Le lendemain, il alla guetter Georgette, l'aborda sous prétexte de

s'informer si son séjour sous la porte cochère, après avoir reçu

l'averse, ne lui avait pas causé un refroidissement et une

indisposition; puis s'extasiant sur sa fraîcheur et sa belle mine de

santé, il reconnut en riant l'inutilité de sa question; il revint alors

sur sa propre justification.

--Vous m'avez bien mal jugé, lui dit-il, et malgré la défense de la

jeune fille, il l'accompagna jusqu'à sa porte en la faisant rire par

ses propos. Cette fois encore, elle opposa un refus formel à sa demande

de monter chez elle.

Plusieurs jours de suite, il fit les mêmes et vaines tentatives et

Georgette le menaça même de le signaler à des gardiens de la paix, s'il

persistait à l'accoster et à la suivre.

Le jour suivant, elle le trouva encore sur son chemin; elle tourna la

tête et passa sur le trottoir opposé; il exécuta la même évolution et

aborda la jeune fille.

--Oh! monsieur, fit-elle, avec un mouvement d'humeur, je vous ai prié de

me laisser tranquille....

--Un seul mot, mademoiselle, et je vous jure de vous obéir, si, après

m'avoir entendu, vous m'ordonnez encore de vous fuir.

--Quel mot, monsieur?

--Celui-ci: Je crois avoir eu le malheur de jouer avec vous à ce jeu

appelé les propos discordants.

--Je ne comprends pas, monsieur.

--C'est précisément cela, mademoiselle: vous ne m'avez jamais compris,

sans doute parce que je me suis mal expliqué. Je vous aime d'un amour

honnête; que dis-je, je vous aime! je vous adore, je ne pense qu'à vous

jour et nuit; mais c'est pour le bon motif; dès le premier jour que j'ai

eu le bonheur de vous rencontrer, le jour où cette bienheureuse averse

m'a permis de causer longuement avec vous, ne vous ai-je pas dit que

vous me jugiez mal, que mes apparences vous donnaient, de moi, une

opinion fausse; que mes voeux étaient de devenir l'époux fortuné d'une

petite femme jolie comme vous, d'avoir des chérubins blonds et jolis

comme leur mère? Voilà ce que je vous ai dit et ce que je pensais, voilà

ce que je vous répète avec encore plus d'ardeur et de conviction que le

premier jour, car maintenant je vous connais, je sais que vous êtes une

honnête jeune fille, l'épouse que je cherche, ou plutôt que je ne

cherche plus, puisque je l'ai trouvée en vous.

Georgette, devenue grave, lui répondit:

--En effet, monsieur, je n'avais pas compris et il m'était difficile de

voir, dans les discours plaisants que vous me teniez, la pensée que

vous venez de m'exprimer nettement.

Bengali voulut protester de sa sincérité, elle

l'interrompit:--Jusqu'ici, dit-elle, je ne vous avais pas pris au

sérieux.

--Et aujourd'hui? s'écria le jeune homme.

--Aujourd'hui, monsieur, vous voyez que je ne ris pas de vos paroles.

--Alors, vous me permettez d'aller vous rendre mes visites?

--Non, monsieur.

--Des fiancés!

--Avant de se fiancer, il faut se connaître mieux que par quelques

rencontres dans la rue et quelques paroles échangées. Ces rencontres et

ces paroles m'ont montré (bien à tort, je veux le croire) le coureur

d'aventures....

--Oh! mademoiselle....

--N'ai-je pas fait mes réserves? dit Georgette en souriant; Bengali

voulut parler:--Laissez-moi achever, dit-elle, et elle

poursuivit:--Quand nous serons fiancés, c'est que nous connaîtrons

bien nos caractères; alors....

Bengali l'interrompit:

--Mais... fiancés... on l'est quand on s'est promis de s'épouser, et,

quant à moi, je vous fais cette promesse.

--Moi, répondit Georgette, j'attendrai pour vous faire la mienne.

--Qu'attendrez-vous? vous êtes orpheline, libre.

--J'attendrai que la demande de ma main ait été adressée à ma marraine

qui me tient lieu de famille; cette demande, vous la lui ferez adresser

par votre seule parente, cette tante dont vous m'avez parlé, après quoi

on me consultera et, alors seulement, j'accepterai peut-être vos

visites, en présence de ma marraine.

--Mais... dit Bengali, dérouté... faire demander votre main sans savoir

si vous m'aimez....

A ce moment, Georgette eut un mouvement d'effroi:--Monsieur Marocain!

s'écria-t-elle.

Et elle entra précipitamment dans sa maison.

Bengali se retourna, aperçut en effet Marocain qui s'était arrêté à la

vue du jeune couple et s'éloigna après la disparition de la jeune fille.

IV

PISTACHE

Le portrait de Pistache n'avançait guère, ce dont se réjouissait

l'aspirant pharmacien à qui les absences de son artiste procuraient de

longues causeries avec mesdames Jujube mère et fille; la première,

craignant toujours qu'il ne se lassât des inexactitudes réitérées de son

mari et qu'il ne finît par laisser pour compte le portrait commencé, se

confondait en excuses, en regrets, en impatiences.

--Oh! oh! madame Jujubès, disait alors Pistache, avec un geste de

protestation; je vous en prie, ne parlez pas de ça, vrai, vous me

feriez de la peine. Et si Athalie insistait dans le sens de sa

mère:--Mais au contraire, mademoiselle, répliquait-il, j'ai tant de

plaisir à attendre dans votre société, que ça me donne une physionomie

que M. Jujubès attrape tout de suite. Dans les premiers temps il me

disait toujours: Souriez! souriez!... A présent, ah! bien, il n'a pas

besoin de me demander ça: je pense simplement à nos charmants entretiens

et ça suffit pour que je garde ce sourire gracieux que M. Jujubès a si

bien attrapé; aussi, il me dit toujours: C'est extraordinaire comme

votre physionomie reste aimable; je n'ai jamais eu un modèle pareil à

vous....

Et les deux dames de s'extasier sur la gracieuseté, la galanterie, le

caractère charmant de notre amoureux jeune homme.

Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le

futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas osé faire

connaître ses sentiments.

Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le thé

de la Porte Chinoise aux petites réceptions de la famille Jujube et,

même, on l'avait présenté à des dames qui lui avaient envoyé des

invitations pour leurs soirées: il avait polké et valsé avec Athalie,

danses chères aux amants à qui elles permettent d'enlacer la taille de

l'objet adoré et de le presser sur leur coeur.

Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses

et peuvent être attribuées à la vigueur du bras du cavalier et à

l'entraînement du rythme musical, ne prennent leur véritable

signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la

difficulté de la conversation entre un cavalier inexpérimenté et sa

danseuse; quand le premier a parlé de la chaleur, du mouvement trop vif

ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du

pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demandé à sa danseuse

quelle est telle danse qu'il lui désigne; qu'il a fait remarquer, en

riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets à

causerie sont à peu près épuisés pour lui, et il ne lui reste plus qu'à

reparler de la chaleur.

Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est

inépuisable, pendant toute la durée de la danse: les gens d'esprit et

les imbéciles, surtout ces derniers, les âneries étant bien plus

abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles.

Voilà pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant

que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remèdes, expliquait à

Athalie la cocaïne, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain.

Athalie lui demandait la différence qu'il y a entre le thé des soirées

et le thé Chambard. Pistache lui répondait que le premier constipe,

tandis que l'autre relâche, sans purger à proprement parler, et il

arrivait tout naturellement à causer de son futur établissement, une

excellente maison... malgré les spécialités sur lesquelles on gagne peu,

mais qu'on est forcé de tenir, pour ne pas laisser aller les clients

chez des confrères où ils les trouveraient et à qui ils pourraient

conserver leur clientèle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au

diplôme de pharmacien de première classe, et l'obtention de ce diplôme

pour entrer en possession de l'officine qu'il était disposé à acheter.

Ici, l'allusion à ses désirs arrivait aisément: il ne lui manquerait

plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme,

il la cherchait; il l'installerait, très coquettement habillée, au

comptoir, près d'un globe d'eau minérale rose, dont le reflet

illuminerait les joues de la jolie caissière; il devenait, on le voit,

tout à fait poétique. Il avait même ajouté, après un silence et des

regards éloquents:--Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme

vous, il avait dit: dans votre genre.

Et jusqu'à la fin de la soirée et toute la nuit, Athalie se demanda si

c'était une allusion à son adresse. Elle fit part à sa mère de ses

incertitudes et madame Jujube n'hésita pas à lui affirmer que l'allusion

était claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le

soupirant à se déclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il

conviendrait à Athalie pour mari et sa mère l'interrogea à ce sujet.

--Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi

qui ne leur ai pas convenu....

--Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient été réellement

amoureux, comme paraît l'être M. Pistache....

--Oh! il a l'air très amoureux, mais il tient peut-être aussi à la dot.

--Je le ferai causer à ce sujet, sur ses idées, en général... et avant

de le faire s'expliquer sur ses sentiments pour toi.

--C'est ça, maman, et puis il faudrait savoir aussi, avant de le faire

parler, si papa voudrait.

Si papa consentirait! toute l'affaire était là.--Parle-lui-en, maman,

dit Athalie.--Lui en parler... nettement... non, répondit la mère, mais

en causant avec lui je mettrai la conversation sur le chapitre du

mariage; alors je prononcerai d'un air indifférent le nom de M.

Pistache. Selon ce que dira ton père, je verrai si je dois aborder la

question ou attendre, et le préparer peu à peu à l'idée de cette

alliance.

La bonne entra:--C'est mademoiselle Georgette, dit-elle, qui demande si

ces dames peuvent la recevoir.

Au nom de son amie, Athalie, sans attendre la réponse de sa mère,

s'était élancée vers la porte.

--Mais entrez donc! cria-t-elle avec effusion, est-ce que vous avez

besoin de permission? Et embrassant la jeune fille:--Vous êtes toujours

la bienvenue ici. Oh! que je suis contente de vous voir.

--Chère amie! répondit Georgette en lui sautant au cou.

--Nous avons parlé de vous, l'autre jour, à propos de Monsieur Marocain,

que mon mari avait rencontré, dit madame Jujube en embrassant à son tour

Georgette.

--Monsieur Marocain me l'a dit, madame; il m'a même répété ce que M.

Jujubès lui avait dit des sentiments de cette chère Athalie pour moi;

j'ai les mêmes pour elle, je vous assure.

Madame Jujube continua:--Il paraît que vous avez beaucoup d'ouvrage.

--Beaucoup, madame, grâce aux excellentes leçons de M. Jujubès.

--Ah! vous lui devez une belle chandelle, dit l'épouse de l'artiste, qui

ne manquait jamais l'occasion de faire valoir l'importance toute

particulière des obligations qu'on devait à elle ou aux siens.

--Je lui suis très reconnaissante, oui, madame.

--Et, tenez, je l'entends qui rentre; je vais lui dire que vous êtes là,

il sera enchanté de vous voir.

Madame Jujube sortit et, les deux jeunes filles restées seules, Athalie

fit asseoir Georgette près d'elle, lui prit les mains:

--Y-a-t-il un temps que nous n'avons bavardé! dit-elle; nous devons

avoir un tas de choses à nous dire.

--Moi, pas grand'chose, ma vie est si uniforme: mes sorties pour mon

travail, une visite par semaine à ma marraine, sauf elle, je ne vois

personne; c'est plutôt à moi à vous demander du nouveau, à vous qui

voyez tant de monde.

--Ça, c'est vrai... et du beau monde; ma chère, nous ne connaissons que

des gens qui ont 20, 30, 40,000 livres de rente....

--De bonnes connaissances, ça.

--Et tous sont nos amis.

--Ils vous trouveront un mari.

--Un mari! Oh! mais que je vous dise donc, ma chère, j'ai un soupirant.

--Bah! contez-moi donc cela.

Et Athalie, se rapprochant de son amie, lui conta ce que nous savons

relativement à Pistache.

--De tout ce que vous me dites de ce jeune homme, je conclus qu'il doit

vous rendre très heureuse.

--Je le crois, il a l'air si bon; seulement conviendra-t-il à papa?

Voilà.

--Pourquoi ne lui conviendrait-il pas? Il a une situation très

convenable.

--Certainement, mais papa a des idées.... Enfin je vous tiendrai au

courant.

--Ah! j'y compte bien.

--Je vous le promets.

--J'ai déjà pensé au cadeau de noces que je vous ferais.

--A moi? un cadeau?

--Je veux vous peindre votre éventail de mariée.

--Oh! chère amie, que c'est gentil à vous.

--Vous demanderez à votre père la composition du sujet.

--C'est ça! oh! quelle bonne idée! mais et vous... est-ce que vous

n'avez pas aussi un amoureux?

A cette question Georgette devint sérieuse.

--Moi?... Non.... J'en ai eu un.--Georgette alors raconta les poursuites

de Bengali.

--Est-il gentil?

--Très gentil et amusant au possible; il me disait des choses si drôles

et qui me faisaient tant rire que je ne pouvais pas me fâcher.

--Mais vous ne riez pas du tout, en me racontant ça.... Est-ce que ça

n'a pas duré?--Non, répondit Georgette.

Et elle resta pensive.

--Qu'avez-vous donc? demanda Athalie; ma question paraît vous avoir

attristée.

Georgette alors lui rapporta la scène dans laquelle Bengali lui avait

déclaré la pureté de ses intentions; le conseil qu'elle lui avait

donné, de les faire connaître à monsieur et à madame Marocain, conseil

dont il n'avait pas tenu compte; la jeune fille soupira et se

leva:--Adieu, dit-elle.

--Comment, adieu? fit Athalie; vous n'attendez pas mon père? Maman l'a

prévenu, il va venir; je vais aller le chercher: tenez, le voici.

--Pas un mot de tout cela! dit Georgette.

--Soyez tranquille, c'est entre nous.

Jujube fit, à son ancienne élève, l'accueil affectueusement protecteur

qu'il réservait à ceux qu'il considérait comme ses inférieurs, et la

jeune fille, prétextant l'impossibilité de prolonger sa visite, se

retira après avoir fait à Athalie la promesse de revenir un jour où elle

serait moins pressée.

Athalie resta rêveuse.

C'était l'heure de la pose de Pistache et, par extraordinaire, l'artiste

était exact:

--Eh bien, à quoi penses-tu? demanda-t-il à sa fille; va à ton piano.

--Pauvre Georgette, se dit Athalie en sortant; bien sûr elle me cache

un chagrin.

--Je viens, dit aussitôt Jujube avec un sourire dédaigneux, de

rencontrer le sieur Quatpuces, ce savant de quatre sous.

--Ce méchant professeur de je ne sais quoi? ajouta madame Jujube.

--Oui, continua Jujube, ce monsieur à qui il faudrait des dots

princières. J'ai feint de ne pas le voir; mais il est venu à moi, la

main tendue... que je n'ai pas prise; je l'ai salué, m'excusant de ne

pouvoir m'arrêter et je me suis éloigné, le laissant, tout déconcerté,

regarder à l'aise un militaire qui s'était arrêté devant moi, la main à

son képi.... Monsieur Quatpuces a dû voir ce que je suis.... Et si j'ai

besoin de doter ma fille pour lui trouver un mari.

Madame Jujube saisit l'occasion:--Nous en trouverons, tant que nous en

voudrons, des gendres, dit-elle, et qui se croiraient suffisamment

honorés de t'avoir comme beau-père, même sans dot.

--Parbleu! approuva Jujube.

--Ah! si nous voulions, nous n'avons pas à chercher bien loin..... j'en

connais un qui....

La bonne annonça Pistache et il entra; il présenta ses devoirs à

monsieur et madame Jujube, demanda des nouvelles de mademoiselle et fit,

de sa bien-aimée, un tableau enthousiaste.

--Si vous voulez passer à l'atelier, dit le peintre, je vous suis;

arrangez votre cravate et vos cheveux, en m'attendant.

Pistache passa dans l'atelier.

--De qui voulais-tu parler? demanda Jujube.

--Eh! mais de ton modèle, qui....

--L'apothicaire? interrompit brusquement le vaniteux personnage; il t'a

parlé?...

--De rien du tout, répondit vivement sa compagne intimidée par le ton de

cette question; il n'a pas dit un seul mot....

--Eh bien alors?

--Je voulais dire seulement, que si on lui offrait....

--Oui, mais on ne lui offre pas.

Sur ce, le peintre alla rejoindre son modèle et madame Jujube alla

raconter à sa fille ce qui s'était passé.

--Encore un de manqué! dit Athalie avec humeur.

--Manqué, manqué!... Qu'est-ce qu'il y a de manqué?... Ton père n'a

opposé aucun refus. Ce jeune homme ne nous a rien dit, en définitive.

--Positivement, non, non, mais j'ai bien compris... et toi-même....

--Oui, je crois, mais enfin, s'il ne t'avait adressé que de simples

galanteries?... Si tu t'étais méprise?... Qu'il parle, qu'il

s'explique....

--Qu'il s'explique.... Il est si timide!

--Je le ferai bien parler; du train dont va ton père, le portrait durera

longtemps, et je trouverai bien l'occasion de dénouer la langue à ton

amoureux transi....

La séance terminée, Jujube sortit pour aller montrer sa croix au salon

de peinture où il avait exposé son propre portrait, laissant le tendre

pharmacien exprimer à madame Jujube son admiration pour le grand

artiste.

Athalie était à son piano, et madame Jujube, seule avec Pistache,

entreprit immédiatement de le faire déclarer ses intentions.

Sa diplomatie n'eut pas à se heurter à de grandes difficultés; il lui

suffit de parler au timide jeune homme de son prochain établissement, de

l'impossibilité où il se trouverait bientôt de rester garçon, ajoutant

que l'éternel obstacle pour les jeunes gens à marier, c'était leur

ambition des grosses dots.

--Oh! pas moi, madame, pas moi; un joli petit ménage où l'on s'aime

bien, c'est tout ce que je demande, et pas un sou avec.

--Vous avez bien raison, dit madame Jujube, l'argent ne fait pas le

bonheur.

--Oh! non, madame. Être heureux! voilà le vrai bonheur; ç'a toujours été

mon principe.

--Et c'est le bon, c'est la sagesse même. Si les jeunes gens savaient à

quoi il s'exposent en voulant des dots; s'ils connaissaient les

exigences, les goûts dépensiers de la femme qui leur a apporté une dot:

100,000 francs par exemple, ça fait 4,000 francs de rente, mettons

4,500, et elles en dépensent 7 ou 8,000 mille en bijoux et en toilettes.

--Oh! c'est bien vrai, madame; ce que je voudrais, par exemple, c'est

une famille où je serais fier d'entrer....

--Oui, dont le père serait célèbre.

--C'est ça; un artiste, un....

--Un artiste, avoir un beau-père artiste et une femme artiste aussi.

--Oh! oui, madame.

--Eh bien, avez-vous dans vos connaissances?...

--Oh! certainement que j'ai ça, s'écria Pistache.

--Et... connaissez-vous assez ses parents pour espérer?

--Beaucoup, madame, beaucoup....

--Eh bien, alors?

--C'est que... peut-être aussi, veulent-ils beaucoup de fortune....

--Mais avec un bon établissement, on peut faire fortune... je sais bien,

quant à moi, que je n'aurais jamais pour ma fille de ces exigences

d'argent....

--Oh! madame, que vous me faites de plaisir....

Et, après quelques hésitations bientôt détruites par madame Jujube,

Pistache finit par ouvrir son coeur et demander s'il pouvait espérer que

ses voeux seraient accueillis.

--Par ma fille et par moi, n'en doutez pas, répondit la mère.

--Et... monsieur Jujubès... pensez-vous que lui aussi?...

--Ah! avec mon mari, ce sera plus difficile, mais d'ici le jour où votre

portrait sera terminé, nous avons du temps; quant à présent, ne lui

dites pas un mot de vos intentions... laissez-nous faire et bornez-vous

à gagner ses bonnes grâces; il est très accessible à la flatterie, ne

craignez pas de le flatter; qu'il vous prenne en affection, cela rendra

ma tâche plus facile.

--Soyez tranquille, madame; je vais lui en donner, de l'encensoir.

Et le bon Pistache sortit, plein d'espoir.

Madame Jujube courut retrouver Athalie.

--Eh bien, dit-elle, il s'est déclaré; il ne veut que toi, sans un sou

de dot.

--Enfin! s'écria Athalie avec joie, en voilà donc un! Puis avec

crainte:--Mais c'est papa, maintenant.

--Ne t'inquiète pas, ma fille, nous arriverons à le décider; laisse-moi

faire.

V

MAROCAIN LE TERRIBLE

Nous avons fait connaissance avec M. Marocain, le commanditaire

d'entreprises industrielles et artistiques, l'homme nerveux; Marocain le

terrible, que, seule, une offre de réparation par les armes calme

immédiatement, ainsi qu'on l'a vu dans son altercation avec Bengali à

qui, depuis ce jour, il avait gardé une dent. Quant à sa femme, madame

Marocain, nous savons qu'elle est la marraine de Georgette; mais nous ne

la connaissons pas encore. Pénétrons dans l'appartement de ce couple si

différent du précepte de la chanson: Il faut des époux assortis, dans

les liens du mariage.--Rien, en effet, de moins bien assorti que ces

deux êtres destinés à vivre toujours ensemble, car l'incompatibilité

d'humeur n'est pas un cas suffisant de divorce; madame Marocain, douce

et résignée, ne le demanderait d'ailleurs jamais et, quant au mari,

outre qu'il est très amoureux de sa femme, il peut, avec elle, donner

libre cours à son humeur grincheuse et à ses emportements, supportés

sans protestation et sans plainte, sauf toutefois à propos des scènes de

jalousie, l'honnête femme se réveillant au moindre soupçon sur son

inattaquable vertu; mais son ferme langage en pareille occasion ne

pouvant que rassurer Marocain, il le tolérait tout en feignant de n'être

pas convaincu.

L'irritabilité naturelle de celui qu'on qualifiait en général de vilain

monsieur s'était aggravée de sa situation récente de commanditaire.

Séduit par l'exemple d'un de ses amis dont des commandites heureuses

avaient décuplé la fortune, il avait vendu ses titres de rentes et

autres valeurs mobilières qui ne lui rapportaient que de 3 à 4 pour

100, convaincu que, comme son ami, il grossirait beaucoup son avoir en

plaçant ses fonds dans des entreprises; malheureusement toutes n'avaient

pas réussi et il avait bu des bouillons moins réconfortants que ceux des

établissements Duval; de là son état nerveux dont nous avons vu un

échantillon le jour de l'averse.

Au moment où nous pénétrons sous le toit conjugal, Marocain est plus

nerveux que jamais; il a commandité de 50,000 francs le directeur d'un

nouveau théâtre: le _Théâtre Rigolo_, qui ouvre ses portes dans quelques

jours avec une pièce ayant pour titre: _Le veuf à l'huile_, et,

préoccupé des destinées de l'entreprise, il passe tour à tour des plus

grandes espérances aux plus sombres appréhensions.

--Le directeur, ce polisson, dit-il, qui me laisse assister aux

répétitions, parce que c'est mon droit écrit dans le traité, et qui ne

me permet pas de dire mon avis sur la pièce: j'ai des mots très drôles à

mettre dans la pièce, il les refuse; il m'empêche de donner des

conseils aux acteurs; je soumets mes idées sur les costumes, il m'impose

silence.... Et ouvrir un théâtre par une chaleur pareille! ajouta-t-il.

Je ne voulais pas, il m'a envoyé coucher.... Il s'en fiche... c'est mon

argent.... Et dire que jusqu'à présent il a plu! Ça n'arrive qu'à moi,

ces choses-là; la pluie a fini après le grand orage qui m'a fait faire

la connaissance de ce monsieur Bengali... lequel, par la même occasion,

a fait celle de ta filleule.

Et Marocain revint sur sa rencontre de la veille, avec force

commentaires malveillants, rappela la fuite de la jeune fille en

l'apercevant et persista dans sa conviction qu'il y avait là une

intrigue d'amour.

--Je réponds de la vertu de Georgette comme de la mienne, dit madame

Marocain; ce jeune homme a pu la rencontrer, lui adresser quelques

paroles, sans que pour cela....

--Ta, ta, ta, ta! répondit notre bourru.

--J'ai écrit à Georgette de venir me parler, ajouta madame Marocain; une

explication est nécessaire.

Georgette entra à ce moment et, voyant Marocain bondir à sa vue:--Qu'y

a-t-il donc? demanda-t-elle.

--Ce qu'il y a? fit l'aimable homme, avec un sourire ou plutôt avec une

grimace ironique, ce qu'il y a!... Regardez-moi cet air d'innocence...

cette figure de sainte Nitouche.

Et comme Georgette le regardait avec stupéfaction, il continua:--J'étais

en train de parler à madame ta marraine... de ma rencontre d'hier au

soir. Puis, s'adressant à sa femme:--Vous voyez! elle feint d'ignorer de

quoi je parle.... Et, s'avançant sur Georgette:--Ce jeune homme avec qui

vous faisiez route, ce monsieur Bengali! Ce n'est pas vrai, hein? Je me

suis trompé?

Le monsieur au parapluie · 第 3 / 12 段