LES ACHATS

Une scène amusante, pendant les escales, est celle du retour à bord des

touristes chargés d'achats. Tout le long de l'escalier, c'est une

succession de paquets enveloppés de papiers jaunes, de hautes cornes de

rennes. Les femmes sont particulièrement heureuses. On a pu faire du

_Shoping_ à Tromsoe. Une fois sur le pont, chacun déballe ses

acquisitions devant tout le monde. Ce sont des peaux d'ours blancs qui

coûtent 150 ou 200 couronnes, c'est-à-dire 200 ou 300 francs, des

renards bleus plus chers qu'à Paris, naturellement, non montés, mal

préparés, mais qu'on déclare des occasions extraordinaires, chère

madame; des bottes de fourrures de tous les modèles; des pantoufles de

peau de renne ornées de lainages blancs et rouges qu'on trouve

délicieuses et qui, à Paris, seront déclarées des horreurs.

Une dame a acheté... un bateau. Elle en est folle de joie. Dès la montée

de l'échelle, ce sont des cris: «J'ai acheté un bateau. Vous savez, j'ai

acheté un bateau...!» Et sur le pont: «Vous allez voir mon bateau, parce

que je dois vous dire que j'ai acheté un bateau.»

Et comme quelqu'un, peu de temps après, lui dit: «Il parait, madame, que

vous avez acheté un bateau...» De très bonne foi, elle s'écrie:

--Comment savez-vous cela? C'est curieux comme on potine à bord...

Les retours sont gais. C'est un babillage, un piaillement, un étalage

naïf de petites vanités dans l'ébrouement des parapluies mouillés et des

caoutchoucs ruisselants.

_Vendredi 15 juillet._--Départ de Tromsoe.

Navigation dans le Lygenfiord. Toute la journée nous avons navigue, par

un soleil superbe, dans le Lygenfiord, entre deux rangées de hautes

montagnes couvertes de neige et séparées par des glaciers qui descendent

jusqu'à la mer. C'est un spectacle merveilleux que ce défilé de verdure,

de blancheurs neigeuses et de bleus glaciaires.

Il faudrait abuser des épithètes superlatives pour essayer de dépeindre

ce spectacle. J'avoue m'en sentir incapable. Je ne puis que dire notre

émotion, et le silence auquel nous étions condamnés par la grandeur de

ce décor dont les toiles de fonds étaient d'une hauteur dépassant mille

mètres.

Nous longeons la côte et tous les appareils photographiques, délaissés

sous les brumes des jours passés sont sortis des étuis, de sorte que la

vue des glaciers est, dans mon souvenir, accompagnée des bruits de

déclics de kodak et de plaques de vérascope qui tombent.

L'Illustration, No. 3259, 12 Août 1905 · 第 10 / 39 题