II

_Les langues étrangères._

Quel est le meilleur moyen pour apprendre les langues étrangères aux

enfants?

Il est en très grand usage maintenant de donner aux enfants en bas âge

des bonnes étrangères pour leur apprendre les langues. Cet usage offre

des inconvénients, si les parents ne connaissent pas la langue qu'ils

font apprendre à leurs enfants.

Les bonnes étrangères ont, comme celles de France, des accents, des

prononciations vicieuses, et emploient des mots vulgaires, grossiers, et

des locutions peu grammaticales. Imaginez un enfant qui apprendrait le

français avec une Provençale, ou une Alsacienne! ou encore avec une

Auvergnate, et qui répéterait, d'après sa bonne:--_Fouchtra!... j'avons

ben faim à c'te heure!_--C'est exactement le même cas. Dans les pays

étrangers, comme dans le nôtre, chaque province a son patois et chaque

classe a ses expressions de politesse. Si des domestiques français

apprennent à votre enfant des mots insolites, vous vous en apercevez de

suite, et le reprenez. S'il vient vous dire: _C'est-y-embêtant_, ou

bien: _Ma bonne m'a dit que la dame d'en face est une....._ vous le

faites taire, et vous réprimandez la bonne; vous ne laissez pas aux

mauvaises habitudes le temps de s'invétérer, et vous êtes à même de

juger du degré d'éducation morale de votre domestique. Mais s'il s'agit

d'une langue que vous ne compreniez pas, tout moyen de contrôle vous

échappe.

On se réserve, il est vrai, de faire prendre plus tard des leçons à

l'enfant, mais il aura beaucoup de mal, alors, à renoncer aux travers

qu'il aura contractés; il faudra qu'il passe du temps à les perdre,

comme il aura passé du temps à les prendre. Je connais un Anglais du

meilleur monde, qui a appris le français avec une bonne, et qui n'a

jamais pu perdre la prononciation de:_ Mam'zelle, et qué que vous

v'lez._

Il est des nuances délicates qui dénotent la bonne société. On entend

souvent des étrangers de distinction, des princes russes, etc., dire:

_Ça m'embête!_ Ce sont des domestiques qui leur ont appris cette

expression élégante! et personne n'ose et n'a le courage de les avertir.

Il en sera de même pour vos enfants, si vous les faites examiner par

quelqu'un connaissant la langue qu'on leur a apprise de cette manière.

Il est bien difficile de se rapporter à des jugements, la plupart du

temps trop indifférents ou trop intéressés, poussés à la flatterie par

le désir de plaire ou à la dénigration par la jalousie.

Une de mes amies m'assurait, dernièrement, que son fils, ayant appris

l'anglais avec une bonne anglaise, le parlait parfaitement. Comment le

savait-elle? elle ne pouvait en être juge. En Angleterre l'usage, le bon

ton, ne permettent pas qu'on emploie souvent les mots _monsieur_ ou

_madame_; on dit: _oui_, _non_, ou _merci_, tout court. Les inférieurs,

les boutiquiers seuls répètent, à tout propos et à chaque minute: _Yes,

sir, yes sir_. Le fils de cette personne avait contracté cette habitude,

ainsi que celle d'abréviations qui ont lieu dans la langue anglaise

parlée familièrement et vulgairement, et il laissait à tous les Anglais

avec lesquels il causait l'impression qu'il était un valet.

Mais, en admettant même que l'accent soit bon, le langage correct,

devez-vous consentir que la première venue puisse dire à votre petite

fille, et même à votre petit garçon, des choses dont vous ne pouvez

apprécier l'opportunité; éveiller des idées, inculquer des prétextes,

précisément à l'âge où les enfants, comme de la cire molle, reçoivent la

moindre empreinte qui passe sur eux, et d'autant plus vite qu'elle

répond davantage aux instincts pernicieux que dame Nature jette au fond

de tout être humain? Naturellement, je ne m'adresse pas ici aux mères

frivoles, qui abandonnent la première éducation de leurs enfants à des

mains mercenaires; celles-là ne se donneront pas d'ailleurs la peine de

me lire; d'autres occupations, hélas! réclament leur temps et leur

attention. Je parle à ces bonnes et tendres mères de famille qui se

préoccupent du développement, autant au moral qu'au physique, des petits

êtres que Dieu leur a envoyés.

Si vous ne pouvez donner à vos enfants une _gouvernante_, c'est-à-dire,

une personne possédant une certaine instruction, et sur la moralité de

laquelle vous puissiez avoir les meilleurs renseignements, ainsi que sur

son accent, ne leur donnez pas de bonne étrangère ordinaire;

permettez-moi cet avis. On peut parfaitement apprendre une langue sans

cela; j'en vois constamment d'excellents exemples.

Voici la méthode que j'ai vu réussir, qui est simple et à la portée de

tout le monde. En même temps que les autres branches de la science, et

avec l'aide d'un bon professeur, l'enfant apprend grammaticalement la

langue étrangère, c'est-à-dire qu'il apprend à la lire et à l'écrire;

des dictées et des lectures à haute voix le familiarisent déjà avec la

prononciation; il est évident que l'élève ne parlera et ne comprendra

que fort peu, mais il pourra, je le répète, lire et écrire; c'est la

méthode Robertson. Quand l'instruction est finie, instruction, si c'est

un garçon, dans laquelle il a acquis la connaissance du latin et du

grec, qui facilite énormément l'étude des langues vivantes, vous le

conduisez ou l'envoyez passer six mois dans le pays même, en pension,

dans une famille particulière et distinguée (il s'en trouve beaucoup en

Angleterre et en Allemagne qui prennent des pensionnaires; ce sont

surtout des familles de pasteurs); et après quelques semaines, comme si

un voile se déchirait tout d'un coup, il comprendra et il parlera; mais

alors il le fera correctement et avec élégance, ses précédentes études

grammaticales et littéraires, son jugement ainsi que ses habitudes de la

bonne société l'y ayant préparé.

Si vous ne pouvez procurer ce séjour, ou si c'est d'une jeune fille

qu'il s'agit, qui ne puisse s'éloigner, vous lui donnez deux ou trois

heures par jour, pour converser avec elle dans la langue désirée, une

institutrice capable, qui ne parle pas un mot de français. Je vous

garantis qu'on apprend tout aussi bien de cette manière et avec moins de

risque.

On objecte que le jeune homme a tant de choses à étudier au collège,

qu'il n'a que peu de temps à consacrer aux langues étrangères. Dans ce

cas, il oubliera ce qu'il en aura appris, étant enfant, car rien ne

s'oublie aussi facilement qu'une langue qu'on ne parle pas, pour ainsi

dire, journellement, et j'en connais des cas; mais s'il veut plus tard

reprendre l'étude de cette langue, il réussira en peu de temps à se

familiariser avec elle.

Mon opinion est différente si vous parlez la langue que vous voulez

enseigner à votre enfant; alors, donnez-lui une bonne du pays, et qu'il

l'apprenne en même temps que le français; cela ne présente plus les

mêmes inconvénients; il en sera de même, si vous le conduisez dès son

enfance dans le pays où, entendant parler la langue par un grand nombre

de personnes, il n'est pas soumis à une influence unique.

En Allemagne, les accents diffèrent, suivant les provinces, encore

davantage peut-être qu'en France. Celui du Hanovre est le meilleur et le

plus pur; il équivaut à notre accent de Touraine, qui est supérieur à

celui de Paris, où l'on grasseie; l'accent berlinois est à celui de

Hanovre ce que celui de Paris est à celui de Tours; ensuite, vient

l'accent silésien, qui est bon aussi; mais évitez à tout prix de prendre

pour gouvernante une Bavaroise, une Saxonne ou une Autrichienne; votre

enfant apprendrait un allemand presque incompréhensible; dans le duché

de Bade, il est corrompu par le voisinage de la Suisse, et dans les

provinces du Rhin il n'est pas non plus très pur.

Pour la langue italienne, c'est l'accent florentin qui est le meilleur,

le seul bon; le romain est peut-être plus doux, mais tourne au patois,

ainsi que celui de Venise, les canzonnetas n'en ont que plus la couleur

locale; mais nous ne nous occupons pas ici de la fantaisie, qui vient

toujours assez facilement ensuite, si on le veut.

Quant à la langue anglaise, c'est la prononciation de la province de

Galles qui est la plus claire, ainsi que celle de la Louisiane en

Amérique. L'anglais de Boston, et de presque toutes les provinces

américaines, est corrompu par l'émigration allemande, si abondante. Le

vrai Anglais chante, bredouille, et mange toutes ses paroles en parlant;

aussi, en arrivant en Angleterre, un étranger, connaissant bien

d'ailleurs cette langue, mais dont les oreilles ne sont pas habituées à

ce mélange, éprouve une véritable difficulté à comprendre.

Les Irlandais et les Ecossais ne parlent que des patois, lesquels sont

excessivement pittoresques dans les ballades et les romans, mais

manqueraient totalement de charme dans la bouche de nos enfants, et

quand on pense que les bonnes anglaises sont la plupart irlandaises!

L'étude des langues s'est tellement propagée tout d'un coup en France,

qu'avec cet enthousiasme, peut-être un peu trop entraînant et

superficiel qui distingue notre caractère, nous nous sommes emparés à

tout prix de cette idée, et quelques personnes ont imaginé de faire

faire les premières études scolaires en langues étrangères. A première

vue, cette idée paraît sublime; en y réfléchissant cependant, on trouve

que nos enfants français sont, après tout, destinés à vivre en France, à

faire leur carrière en France, à parler, à écrire en français; or, notre

belle langue, chacun le sait, est d'une difficulté extrême; elle

renferme des règles et des exceptions innombrables, des délicatesses et

des nuances infinies; peu même de ceux qui consacrent leur vie à

l'étudier peuvent se flatter de s'en servir dans toute sa pureté et sa

correction; on ne saurait donc apporter trop de soins, trop de temps, ni

commencer trop tôt à en inculquer les principes. Au contraire, pour une

langue étrangère, il suffit de pouvoir se faire comprendre, de

l'entendre, de la lire et l'écrire assez convenablement pour des

relations d'affaires ou d'amitié; on ne prétendra jamais remplir la

carrière d'avocat ou de littérateur en pays étranger; une connaissance

plus superficielle est donc suffisante.

Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle · 第 39 / 73 题