter, de la préserver des éclaboussures....
--Voici où je vais, dit-elle en désignant un magasin, et elle quitta le
bras de son cavalier, le remercia du service qu'il lui avait rendu et
lui dit adieu.
--Adieu?... répondit-il, pas encore; votre éventail livré et votre
compte réglé, il vous faudra retourner chez vous, et l'averse continue.
--On me prêtera un parapluie au magasin....
--Un parapluie!... mais si quelqu'un de la maison est sorti avec?... Y
en eût-il plusieurs, qu'ils peuvent n'être pas disponibles;
permettez-moi de vous attendre. Je tiens à vous accompagner jusqu'à
votre porte.
Georgette refusa:--J'attendrai que la pluie ait cessé, dit-elle.
--Cessé! s'écria Bengali; mais voyez donc comme le ciel est gris; le
temps est tout à fait gâté, regardez sur les toits; toutes les
girouettes sont à l'eau; nous en avons peut-être pour plusieurs
jours....
La jeune fille résista, renouvela ses remercîments et entra dans le
magasin, en envoyant à Bengali un dernier adieu, exprimé par un gracieux
mouvement de tête et un sourire.
Notre Don Juan de la pluie n'était pas homme à abandonner une idée fixe
pour si peu; il entra dans une allée faisant face au magasin et
attendit.
Il n'attendit pas longtemps; une éclaircie s'était subitement produite:
Georgette en profita, reparut et hâta le pas sans avoir remarqué
l'obligeant jeune homme, qu'elle croyait bien loin. Elle se retourna
brusquement à sa voix:--Je savais bien, lui dit-il, qu'on n'aurait pas
de parapluie à vous prêter et j'avais raison d'attendre votre
sortie.--Mais, monsieur, répondit Georgette, la pluie a cessé.--Cessé,
mademoiselle? Pour deux minutes... et encore! Vous ne voyez donc pas
comme les nuages courent?... Tenez.... J'ai reçu des gouttes.... Ça va
recommencer... ça recommence.
Et il ouvrit son parapluie:--Votre chapeau serait perdu, dit-il, si je
ne m'étais pas trouvé là....
Une nouvelle averse, en effet, venait d'éclater; Bengali offrit son
bras, la jeune fille l'accepta de nouveau, en riant de la persévérance
obstinée de son compagnon de voyage et tous deux recommencèrent leur
marche à travers les rues, égayée par les saillies du porteur de
parapluie.
--Me voici à ma porte, dit enfin Georgette, en quittant le bras de son
cavalier; cette fois, monsieur, je vous dis définitivement adieu, et je
vous renouvelle mes remercîments.
--Vous me permettrez bien, au moins, mademoiselle, d'aller me reposer
quelques instants chez vous.
Ici, la jeune fille devint sérieuse, et repoussa net la demande de
Bengali.
--Mais je suis brisé, dit-il, cette longue course sur les pointes....
Car je n'ai pas cessé de marcher sur les pointes, comme les danseuses
de l'Opéra... mais elles y ont été dressées toutes jeunes et cependant
elles vous diront que c'est l'exercice le plus fatigant.... Jugez ce que
ce doit être pour moi, qui n'ai pas été élevé à cela.... Je vous en
prie, permettez-moi....
--Mais non, monsieur, je n'ai pas envie de me faire remarquer par mon
concierge et mes voisins; je ne reçois jamais personne... que des amies,
et ma marraine, madame Marocain, qui doit venir me voir précisément
aujourd'hui, à moins que son mari, qui n'est pas la grâce même....
--Marocain! s'écria le jeune homme; une espèce de porc-épic?
--Oui, dit Georgette surprise, vous le connaissez?
--J'ai fait sa connaissance sous la porte cochère où j'ai eu le plaisir
infiniment plus grand de faire la vôtre.... J'ai failli avoir un duel
avec lui....
--Comment, un duel?
--Oh! toute une histoire qui serait trop longue à vous raconter ici....
Oh! c'est très amusant; montons chez vous et....
Georgette ne le laissa pas achever:
--Adieu, monsieur, dit-elle... et elle disparut dans l'allée de sa
maison, laissant l'amoureux tout déconcerté:--C'est une vertu, se
dit-il; puis, après réflexion:--Une vertu!... Je dis ça parce que....
Mais ça n'est pas une raison....
Tirant alors son carnet, il lut le numéro de la maison, l'inscrivit,
ainsi que le nom de la rue et s'éloigna en murmurant:
--La vertu! ce n'est qu'un mot, a dit Caton; il faudra voir.... Je m'y
suis mal pris.