Dans les rues de Tromsoe; de-ci de-là, de bizarres personnages, petits,
roux, coiffés d'un bonnet bleu et rouge, comme des valets de carreau,
déambulent, couverts de fourrures, chaussés de bottes en peau de renne,
avec un assortiment d'objets bizarres en os, pendus à la ceinture et au
bout des doigts. Ce sont des Lapons. Ils sont moins sales qu'on ne s'y
attendait. Le visage rose ou rouge est éclairé par des yeux bleus, et
des cheveux filasses encadrent les pommettes saillantes du type mongol.
Ce sont bien des Lapons; mais ils sont trop liants, trop bons vendeurs,
ils parlent trop bien l'anglais; ils ressemblent trop, comme mentalité
commerciale, aux Italiens marchands de moulages qui nous mettent dans
les mains, à Paris, un objet dont on a offert le dixième du prix
demandé. Les Lapons suivent les touristes, offrant des _spoons_,
cuillers faites d'un os de renne et ornées d'un dessin en profil de cet
animal.
À Tromsdal, en face de Tromsoe, se trouve le fameux camp des Lapons tant
«blagué», tant attendu aussi. Il est établi à quatre kilomètres de la
côte. Pourquoi? Parce que le propriétaire du terrain qui le reçoit l'a
voulu ainsi afin de forcer les touristes à utiliser des voitures sur le
prix de location desquelles une part d'argent lui est remise.
Par un chemin impossible, cahoteux, détrempé, étroit, rocailleux,
franchissant des torrents et sur lequel les voitures tressautent, on
arrive au camp, après avoir traversé un bois de bouleaux qui, l'hiver,
disparaît sous la neige.
On nous a tellement dit que, ces Lapons, nous aurions pu les voir au
Jardin d'acclimatation, que nous sommes ravis de les trouver tout de
même un peu plus pittoresques. Sur un mamelon vert environné de
montagnes, trois ou quatre huttes ressemblent à de gros tas de terre.
Dans un enclos, voici les rennes, deux cents environ. Ils sont tout
petits et leurs ramures confondues font comme un fouillis agité de
branchages.
Nous entrons dans une hutte. Elle est bien telle qu'on l'a décrite, avec
le feu de bois au centre, au-dessous du trou ménagé au sommet. Tout
autour, à terre, sur des peaux, sont étendus les habitants. Des têtes de
morues sont suspendues pour sécher. Une montre en argent, à remontoir,
brille dans un coin. Une femme vêtue de fourrures et de lainages rouges
et bleus surveille un bébé tout blanc, bien emmailloté, dont le berceau
est un grand sabot de bois. Sur la prière d'un touriste, prière affirmée
par le don d'une pièce blanche, elle sort de la hutte pour être
photographiée, et, complaisamment, lève le voile qui cachait la figure
de l'enfant; mais, lorsque survient un nouveau touriste armé d'un nouvel
appareil, le voile est précipitamment baissé et ne se relèvera que
contre une nouvelle obole. Vous vous rappelez les tableaux d'église dont
le sacristain lève le rideau en Italie?
Les touristes--nous sommes près de deux cents--entourent et absorbent
les Lapons. Ce camp de Lapons ne ressemble plus maintenant qu'au pesage
d'un champ de courses de province. Il faut se contenter de contempler
des groupes. Là, une élégante Française a pris des mains d'une Laponne
un travail d'aiguille et lui montre un point de broderie nouveau. La
Laponne est dans le ravissement. Ici, un touriste bourre et allume la
pipe d'un être bizarre à l'oeil allumé, au visage d'ivrogne, un
Quasimodo avec des couleurs de personnage, d'un jeu de cartes barbares.
Des enfants norvégiens vendent des cartes postales. La carte postale
illustrée a unifié le monde.
Les Lapons font des affaires d'or. Ils vendent, à des prix très
exagérés, des objets fabriqués par eux: cornes de rennes, pipes d'os de
renne, blagues à tabac en peau de renne, cuillers d'os de renne, etc.
Voici l'heure de la fantasia finale. Un Lapon pénètre dans l'enclos où
sont les rennes, tenant un de ces animaux en laisse, un conducteur
docile qui donnera l'exemple aux autres. Le troupeau sort en tumulte de
l'enclos et, sous les aboiements des chiens et les cris des hommes,
traverse un torrent que le mouvement de la multitude de pattes minces
raye d'une barre d'écume. Tous les animaux, en un clin d'oeil, se
dispersent dans la montagne où ils disparaissent dans le taillis.
[Illustration: Le cap Nord.]
[Illustration: Un camp lapon, à Tromsdal.]
Il pleut, lentement, doucement, pleinement, avec constance. Le ciel et
la mer sont du même gris, on ne voit pas une ligne d'horizon, de sorte
que les bateaux tout noirs, avec leurs mâts, semblent suspendus dans
l'espace opalin et laiteux.
*
* *
Il y aurait à bord une jolie moisson de confessions à faire. Mais ce
serait une trahison que de répéter les secrets qu'on a pu surprendre
dans l'abandon forcé d'une vie commune d'un mois. C'est malheureux. On
ne peut ici indiquer que des silhouettes de groupes. Il y a tout un clan
d'isolées, de veuves ou de femmes mariées dont les maris sont restés en
France. Quels drames intimes ces séparations consenties ou imposées
peuvent-elles cacher? Il y a aussi des isolés. De quelles peines
cherchent-ils l'oubli? Pendant les heures du crépuscule sans fin, on
rêve à toutes ces misères et l'on sent qu'elle n'était pas exacte,
l'impression du début, qui nous faisait croire que notre bateau était
celui des gens heureux; nous avons aussi embarqué des douleurs.