_Les langues étrangères._
Quel est le meilleur moyen pour apprendre les langues étrangères aux
enfants?
Il est en très grand usage maintenant de donner aux enfants en bas âge
des bonnes étrangères pour leur apprendre les langues. Cet usage offre
des inconvénients, si les parents ne connaissent pas la langue qu'ils
font apprendre à leurs enfants.
Les bonnes étrangères ont, comme celles de France, des accents, des
prononciations vicieuses, et emploient des mots vulgaires, grossiers, et
des locutions peu grammaticales. Imaginez un enfant qui apprendrait le
français avec une Provençale, ou une Alsacienne! ou encore avec une
Auvergnate, et qui répéterait, d'après sa bonne:--_Fouchtra!... j'avons
ben faim à c'te heure!_--C'est exactement le même cas. Dans les pays
étrangers, comme dans le nôtre, chaque province a son patois et chaque
classe a ses expressions de politesse. Si des domestiques français
apprennent à votre enfant des mots insolites, vous vous en apercevez de
suite, et le reprenez. S'il vient vous dire: _C'est-y-embêtant_, ou
bien: _Ma bonne m'a dit que la dame d'en face est une....._ vous le
faites taire, et vous réprimandez la bonne; vous ne laissez pas aux
mauvaises habitudes le temps de s'invétérer, et vous êtes à même de
juger du degré d'éducation morale de votre domestique. Mais s'il s'agit
d'une langue que vous ne compreniez pas, tout moyen de contrôle vous
échappe.
On se réserve, il est vrai, de faire prendre plus tard des leçons à
l'enfant, mais il aura beaucoup de mal, alors, à renoncer aux travers
qu'il aura contractés; il faudra qu'il passe du temps à les perdre,
comme il aura passé du temps à les prendre. Je connais un Anglais du
meilleur monde, qui a appris le français avec une bonne, et qui n'a
jamais pu perdre la prononciation de:_ Mam'zelle, et qué que vous
v'lez._
Il est des nuances délicates qui dénotent la bonne société. On entend
souvent des étrangers de distinction, des princes russes, etc., dire:
_Ça m'embête!_ Ce sont des domestiques qui leur ont appris cette
expression élégante! et personne n'ose et n'a le courage de les avertir.
Il en sera de même pour vos enfants, si vous les faites examiner par
quelqu'un connaissant la langue qu'on leur a apprise de cette manière.
Il est bien difficile de se rapporter à des jugements, la plupart du
temps trop indifférents ou trop intéressés, poussés à la flatterie par
le désir de plaire ou à la dénigration par la jalousie.
Une de mes amies m'assurait, dernièrement, que son fils, ayant appris
l'anglais avec une bonne anglaise, le parlait parfaitement. Comment le
savait-elle? elle ne pouvait en être juge. En Angleterre l'usage, le bon
ton, ne permettent pas qu'on emploie souvent les mots _monsieur_ ou
_madame_; on dit: _oui_, _non_, ou _merci_, tout court. Les inférieurs,
les boutiquiers seuls répètent, à tout propos et à chaque minute: _Yes,
sir, yes sir_. Le fils de cette personne avait contracté cette habitude,
ainsi que celle d'abréviations qui ont lieu dans la langue anglaise
parlée familièrement et vulgairement, et il laissait à tous les Anglais
avec lesquels il causait l'impression qu'il était un valet.
Mais, en admettant même que l'accent soit bon, le langage correct,
devez-vous consentir que la première venue puisse dire à votre petite
fille, et même à votre petit garçon, des choses dont vous ne pouvez
apprécier l'opportunité; éveiller des idées, inculquer des prétextes,
précisément à l'âge où les enfants, comme de la cire molle, reçoivent la
moindre empreinte qui passe sur eux, et d'autant plus vite qu'elle
répond davantage aux instincts pernicieux que dame Nature jette au fond
de tout être humain? Naturellement, je ne m'adresse pas ici aux mères
frivoles, qui abandonnent la première éducation de leurs enfants à des
mains mercenaires; celles-là ne se donneront pas d'ailleurs la peine de
me lire; d'autres occupations, hélas! réclament leur temps et leur
attention. Je parle à ces bonnes et tendres mères de famille qui se
préoccupent du développement, autant au moral qu'au physique, des petits
êtres que Dieu leur a envoyés.
Si vous ne pouvez donner à vos enfants une _gouvernante_, c'est-à-dire,
une personne possédant une certaine instruction, et sur la moralité de
laquelle vous puissiez avoir les meilleurs renseignements, ainsi que sur
son accent, ne leur donnez pas de bonne étrangère ordinaire;
permettez-moi cet avis. On peut parfaitement apprendre une langue sans
cela; j'en vois constamment d'excellents exemples.
Voici la méthode que j'ai vu réussir, qui est simple et à la portée de
tout le monde. En même temps que les autres branches de la science, et
avec l'aide d'un bon professeur, l'enfant apprend grammaticalement la
langue étrangère, c'est-à-dire qu'il apprend à la lire et à l'écrire;
des dictées et des lectures à haute voix le familiarisent déjà avec la
prononciation; il est évident que l'élève ne parlera et ne comprendra
que fort peu, mais il pourra, je le répète, lire et écrire; c'est la
méthode Robertson. Quand l'instruction est finie, instruction, si c'est
un garçon, dans laquelle il a acquis la connaissance du latin et du
grec, qui facilite énormément l'étude des langues vivantes, vous le
conduisez ou l'envoyez passer six mois dans le pays même, en pension,
dans une famille particulière et distinguée (il s'en trouve beaucoup en
Angleterre et en Allemagne qui prennent des pensionnaires; ce sont
surtout des familles de pasteurs); et après quelques semaines, comme si
un voile se déchirait tout d'un coup, il comprendra et il parlera; mais
alors il le fera correctement et avec élégance, ses précédentes études
grammaticales et littéraires, son jugement ainsi que ses habitudes de la
bonne société l'y ayant préparé.
Si vous ne pouvez procurer ce séjour, ou si c'est d'une jeune fille
qu'il s'agit, qui ne puisse s'éloigner, vous lui donnez deux ou trois
heures par jour, pour converser avec elle dans la langue désirée, une
institutrice capable, qui ne parle pas un mot de français. Je vous
garantis qu'on apprend tout aussi bien de cette manière et avec moins de
risque.
On objecte que le jeune homme a tant de choses à étudier au collège,
qu'il n'a que peu de temps à consacrer aux langues étrangères. Dans ce
cas, il oubliera ce qu'il en aura appris, étant enfant, car rien ne
s'oublie aussi facilement qu'une langue qu'on ne parle pas, pour ainsi
dire, journellement, et j'en connais des cas; mais s'il veut plus tard
reprendre l'étude de cette langue, il réussira en peu de temps à se
familiariser avec elle.
Mon opinion est différente si vous parlez la langue que vous voulez
enseigner à votre enfant; alors, donnez-lui une bonne du pays, et qu'il
l'apprenne en même temps que le français; cela ne présente plus les
mêmes inconvénients; il en sera de même, si vous le conduisez dès son
enfance dans le pays où, entendant parler la langue par un grand nombre
de personnes, il n'est pas soumis à une influence unique.
En Allemagne, les accents diffèrent, suivant les provinces, encore
davantage peut-être qu'en France. Celui du Hanovre est le meilleur et le
plus pur; il équivaut à notre accent de Touraine, qui est supérieur à
celui de Paris, où l'on grasseie; l'accent berlinois est à celui de
Hanovre ce que celui de Paris est à celui de Tours; ensuite, vient
l'accent silésien, qui est bon aussi; mais évitez à tout prix de prendre
pour gouvernante une Bavaroise, une Saxonne ou une Autrichienne; votre
enfant apprendrait un allemand presque incompréhensible; dans le duché
de Bade, il est corrompu par le voisinage de la Suisse, et dans les
provinces du Rhin il n'est pas non plus très pur.
Pour la langue italienne, c'est l'accent florentin qui est le meilleur,
le seul bon; le romain est peut-être plus doux, mais tourne au patois,
ainsi que celui de Venise, les canzonnetas n'en ont que plus la couleur
locale; mais nous ne nous occupons pas ici de la fantaisie, qui vient
toujours assez facilement ensuite, si on le veut.
Quant à la langue anglaise, c'est la prononciation de la province de
Galles qui est la plus claire, ainsi que celle de la Louisiane en
Amérique. L'anglais de Boston, et de presque toutes les provinces
américaines, est corrompu par l'émigration allemande, si abondante. Le
vrai Anglais chante, bredouille, et mange toutes ses paroles en parlant;
aussi, en arrivant en Angleterre, un étranger, connaissant bien
d'ailleurs cette langue, mais dont les oreilles ne sont pas habituées à
ce mélange, éprouve une véritable difficulté à comprendre.
Les Irlandais et les Ecossais ne parlent que des patois, lesquels sont
excessivement pittoresques dans les ballades et les romans, mais
manqueraient totalement de charme dans la bouche de nos enfants, et
quand on pense que les bonnes anglaises sont la plupart irlandaises!
L'étude des langues s'est tellement propagée tout d'un coup en France,
qu'avec cet enthousiasme, peut-être un peu trop entraînant et
superficiel qui distingue notre caractère, nous nous sommes emparés à
tout prix de cette idée, et quelques personnes ont imaginé de faire
faire les premières études scolaires en langues étrangères. A première
vue, cette idée paraît sublime; en y réfléchissant cependant, on trouve
que nos enfants français sont, après tout, destinés à vivre en France, à
faire leur carrière en France, à parler, à écrire en français; or, notre
belle langue, chacun le sait, est d'une difficulté extrême; elle
renferme des règles et des exceptions innombrables, des délicatesses et
des nuances infinies; peu même de ceux qui consacrent leur vie à
l'étudier peuvent se flatter de s'en servir dans toute sa pureté et sa
correction; on ne saurait donc apporter trop de soins, trop de temps, ni
commencer trop tôt à en inculquer les principes. Au contraire, pour une
langue étrangère, il suffit de pouvoir se faire comprendre, de
l'entendre, de la lire et l'écrire assez convenablement pour des
relations d'affaires ou d'amitié; on ne prétendra jamais remplir la
carrière d'avocat ou de littérateur en pays étranger; une connaissance
plus superficielle est donc suffisante.