--Mais, monsieur, la grosse blonde, c'est la mère; celle que

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[NOTE: Il y a deux chapitres numéro. XIII]

LES AUTEURS GAIS

JULES MOINAUX

LE MONSIEUR AU PARAPLUIE

ROMAN

[Illustration: signée Louis Bombled]

Émile Colin--Imprimerie de Lagny.

PARIS

LIBRAIRIE MARPON ET FLAMMARION E. FLAMMARION, SUCCr

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

LE MONSIEUR AU PARAPLUIE

I

SOUS UNE PORTE COCHÈRE

--Ennuyeux comme la pluie--serait une comparaison juste, en certains

cas, dans la bouche des gens assommés par une mauvaise comédie, un livre

fastidieux, les gammes d'un élève pianiste, ou un _raseur_, s'il était

prouvé que la pluie est le type de la chose ennuyeuse au dernier point;

mais elle a inspiré des poètes, depuis Anacréon avec l'_Amour Mouillé_,

jusqu'à Fabre d'Eglantine avec _Il pleut, Bergère_. Elle a fourni le

sujet de tableaux estimés: _Le Régiment qui passe_, à Detaille, et,

longtemps avant lui, _le Déluge_, ce chef-d'oeuvre toujours admiré au

musée du Louvre. Et puis, Paris est, pour l'amateur de pittoresque, un

spectacle des plus variés. La vue d'une impériale d'omnibus, garnie de

voyageurs, les uns assis dans l'eau, les autres debout, un parapluie à

la main, est-il rien de plus réjouissant, non pour ces infortunés, mais

pour les égoïstes qui les regardent?

Et les assiégeants d'un omnibus en station à sa tête de ligne, au moment

où la bourrasque et «le ciel d'encre», comme dit M. Zola, annoncent

l'orage près d'éclater! Les habitants ahuris d'une fourmilière sur

laquelle on a mis le pied, donnent à peine l'idée de la fourmilière

humaine qui se précipite vers le véhicule prêt à partir:--28! crie le

conducteur, et un gros monsieur bouscule tout le monde pour passer, et

il a le 137. On le hue.--Voilà le 28! crie une dame.--29! crie une

autre; puis on entend: J'ai 30! j'ai 31, ça va être à moi! et la

bousculade va croissant avec les larges gouttes prélude de l'averse;

les parapluies, aussitôt, de s'ouvrir tous à la fois, les mouchoirs de

s'étaler sur les chapeaux. Et les protestations des dames! et les jurons

des hommes! et les cris des enfants.--Maman, je veux monter!--Faites

donc attention, monsieur, votre parapluie s'est pris dans mes

cheveux.--Ne poussez donc pas comme ça, brute!--Brute? et une gifle de

tomber sur la joue de l'insulteur qui riposte; on s'écarte des deux

champions et la bousculade redouble.--Complet! crie le conducteur;

impériale à volonté.--Imbécile! hurle un monsieur irrité par cette

facétie.

Quel poème héroï-comique!

Avantage précieux de la pluie: pas d'orgues! Avantage plus grand encore:

aucune révolution n'a réussi par la pluie; les émeutiers iront au feu

tant qu'on voudra; à l'eau, jamais! C'est ainsi qu'au lendemain de 1830,

le maréchal Lobeau qui savait à quoi s'en tenir sur ce point, au lieu de

faire venir la troupe pour disperser les émeutiers de la place du

Carrousel, fit accourir les pompiers qui dégagèrent par quelques coups

de pompe les Tuileries menacées.

Ajoutons que, pour les amateurs de mollets, la vue des femmes

retroussées est un des agréments de la pluie et une source de bonnes

fortunes; que de bras masculins sont acceptés par de jolies piétonnes,

dont l'offre d'un parapluie fait taire les scrupules! Et les

connaissances liées sous une porte cochère entre couples qui s'y sont

réfugiés! Quant à ce qui se dit dans la foule abritée sous cette porte,

que l'observateur écoute cela et il aura une idée de l'imbécillité du

peuple qui se dit le plus spirituel du globe.

Justement, c'est sous une porte cochère, par une pluie battante, que

commence notre histoire. Le concierge est dans un état d'irritation

inexprimable, causé par le va-et-vient des locataires, domestiques,

fournisseurs et autres gens que leur profession, leur service ou leurs

relations obligent d'entrer avec des chaussures crottées.--Un escalier

que j'ai frotté ce matin, dit-il, et ce soir il ne restera pas plus de

cire que dans mon oeil.

--Et encore! répond, d'une voix goguenarde, un joyeux garçon qui vient

d'entrer, en se secouant comme un chien mouillé:--et encore!

répète-t-il, en appuyant sur le mot.

--Comment et encore! s'écrie le concierge; ah çà, dites donc, vous! je

vais vous pousser dehors, vous savez?

--Vous? vous auriez ce coeur-là? mais peux-tu regarder mon chapeau d'un

oeil sec? dis, le peux-tu, portier?

Et le familier personnage d'essuyer son chapeau avec le tablier du

concierge. Celui-ci écarta brusquement le bras du gaillard sans gêne et

cria:--Je ne suis pas portier et je vous défends de me tutoyer.

--Monsieur est le propriétaire?

--Non, monsieur, je suis le concierge, et si vous ne sortez pas....

--Si je ne sors pas, je resterai, naturellement.

Et sans attendre la réplique du concierge:

--Oh! quels mollets! s'écria notre loustic en apercevant dans la rue

une jeune femme retroussée jusqu'aux genoux et marchant hâtivement sur

le bout de ses petites bottines.

Et il se précipita à la porte pour suivre du regard les deux jolies

jambes qui s'éloignaient.

--Qu'est-ce que c'est que cet ostrogot-là? se demanda le concierge.

C'était tout simplement un chercheur de bonnes fortunes à l'aide d'un

parapluie sous lequel il offrait d'abriter les jolies femmes surprises

par l'averse. Malheureusement, ce jour-là, surpris, lui aussi, il lui

manquait l'instrument indispensable pour l'exercice de sa spécialité

galante:--Et pas de parapluie! pour en offrir la moitié à cette

délicieuse piétonne, dit-il. Revenant alors au concierge:--Vous n'auriez

pas un parapluie à me prêter, portier?

--Vous prêter un parapluie? Est-ce que je vous connais, moi?... est-ce

que je sais qui vous êtes, ce que vous faites?

--Bengali, chef d'orchestre à la halle au beurre.

--Ah! vous vous fichez de moi? Eh bien, tâchez de filer vite, ou je vous

pousse dans la rue à coups de balai.

--Essaie un peu voir, mon petit portier, et comme je cherche quelque

chose à louer et qu'il y a un écriteau à la porte, je vais trouver ton

propriétaire et je lui dis....

Le concierge, alors, se mit à énumérer rapidement et d'un ton rageur:

grand salon, 3 fenêtres, petit salon, boudoir, grande salle à manger, 5

chambres à coucher, avec cabinets de toilette, 4 chambres de

domestiques, cuisine, office, cave à vins, cave à bois, tout cela au

premier sur la rue.

--Les caves aussi?... et ça vaut?

--4,500 francs.

--C'est un peu plus que je ne voulais mettre.... Je cherche quelque

chose dans les 120 francs au sixième: c'est pour élever des lapins.

--Eh! là-bas! s'écria le concierge, à un garçon boucher qui s'engageait

dans l'escalier, vous ne voyez donc pas le paillasson? Est-ce qu'on l'a

mis là pour les dromadaires, le paillasson?

Et il courut au fournisseur, pendant que Bengali contemplait son chapeau

inondé par l'averse:--C'est peut-être bon pour les petits pois, dit-il,

mais pour les chapeaux, non.

Et, secouant son chapeau, il envoya de l'eau au visage d'un nouvel

arrivant:--Hein! quoi? fait celui-ci, en bondissant comme un tigre, il

ne me manquait plus que ça!

Le nouveau venu était un gros homme, un nerveux de l'espèce la plus

désagréable:--Oh! pardon, monsieur, lui dit Bengali, je ne vous voyais

pas; je vous fais mille excuses.

--Eh! monsieur, mille excuses, mille excuses....

--Vous trouvez que ça n'est pas assez? Soit, je vous en fais deux mille.

--On ne secoue pas ainsi un chapeau ruisselant.

--Je me permets de vous faire observer, monsieur, que s'il n'avait pas

été ruisselant, je ne l'aurais pas secoué.

--Eh bien, monsieur, avant de le secouer, il fallait regarder autour de

vous.

--Eh bien, monsieur, répondit Bengali agacé, j'ai eu tort de ne pas

regarder autour de moi, voilà tout.

--Mais non, monsieur, ne voilà pas tout.

--Alors, monsieur, si mes explications et mes excuses ne vous suffisent

pas, je vais avoir l'honneur de vous remettre ma carte; mais je vous

préviens qu'on m'a surnommé le Dividende de Panama, vu qu'on ne me

touche jamais.

--Qu'est-ce que c'est? cria le concierge, des provocations en duel, ici,

dans une maison tranquille? Allez vous disputer ailleurs! Puis il

pensa:--C'est une mauvaise tête, ne le provoquons pas.

--Il ne s'agit pas de duel, dit le monsieur nerveux, calmé par

l'attitude de Bengali, c'est involontairement que monsieur m'a envoyé de

l'eau au visage et je me tiens pour satisfait de ses excuses.

--N'en parlons plus, monsieur, répondit le jeune homme, en lui tendant

la main; vous me paraissez d'une humeur agréable: enchanté d'avoir fait

votre connaissance.

--Moi, pareillement, monsieur. A qui ai-je l'honneur...?

--Bengali, fabricant de pièges à tortues.

--Ah! s'écria le concierge, vous m'avez dit que vous étiez chef

d'orchestre à la halle au beurre.

--Dans l'hiver, oui; les jours d'averses, chasseur de dames sans

parapluie; je lui offre le mien sur la chanson du Brésilien:

Voulez-vous,

Voulez-vous,

Voulez-vous accepter mon bras?

Puis à l'homme nerveux:--Et moi-même, monsieur, à qui ai-je eu

l'avantage de serrer la main?

--Marocain, commanditaire d'entreprises industrielles et artistiques.

--Vos opinions politiques?

--Indépendant, monsieur.

--Moins que moi, monsieur.

--Pardon, j'ai refusé d'être scrutateur aux élections municipales, ne

voulant pas accepter d'honneurs.

--Moi, monsieur, je ne regarde pas l'heure aux horloges publiques pour

ne pas avoir d'obligations au gouvernement.

--Je n'accepte que des devoirs et c'est, fidèle à ce principe, que je

vais, de ce pas, tenir sur les fonts baptismaux le nouveau-né d'un vieil

ami.

--Je vois que son parrain vient, aussi, d'être baptisé.

--A qui le dites-vous, monsieur! Je sors de chez moi par un temps

superbe; naturellement, je ne prends pas de parapluie; et crac! voilà un

orage; jugez comme c'est agréable quand on est, comme moi, en toilette,

tiré à quatre épingles.

--C'est vrai, mais c'est encore moins désagréable que d'être tiré à

quatre chevaux.

--Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.

--Je vous fais remarquer qu'en ce moment, il y a trois cent mille

personnes dans Paris à qui pareille chose arrive.

--Elles ne vont pas baptiser leur filleul?

--Pas toutes, non.

--Je me doutais de ce temps-là, dit le concierge au nouveau venu; ce

matin, le médecin, qui demeure dans la maison, m'a dit: Père Galfâtre

(c'est mon nom), père Galfâtre, vous voyez bien ce nuage-là? qu'il m'a

dit, il est bien malade.

--Ah! fit Bengali, il vous a dit que ce nuage était bien malade; et il

est médecin?

--Oui, monsieur, répondit sèchement le concierge.

--C'est ça, il l'a fait crever.

Galfâtre poussa un éclat de rire:--Farceur, dit-il, vous êtes rigolo.

--Mais oui, père Galfâtre.

Et il se mit à chanter:

Oui, père Galfâtre,

Je suis rigolâtre,

Aimable et folâtre,

Du rire, idolâtre.

Puis, lui tapant sur le ventre: Je pourrais aller comme cela pendant

quinze jours, si je voulais.

--Père Galfâtre! cria une voix.

--C'est le propriétaire, dit le préposé au cordon; et il se précipita

dans l'escalier.

L'homme nerveux qui croit faits, pour lui seul, les malheurs publics,

entreprit, alors, une critique amère de la génération nouvelle qui ne

veut plus marcher et à qui il faut des voitures:--Quel peuple, monsieur!

on ne trouve plus une seule place dans les omnibus.

--Cependant ceux qui les emplissent en ont trouvé.

Marocain suivit son idée sans répondre; il énuméra le nombre de places

de ces voitures;--elles en auraient le double, le triple, vingt fois,

cent fois plus, ce serait la même chose; à quelque endroit qu'un

voyageur descende dans le cours de l'itinéraire, il y en a six, huit,

dix, qui se précipitent pour prendre sa place, et c'est comme cela sur

toutes les lignes, monsieur, sur toutes; conclusion: tous les gens à

pied que vous voyez dans la rue, vous entendez bien, tous! marchent

parce qu'ils n'ont pas trouvé de place dans les omnibus; quel peuple! et

les commissionnaires font leurs courses en omnibus; les soldats,

monsieur, les pioupious qui ont un sou par jour....

--Oui, dit Bengali avec ironie, un sou! et on parle de la fortune des

armes.

--Eh bien, monsieur, ils en dépensent trois pour aller en omnibus.

--Ce qui les force à s'en priver pendant deux jours.

--Et qu'est-ce qu'ils ont à faire? je vous le demande.

--Puisque vous me faites l'honneur de me le demander, je vous répondrai

qu'en dehors du service, ils ont à voir leurs bonnes amies: de tendres

cuisinières, de sensibles bonnes d'enfant.

--Qu'ils y aillent à pied.

--Quand on va à un rendez-vous d'amour, il est prudent de ménager ses

forces.

Marocain continua:--Comme ils seront bien préparés aux fatigues et aux

privations de la guerre! La plaie, surtout, monsieur, une plaie sociale,

ce sont les femmes; dans un tramway de quarante-sept places, il y a

quatre hommes.

--Et un caporal?

--Non, et quarante-trois femmes; elles ne peuvent pas rester chez elles.

Vous croyez, peut-être, que madame Benoîton est une exception; non,

monsieur, c'est la généralité.

Ses nerfs un peu soulagés par cette violente satire sur le besoin de

confortable chez d'autres que chez lui, Marocain regarda à sa montre,

s'aperçut qu'elle était arrêtée et se mit à entreprendre les horlogers.

--Et l'horloger qui me l'a vendue, dit-il, dans un rire ironique, m'a

affirmé qu'elle ne bougerait pas.

--Eh bien, elle ne bouge pas, observa Bengali.

--Ah! grinça l'homme à la montre, si, dans ma position déplorable, le

rire m'était possible, je me tordrais.

--Je vous le conseille, c'est ce qu'on fait toujours au linge mouillé.

--Et il ne passera pas un marchand de parapluies! s'écria Marocain; sur

ce, il se mit à entreprendre les marchands de parapluies ambulants que

l'averse fait sortir comme des escargots; mais il n'y a pas de danger

qu'il en passe; naturellement! il serait disposé à lui en acheter un...

ça n'arrive qu'à lui, ces choses-là.

L'idée de Bengali, de se procurer un parapluie, fut réveillée en lui par

les imprécations de Marocain:--Oh! se dit-il, tout à coup, le concierge

n'est pas là, il doit y avoir un parapluie dans sa loge.

Et il entra dans la loge.

Un fiacre vide passa, notre grincheux héla le cocher.--Six francs! cria

celui-ci.

Il tombait bien; il reçut la réponse qui illustra le héros de Waterloo,

et le nouveau Cambronne allait reporter ses nerfs sur les cochers, quand

l'arrivée, par l'escalier, d'un locataire de la maison, changea

subitement son humeur; l'arrivant, qu'il connaissait personnellement,

avait un parapluie! C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années,

à la moustache jadis rousse, ayant pris un air de blond sale, par le

mélange de poils blancs. Chose bizarre! il portait, sur sa poitrine, une

croix de la Légion d'honneur, grand modèle, bien qu'il fût couvert d'un

costume étranger à l'armée. Il se nommait Jujube, mais comme il était

peintre de portrait--et comme ce nom était ridicule pour un artiste, il

l'avait espagnolisé et se faisait appeler Jujubès, à la grande

satisfaction de sa femme et de sa fille, jeune personne de vingt ans

pour qui il rêvait un mariage, sinon opulent, au moins flatteur pour sa

vanité et, pour celle de madame Jujube.

La vanité de cette famille dont l'ostentation avait à lutter contre une

misère relative, et qui voulait représenter quand même, dût-on mettre

les couverts au Mont-de-Piété pour donner une soirée (ce qui,

d'ailleurs, était déjà arrivé); cette vanité se manifestait depuis

l'énumération de ses relations avec des gens riches ou titrés, dont on

disait, aux amis pauvres: «Nous n'avons que des connaissances comme

cela», jusqu'à l'étalage, par la fille, de fausses fleurs portées par

telle dame riche qui, n'en voulant plus pour elle-même, les lui avait

données, et mademoiselle Jujube de dire aux admiratrices de ces fleurs:

«Elles viennent de telle maison», la maison renommée, bien entendu.

Habile portraitiste, saisissant admirablement la ressemblance tout en

sachant corriger un nez difforme, diminuer une bouche trop grande,

agrandir des yeux trop petits, dissimuler les _salières_ des dames,

exagérer les avantages des hommes, sachant enfin flatter ses modèles,

Jujube s'était fait une réputation de grand artiste, dans la haute

bourgeoisie qu'il recevait et chez qui il était reçu. En réalité, il

était incapable de concevoir et d'exécuter une composition; un jour,

cependant, l'idée lui vint de faire un tableau. Il choisit Jeanne d'Arc

comme sujet, mais les modèles coûtent cher: quarante séances à 10 francs

chacune, cela fait 400 francs. Heureusement il trouva, dans sa maison,

une belle fille qui consentit à poser si l'artiste voulait la--tirer en

portrait.--Le modèle était une nourrice, il est vrai, il n'en fit pas

moins une pucelle d'Orléans; c'est même ce qu'il y avait de plus

original dans son tableau. Le jour où il fut terminé, notre artiste

changea ses cartes de visite et fit mettre, sur les nouvelles: Jujubès,

peintre d'histoire. Il exposa, dans son salon, sa toile, magnifiquement

encadrée, donna une grande soirée à laquelle il invita tous ses amis et

connaissances; on qualifia la Jeanne d'Arc de chef d'oeuvre, un ami de

notre peintre, en relations avec la presse, obtint l'insertion, dans un

journal très lu, du compte rendu de la soirée de l'éminent peintre

Jujubès, y compris le succès du tableau, et, à l'aide de cette réclame,

l'auteur de la Jeanne d'Arc nourrice obtint, à ses soirées, le concours

de chanteurs et d'instrumentistes à leurs débuts, désireux de se faire

connaître. Malheureusement, outre ces artistes aussi prônés par la

famille Jujube qu'inconnus du public, on entendait aussi mademoiselle

Jujube que, dans l'intimité, son père traitait de grue, de dinde, de

buse, et giflait même, pour en faire une pianiste, et on entendait aussi

des romances composées, paroles et musique, par le maître de la maison,

qui voulait cumuler tous les talents, y compris l'art du chant; de sorte

qu'il faisait entendre ses productions, de sa petite voix aussi grêle

que convaincue. C'était là le vilain côté des soirées de la famille

Jujube.

Un jour, un monsieur influent dont il avait fait le portrait fut

tellement satisfait de la ressemblance, qu'il obtint la décoration pour

son peintre. Jujube faillit en devenir fou et, à partir de ce jour, il

cessa à peu près complètement de travailler. Il partait le matin,

rentrait pour déjeuner, repartait sitôt la dernière bouchée avalée,

rentrait dîner, allait ensuite passer sa soirée dans un théâtre et, le

lendemain, recommençait sa promenade; tout cela pour montrer son ruban

rouge.

Cependant, sa satisfaction n'était pas complète. Il était convaincu que

dans les rues, au théâtre ou dans les omnibus tout le monde le

regardait, mais il avait beau passer devant des factionnaires et tourner

vers eux sa boutonnière enrubannée, ils ne se mettaient jamais au port

d'arme. Il apprit enfin que, depuis les honneurs militaires rendus à des

garçons coiffeurs ou des calicots décorés d'un oeillet rouge arrangé de

façon à simuler l'insigne de la Légion d'honneur, l'autorité militaire

avait interdit le salut au simple ruban. Voilà comment Jujube s'était

attaché, sur la poitrine, une grande croix d'honneur et allait la

promener, quelque temps qu'il fit, à preuve, le jour où nous sommes, par

une pluie battante.

--Eh! c'est notre grand artiste Jujubès! s'écria Marocain, en allant à

lui; car notre vaniteux personnage, à qui l'encens ne donnait pas la

migraine, se laissait donner du grand artiste, comme s'il eût fait la

_Transfiguration_ ou le _Naufrage de la Méduse_. Et comment allez-vous,

cher maître?

--Très bien, merci... et mon élève?

--Votre....

--Oui, à qui j'ai appris à peindre des éventails.

--Ah! la filleule de ma femme?

--Mademoiselle Georgette, oui; elle a donc beaucoup de travaux?

--Oh! autant qu'elle en peut faire.

--C'est pour cela sans doute que nous la voyons si rarement; ma fille

l'adore et se plaint de ne pas la voir.

--Je le lui dirai, cher maître, et elle va bien, votre demoiselle?...

et madame votre épouse? donnez-moi donc de leurs nouvelles.

--Elles vont très bien, merci. Montez donc, vous allez les trouver; ma

fille étudie son piano.

--Si j'avais le temps, ça serait avec grand plaisir.

--Eh bien, je vous enverrai une invitation pour ma prochaine soirée;

vous y entendrez des célébrités qu'on ne voit que chez moi.

Car c'était une affaire entendue: on n'avait nulle part que dans la

famille Jujube les artistes, poètes et savants dont elle régalait ses

invités: un amateur chantait-il une chansonnette comique, il ne fallait

pas le comparer à Berthelier ou à Paulus qui étaient des grotesques;

l'amateur, lui, disait les mêmes choses, mais avec une distinction, un

bon goût ignoré de ces artistes, amusants sans doute, mais dont la façon

de dire choque les personnes de vraiment bonne compagnie.

En résumé, on aurait difficilement trouvé des gens aussi satisfaits

d'eux-mêmes que l'étaient monsieur, madame et mademoiselle Jujube.

--De quel côté allez-vous, cher maître? demanda Marocain.

--Ça m'est égal, je ne vais nulle part; pourquoi? Ah! vous n'ayez pas de

parapluie? Eh bien, je vais vous reconduire.

Marocain accepta avec d'autant plus d'empressement qu'il attendait

l'offre.

--C'est que, dit-il, je vais un peu loin, rue du Bac.

--Rue du Bac, soit; seulement je vous demanderai la permission de faire

le tour par le Palais de Justice.

Le tour était long, mais il y avait un poste de garde républicaine d'un

côté, un factionnaire de pompiers de l'autre, et notre légionnaire

aurait deux fois les honneurs du port d'arme en passant d'un trottoir

sur l'autre; cela retardait Marocain, mais mieux valait encore, pour

lui, accepter que rester à attendre la fin problématique de l'averse. Il

prit donc le bras de Jujube et tous deux sortirent plus ou moins

abrités par le parapluie partagé.

Bengali sortait à ce moment de la loge, armé, lui aussi, d'un parapluie

qu'il y avait trouvé.--Oh! dit-il, en l'examinant, pas fameux, le

riflard.

Il l'ouvrit et constata les coupures faites à la soie par la monture de

baleine.

--Ah! quel chien de temps! dit en entrant précipitamment un jeune homme

à la figure candide; et, levant les yeux vers un étage de la maison, il

poussa un soupir et dit:--Bien sûr, elle ne sortira pas d'un temps

pareil... à moins qu'elle ne soit sortie avant l'orage avec madame sa

mère.... Je vais m'informer.

Il se dirigea vers la loge sur le seuil de laquelle Bengali examinait le

parapluie.

--C'est à monsieur le concierge que j'ai l'honneur de parler?

demanda-t-il.

Bengali regarda son interlocuteur d'un air courroucé, mais en voyant les

yeux ronds de celui-ci, sa bouche béante et sa grosse face rougeaude, il

répondit en souriant:--Le concierge? Non, monsieur, je n'ai pas cet

honneur; je le regrette pour la façon respectueuse dont vous vous

adressiez au titulaire de cette loge, lequel, d'ailleurs, est un ours

parfaitement mal léché; mais si je puis vous donner le renseignement que

vous vouliez lui demander, j'en serai, croyez-le, particulièrement

heureux.

--Ah! c'est vous qui gardez la loge, en l'absence du concierge? Alors,

permettez-moi de vous offrir....

Et notre jeune homme plongea ses doigts dans la poche de son gilet.

--De la corruption! s'écria Bengali en feignant l'indignation, vous

voulez me corrompre?

--Oh! je suis désolé, mon cher monsieur, absolument désolé.... Je...

croyais... pardonnez-moi... je perds la tête.

--Oh! ne faites pas cela, jeune homme, gardez votre tête, croyez-moi;

vous ne retrouveriez pas la pareille. Maintenant, je suis tout à vous,

mais à l'oeil, ne l'oubliez pas.

--Oui, monsieur, voilà ce que c'est:--Y a-t-il longtemps que vous êtes

là?

--Je ne vous dirai pas au juste; occupé à regarder les mollets qui

passent, le temps ne m'a pas paru long.

--Avez-vous vu sortir de cet escalier une dame un peu grosse, blonde?

--Ah! mon gaillard, je vois votre affaire.

--Oh! non, monsieur, vous vous trompez.

--Pourquoi me faites-vous des cachotteries? Je suis indulgent pour les

faiblesses du coeur, en ayant, moi-même, de fréquentes.... Allons,

voyons, vous êtes amoureux de la grosse blonde?

--Mais, monsieur, la grosse blonde, c'est la mère; celle que j'aime,

c'est la fille.

--C'est ce que je ferais à votre place.

--N'est-ce pas, monsieur? et si vous connaissez Athalie....

--Est-ce que vous troublez son sommeil par des rêves.

--Je l'espère, monsieur.

--Moi aussi.

--J'ai même rêvé qu'elle me racontait un songe que je lui avais

inspiré; je vais vous le raconter.

--Non, j'aime mieux le songe d'Athalie raconté par Racine.

--Enfin, l'avez-vous vue sortir? Ah! non, vous l'auriez remarquée.

--C'est assez mon habitude. Eh bien, qui vous empêche de monter chez

elle?

--Ce qui m'empêche, monsieur?... Ses parents ne me connaissent pas.

--Et pourtant, vous connaissez Athalie.

--Pour avoir été son voisin de table, à un repas de noces.... Alors nous

avons causé tout le temps, et puis, quand on a dansé, je l'ai invitée au

moins seize fois.

--Et elle a accepté?

--Pas toutes, parce qu'on l'avait engagée avant moi, mais elle a été

bien contrariée; elle m'a appris que son père est peintre de portraits,

et elle m'a demandé ce que j'étais; je lui ai dit que j'étais élève en

pharmacie: je m'appelle Pistache.

--Pistache! et élève en pharmacie; il est difficile de réunir plus de

titres à l'amour d'une jeune personne.

--Je le crois, monsieur.

--N'en doutez pas, elle vous aime.

--Vraiment?... oh! que vous me faites de plaisir! Mais vous voyez que je

ne puis pas monter chez elle sans motif. Ah! si j'avais un motif!

--Vous en avez un.

--Ah!

--Excellent.

--Oh! dites vite.

--Le père est peintre, m'avez-vous dit.

--Peintre de portraits, oui, monsieur.

--Eh bien, faites-lui faire le vôtre; vous verrez Athalie tous les

jours.

--Justement, j'avais l'idée de faire faire mon portrait... parce que

j'avais vu un prospectus de peintre; ressemblance complète 40 francs.

--Et probablement, demi-ressemblance 25 francs, air de famille 12

francs?

--Ah! je ne sais pas; mais j'aime mieux payer plus cher et voir Athalie.

--Vous n'avez pas même à hésiter.

--Merci, monsieur, j'y vais tout de suite; oh! que je voudrais pouvoir

vous dire comment ça se sera passé.

--Ah! par exemple, voilà qui me ferait grand plaisir.

--Vraiment?

--Vous n'avez pas idée du plaisir que ça me ferait.

--Eh bien, si vous voulez, je vous invite à dîner... sans façon.

--Faites-en un peu tout de même, je ne suis pas fier; où nous

trouverons-nous?

--Passage des Panoramas, à 7 heures.

--J'y serai.

Notre amoureux s'éloigna vivement; puis se retournant à l'entrée de

l'escalier:

--Merci encore, monsieur.... Oh! que je suis heureux de vous avoir

rencontré! Je vais faire faire mon portrait... à l'huile.

--C'est cela: à l'huile et au vinaigre; l'artiste y mettra même un

cornichon.

Resté seul:--Quel bon mari ça fera! dit Bengali.... Quand il sera marié,

je cultiverai sa connaissance; puis, tout à coup:--Oh! la charmante

enfant! fit-il.

Cette exclamation était motivée par l'entrée rapide d'une jeune fille,

tenant d'une main ses jupons retroussés, et, de l'autre, un carton

étroit et plat qu'elle cherchait à abriter de son mieux.--Impossible de

faire un pas de plus! dit-elle, mes jupes me collent aux jambes.

Elle tourna sa tête en arrière pour vérifier leur état lamentable et

elle les retroussa davantage pour protéger ses bas contre la boue dont

elles les couvraient.

Bengali eut un mouvement d'admiration:

--La jolie jambe! fit-il; si je lui offrais mon bras? Puis voyant la

belle fille retourner à la porte et regarder au loin:

--Comment, elle s'en va? et la pluie redouble!... C'est le cas de lui

offrir....

Et il courut à elle:--Pardon, mademoiselle, fit-il. Croyant qu'il

voulait sortir, la gentille réfugiée s'effaça:--Passez, monsieur,

dit-elle.

--Qui, moi, madame... ou mademoiselle, sortir d'un temps pareil, quand

j'ai un abri et une aussi charmante compagne d'infortune! Que dis-je,

d'infortune? pas pour moi; n'est-ce pas, au contraire, une véritable

bonne fortune qui me tombe du ciel, avec la pluie?

--Pardon, monsieur, permettez! je guette un omnibus.

--Un omnibus dans l'espoir d'y trouver place à l'intérieur? Chassez

cette illusion; ah! sur l'impériale, à volonté, comme disent les

conducteurs facétieux; mais, d'ailleurs, les dames n'y montent pas....

Je le regrette, je vous aurais conduite jusqu'à ce véhicule, je vous

aurais priée de monter la première; moi, je serais monté à votre suite.

--Merci, monsieur j'attendrai; ce n'est qu'un nuage qui passe.

--Un nuage qui passe! on en a vu qui passaient, comme cela, pendant six

semaines, et si j'osais vous offrir.... Ouvrant alors son parapluie:--Il

n'est pas neuf, dit-il, la soie fait penser à Jonas, elle aussi a été

mangée par la baleine, mais ça vaut mieux que rien.

A ce jeu de mots la jeune fille se mit à rire aux éclats, montrant de

petites dents éblouissantes.

Georgette (c'est son nom) était une jolie blonde, un peu forte, comme la

plupart des blondes, fraîche comme le printemps et riante comme la

nature en fleurs.

--Oh! fit-elle, en se retirant vivement du seuil de la porte, de l'eau

des gouttières qui est tombée sur mon carton; pourvu que mon éventail

n'en ait pas reçu.

--Un éventail! de ce temps-là? dit Bengali surpris; comme en-cas, alors,

en prévision du soleil.

--Oh! non, reprit Georgette, en riant de nouveau, je suis peintre sur

éventails et je vais livrer celui qui est enfermé dans ce carton.

--Ah! madame est artiste... ou mademoiselle?

--Mademoiselle, si ça vous est égal.

--Je le préfère... et monsieur votre père ou madame votre mère est

artiste aussi?

--Je suis orpheline, monsieur.

--Et moi, orphelin, mademoiselle. Quoi pas le moindre parent? Seule,

toute seule?

--Je n'ai qu'une marraine.

--Et moi qu'une tante, mademoiselle Piédevache, qui est aussi ma

tutrice jusqu'à mes vingt-cinq ans et je n'en ai pas encore

vingt-quatre.

--Piédevache! fit Georgette.

--Oui, une femme à barbe, qui se fait raser.

--Elle se fait raser! fit la jeune fille dans un éclat de rire.

--Tous les deux jours.

--J'ai connu des Piédevache, continue Georgette; ils étaient d'Orléans.

--Ah! non, ma tante n'est pas d'Orléans, répondit-il en riant, à la

grande surprise de Georgette qui ne voyait rien de risible dans cette

question de lieu de naissance.

Bengali ne lui donna aucune explication, mais il savait que la bonne

tante n'était d'Orléans à aucun point de vue, qu'elle avait même été au

mieux avec plusieurs Anglais extrêmement riches et généreux qui lui

avaient laissé d'opulents souvenirs.

--Excellente femme, ajouta-t-il, pleine d'indulgence pour les

peccadilles des jeunes gens.

--Vous en avez fait l'épreuve? demanda Georgette, toujours avec sa

belle humeur soutenue.

Bengali protesta.

--Moi, mademoiselle? Mais je suis le jeune homme le plus rangé qu'il y

ait; je me couche à 10 heures, quelquefois à 9, quelquefois à 8, dans

l'hiver; quelquefois même je ne me couche pas du tout.

Au nouveau rire de Georgette, Bengali se reprit et appuya: Non, pas du

tout, mademoiselle; je passe la nuit à me promener dans ma chambre.

Puis, d'un air romanesque, il ajouta: Dans ma chambre solitaire, me

disant: Ah! ce qu'il me faudrait, à moi, ce serait le mariage, un

mariage d'amour, avec une jolie petite femme... blonde... oh! surtout

blonde, mais grasse: une blonde maigre finit toujours par tourner au

plumeau.

Et la jeune fille, à qui cette comparaison grotesque ne pouvait

s'appliquer, de rire de plus belle. Bengali continua d'un ton

romanesque:

--Plus tard, de jolis bébés, le portrait de leur mère, des chérubins que

je ferais sauter sur mes genoux; que, par les beaux jours, nous

verrions se rouler sur l'herbe; j'en voudrais une nichée; mes moyens me

le permettent, j'ai 8,000 francs de rente et, en perspective, l'héritage

de ma tante Piédevache. Voilà mon caractère, mademoiselle... vous avez

l'air de douter.

Et Georgette, riant de nouveau:--Mais du tout, monsieur, je suis

convaincue que....

--Non non, mademoiselle... parce que vous m'avez vu rire, plaisanter;

mais c'est une simple question d'humeur, je suis gai; que voulez-vous,

on ne se refait pas.

--On se fait peut-être autre que l'on n'est en réalité.

--Comment, mademoiselle, vous croiriez que.... Ah! c'est juste, vous ne

me connaissez pas; vous vous dites: Voilà un monsieur qui m'accoste, qui

se dit: Oh! la jolie personne!...

--Mais du tout, monsieur, je n'ai pas de moi une telle opinion.

--Je l'ai, moi, mademoiselle; ceci, oui, je me le suis dit en vous

voyant, et c'est ce que se disent tout ceux qui vous voient, et vous

ajoutez: Il me raconte un tas de calembredaines, c'est un farceur, un

coureur d'aventures.... Et vous avez raison, je dois avoir l'air de tout

cela; mais l'air ne fait pas la chanson... et si je vous offre l'abri de

mon parapluie, croyez bien que c'est par simple obligeance et sans

arrière-pensée.

--Vous avez un bon moyen de me le prouver: me prêteriez-vous votre

parapluie, en me disant où je dois vous le renvoyer? Vous pouvez être

certain que....

--Oh! très volontiers, mademoiselle, je vous en fais même cadeau si vous

voulez: il n'est pas à moi.

Et les deux jeunes gens se mirent à rire de cette offre généreuse.

Bengali insista pour faire accepter à Georgette l'abri du parapluie, fit

remarquer qu'une pareille proposition est très naturelle, qu'elle se

fait tous les jours et est rarement repoussée. Georgette était crédule,

confiante, bonne enfant.

--Allons, dit-elle, la pluie ne cesse pas, on attend cet éventail....

La cause de Bengali était gagnée.

II

LA FAMILLE JUJUBE

Il est huit heures du soir: le dîner était prêt pour sept heures suivant

l'ordre rigoureusement donné, une fois pour toutes, par le maître de la

maison, petit tyran qui avait signifié à la bonne sa volonté d'être

servi--au doigt et à l'oeil;--à quoi cette fille avait répondu, entre

ses dents:--Oh! _à l'oeil_, non....

Athalie est à son piano, sa mère prête l'oreille:--Il me semble,

dit-elle, entendre la voix de ton père, dans l'escalier.... Non, je me

trompais.... Voyons si je l'aperçois?

Elle alla ouvrir la fenêtre, se pencha pour regarder au loin, puis se

retira vivement, chassée par la pluie qui lui fouettait le visage.

Madame Jujube est une petite femme de quarante-deux ans, blanche et

boulotte, aux yeux ardents, qui protestait contre cette théorie de son

époux, qu'à partir de quarante ans, une femme ne doit plus attendre de

son mari que les manifestations calmes d'un sentiment platonique, et,

cette théorie, il l'avait strictement mise en pratique. La résignation

contenue de l'épouse mise à la retraite d'âge, bien qu'en excellent état

pour l'activité de service, cette résignation se trahit par les baisers

qu'elle donne aux amis de la maison (particulièrement aux plus beaux

mâles): à ceux-ci, elle saute au cou dès leur arrivée, et ils ne voient,

dans cet accueil, que la démonstration bruyante d'une amitié expansive

et chaude.

Que dire de la fille? Pas grand'chose; l'insignifiance, assez gentille,

puérilement vaniteuse, à l'exemple de ses parents, mais au fond bonne

fille et capable, à l'occasion, d'un grand dévouement, comme nous le

verrons plus tard.

Athalie n'avait jamais eu d'enfance, c'est-à-dire qu'elle n'en avait

jamais connu les jeux; à sept ans, son père l'avait assise devant un

piano, pour lui donner les premiers éléments de cet instrument funeste;

car, ainsi que nous l'avons déjà dit, il avait la prétention, outre sa

peinture, d'être musicien, poète et chanteur. Aux gammes succédaient les

leçons d'écriture, de grammaire, d'histoire, de géographie que l'homme

universel lui donnait lui-même par économie... heureusement, car c'eût

été de l'argent perdu: la fille, au rebours du père qui croyait tout

savoir, n'ayant jamais pu rien apprendre. Quant aux travaux d'aiguille,

il n'en fut même jamais question, Jujube ayant déclaré qu'il n'élevait

pas sa fille pour qu'elle eût à raccommoder les chemises de son mari ou

à mettre des boutons à ses culottes.

Par contre, Athalie causait de tout, répétait des bribes de

conversations, auxquelles elle se mêlait à l'âge où l'on joue à la

poupée; aussi disait-on qu'elle causait comme une petite femme;

seulement, elle s'arrêta là: à vingt ans, elle cause encore comme une

petite femme et tout porte à croire que lorsqu'elle sera grand'mère, ses

raisonnements seront toujours ceux de la femme de douze ans.

--Madame, vint dire la bonne, voilà huit heures; si mon rôti est brûlé

ou calciné, ça ne sera pas de ma faute.

--Servez! répondit madame; puis, à sa fille:--Nous n'attendrons pas ton

père; c'est incroyable, sortir par une pluie battante, aussitôt son

déjeuner, et n'être pas rentré pour l'heure du dîner, et il sait que, ce

soir, il doit nous venir quelques amis; voyons, tu n'en finiras pas de

ton piano?

--Papa veut que je joue ce morceau-là chez madame de la Rousse-Tamponne;

c'est après demain et je ne le sais pas très bien, et puis je veux

l'essayer ce soir.

--Comment s'appelle-t-il, ton morceau?

--Ça s'appelle: «_Comme un éclair_»; je ne peux pas venir à bout de

faire l'éclair.

Et elle essaya: brrrrr!...

--Il n'est pas brillant, ton éclair, dit madame Jujube.

--Ce jeune homme qui est venu pour son portrait m'a fait perdre deux

heures.

--Il espérait toujours que ton père allait rentrer, et puis nous nous

sommes trouvés en connaissance; sans cela.... Je me disais aussi, quand

il est entré: Mais j'ai vu ce jeune homme-là quelque part.

--Oh! moi, je l'ai reconnu tout de suite; tu sais? je t'ai dit: C'est

monsieur qui était à table à côté de moi, à la noce d'Adrienne.

--Je me le suis bien rappelé, il a dansé avec toi, plusieurs fois, et il

m'a invitée aussi; il est très aimable.

--Oui, dit Athalie, et très spirituel.

--Oh! spirituel! Je ne m'en suis pas aperçue.

--Mais si, maman; il m'a fait rire tout le temps; il paraît qu'il va

acheter une pharmacie; il m'a demandé de lui donner notre pratique,

quand nous aurons besoin, soit d'Unyadi-Janos ou de n'importe quoi;

qu'il nous vendrait au-dessous du tarif; c'est très gentil de sa part.

--Certainement; est-ce que tu crois qu'il reviendra ce soir?

--Oh! j'en suis sûre, pour trouver papa; il m'avait dit, d'abord, qu'il

dînait avec un de ses amis, un jeune homme qui est très farceur, à ce

qu'il paraît; je l'ai engagé à l'amener, ajoutant que ça arrangerait

tout; alors il m'a promis de venir avec lui.

Un coup de sonnette se fit entendre:

--Ah! enfin, voilà ton père, dit madame Jujube.

En effet, c'était le maître de la maison; il n'y avait pas à s'y

méprendre, à la façon dont il dit:--Essuyez bien mon parapluie, avant de

l'étendre.

Jujube entra:--Ma robe de chambre, vite! ordonna-t-il, en quittant sa

redingote; ma manche droite est inondée, mon parapluie a goutté

dessus.... Ah! mes pantoufles! j'ai les pieds dans l'eau.

Madame Jujube lui passa sa robe de chambre, ornée du ruban de la Légion

d'honneur, et lui chaussa ses pantoufles en tapisserie, faites par

elle-même, sur le dessus desquelles elle avait brodé une croix du même

ordre.

--Je suis allé au musée Grévin pour m'abriter, dit notre légionnaire;

c'était comble; eh bien, croirais-tu que, pendant deux heures que j'y

suis resté, je n'ai vu que moi de décoré? Aussi, tout le monde me

regardait! Ah! à propos, comme je sortais, j'ai trouvé sous la porte

Marocain qui n'avait pas de parapluie et s'était abrité.

--Lui as-tu parlé de Georgette, papa? demanda vivement Athalie; est-ce

qu'elle est malade? est-ce qu'elle est fâchée?

--Aucunement, elle a beaucoup d'ouvrage, voilà tout.

--Ah! tant mieux; tu lui as dit que je l'aimais beaucoup et que ça me

faisait de la peine de ne pas la voir?

--Je lui ai dit que tu l'adorais. Voyons, on ne dîne donc pas?

Justement, la bonne vint annoncer que le dîner était servi; la famille

passa dans la salle à manger et l'on dîna à la hâte, les dames n'ayant

que bien juste le temps de s'habiller pour recevoir leur monde. Athalie

se retira de table la première.

--Il est venu un jeune homme, pour un portrait, dit madame Jujube; un

jeune homme qui était à la noce de mademoiselle Boulabert, qui m'a fait

danser deux fois; il a bien promis de revenir ce soir, il doit même

amener un de ses amis.... Espérons qu'il ne fera pas comme d'autres

personnes qui, elles aussi, étaient venues pour leur portrait et qui, ne

te trouvant pas, ne sont jamais revenues.... C'est très contrariant, de

manquer comme cela à gagner; nous avons pourtant besoin de....

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? interrompit l'artiste, avec le

ton de mauvaise humeur des gens qui se savent dans leur tort; est-ce que

je peux deviner qu'on viendra tel jour, à telle heure?

--Les personnes qui ont affaire à des peintres, dit timidement madame

Jujube, pensent qu'on les trouve toujours à leur atelier.

Jujube frappa violemment du poing sur la table:--Assez! cria-t-il;

est-ce que je ne suis pas maître de sortir quand bon me semble?

--Mais, mon ami, je ne t'ai pas dit....

--Formellement, non; mais je comprends à demi-mot et l'allusion était

assez claire.

--Je t'assure, mon ami, que....

--Assez! répéta notre tyran domestique; puis après un long silence, il

parla de la soirée de madame de Larousse-Tamponne, du succès qu'y aurait

Athalie avec son morceau «_Comme un éclair_», que, d'ailleurs, il le lui

ferait essayer ce soir devant quelques personnes; puis il ajouta: «Prie

donc madame de Larousse-Tamponne d'amener le plus de jeunes gens

possible à notre prochaine soirée.»

A ce propos, on causa d'Athalie et des dépenses faites pour la produire

dans le monde.

--Ce sont des dépenses nécessaires, dit le père.

--Je sais bien, mon ami, répondit la mère; du moment que nous acceptons

les invitations de nos amis, nous sommes obligés nous-mêmes....

--Naturellement! Et puis nous avons une fille à marier.

--Oui; malheureusement, nous avons beau aller dans les soirées, en

donner nous-mêmes, nous ne trouverons pas de mari; on sait qu'Athalie

n'a pas de dot....

--Pas de dot! s'écria Jujube avec colère; n'est-ce donc rien que d'être

musicienne, instruite, fille de Jujubès le peintre d'histoire, chevalier

de la Légion d'honneur, dont les soirées artistiques et littéraires sont

si recherchées?

Et frappant de nouveau sur la table, il cria: «N'est-ce donc rien, que

tout cela?»

Madame Jujube, qui partageait les vaniteuses illusions de son mari,

surenchérit encore sur les avantages qu'il faisait ressortir avec tant

d'ardeur; elle cita leurs relations avec des gens du meilleur monde,

ayant trente, quarante, cinquante mille francs de rente, et affirma

qu'on n'avait que l'embarras du choix parmi les candidats à la main

d'Athalie.

En effet, il s'en était déjà présenté huit, qui, eux, n'avaient éprouvé

aucun embarras dans leur choix: ne trouvant pas une compensation à la

dot absente dans l'honneur d'avoir un beau-père décoré depuis la robe de

chambre jusqu'aux pantoufles, ils avaient demandé à réfléchir et choisi,

sans hésiter, une épouse dans les riches connaissances de la famille

Jujube, à qui l'un d'eux avait envoyé la lettre de faire-part.

Le lendemain, il reçut la réponse suivante:

«Monsieur,

«J'ai reçu votre lettre de faire-part; elle est là devant moi; tout

à l'heure elle sera derrière.

«Je vous salue.

«Jujubès.»

Pour l'instant, les deux époux avaient, pour leur fille, des vues de

deux côtés; ils pensaient, d'abord, à une riche cliente, mademoiselle

Piédevache, qui se faisait peindre par Jujube, tous les cinq ans, et se

peignait, elle-même, au pastel tous les jours. Maintes fois elle avait

parlé, pendant les poses, d'un neveu, son seul héritier, avait fait des

allusions au sujet d'Athalie et on ne doutait pas que ces allusions ne

fussent des ballons d'essai; aussi, lui envoyait-on de fréquentes

invitations, tant pour les grandes soirées que pour les réunions

intimes.

L'autre époux, des idées matrimoniales duquel on ne doutait pas, c'était

M. Quatpuces, jeune savant, plein d'attentions pour Athalie qu'il

comblait d'éloges, et de prévenances pour madame Jujube, à qui, déjà, il

avait apporté des bouquets, galanterie très significative. Il ne

tarderait, sans doute, pas à se déclarer; ce soir, peut-être, car on

espérait le voir.

Il arriva le premier et les deux époux virent, dans cet empressement, un

nouvel indice des dispositions qu'ils lui supposaient.

M. Quatpuces était un jeune homme grave: il entra, portant avec gravité

un bouquet, qu'il offrit gravement à madame Jujube, laquelle s'extasia

sur la beauté des fleurs dont il était composé:--Ce sont des orchidées,

dit-il, et il expliqua que cette herbelée vivace appartient à la famille

des Monocotylédum, laquelle est divisée en sept grandes tribus: les

malaxidées, les épidondrées, les vandées, les orphydées, les néothiées

et les cypripediées, dont la racine est accompagnée de tubercules

charnus, ovoïdes ou globuleux, et la tige garnie de feuilles

engainantes, naissant de rameaux nommés pseudobales.

--Oh! pseudobales! c'est délicieux, dit madame Jujube.

Elle allait probablement embrasser Quatpuces pour pseudobales, lorsque

la bonne annonça madame Saint-Sauveur. La maîtresse de la maison courut

au-devant de la visiteuse.--Oh! que c'est aimable à vous, dit-elle, et

ce furent des caresses à n'en plus finir.--Madame de La Dolve! cria la

bonne; et madame Jujube quitta madame Saint-Sauveur pour la nouvelle

venue:--Oh! que c'est aimable à vous, lui répéta-t-elle.... Puis

arrivèrent successivement d'autres dames qu'elle accueillit avec le même

empressement, les mêmes minauderies, et le même:--Oh! que c'est aimable

à vous!

Et, naturellement, elle leur présenta le jeune et illustre savant, M.

Quatpuces, qu'elles félicitèrent de confiance. L'une des dames ayant

aperçu le bouquet, s'extasia sur sa beauté.--C'est une galanterie de

monsieur, dit madame Jujube; ce sont des orchidées. Quand vous êtes

entrées, mesdames, M. Quatpuces me décrivait ce genre de fleurs; c'est

extrêmement intéressant; je regrette bien que vous n'ayez pas été là

pour entendre cette savante définition.

--Je crois, dit Jujube, que si ces dames le priaient bien, M. Quatpuces,

qui est la galanterie même, recommencerait pour vous.

Quatpuces alla au-devant du geste suppliant esquissé par les

visiteuses:--Je vous en prie, mesdames, dit-il, je suis trop heureux....

--Ah! bravo! dit madame Jujube; mais d'abord, un verre de punch!

ajouta-t-elle, en voyant entrer la bonne portant un plateau.

Les dames Jujube présentèrent les verres de punch et bientôt le jeune

savant reprit la parole; arrivé au point où il était resté:

--Tenez, mesdames, continua-t-il, en montrant une des fleurs, voyez: au

centre de cette fleur s'élève une sorte de columelle!

--Oui, oui, répondirent les dames.

--Columelle? dites-vous, demanda madame Jujube.

--Oui, columelle, dit Jujube, enchanté d'étaler son savoir, du latin

_columna_, colonne.

--Pas précisément, répondit Quatpuces, mais de _columella_, petite

colonne.

--Enfin, c'est toujours une colonne, répliqua Jujube, qui n'avait jamais

tort.

Quatpuces reprit: «Columelle est le nom donné, en botanique, à l'axe

vertical de quelques fruits, qui persiste, après la chute de leurs

autres parties, comme dans le géranium. En conchiologie, on nomme aussi

columelle l'espèce de petite colonne qui forme l'axe de toutes les

coquilles spirales. Cette sorte de columelle se nomme gynosthème.

--Oh! gynosthème! exclama madame Jujube avec enthousiasme....

Gynosthème!

Quatpuces continua:--Au sommet du gynosthème, on trouve, excepté dans le

genre Cypripédium....

Madame Jujube allait se pâmer sur Cypripédium, quand on annonça MM. et

mesdames Blanquette. Elle eut un mouvement d'humeur et Jujube laissa

échapper un ah! d'impatience:

--On ne les voit à peu près jamais, dit-il à demi-voix, à sa femme, et

aujourd'hui que nous avons des visiteurs distingués....

La famille Blanquette fit son apparition.

Le monsieur au parapluie · 第 1 / 12 段