I
_La musique au point de vue de l'instruction masculine._
Est-il utile que mes fils apprennent la musique? demande une mère.
Oui, certainement oui. Faites tout votre possible, employez toute votre
autorité, pour que vos fils soient aussi musiciens que vos filles, et
apprennent un instrument quelconque.
Quelle jouissance, quel agrément, quel bienfait pour leur avenir cela
peut leur procurer, de quelle utilité, de quelle ressource cela peut
leur devenir, vous ne vous en faites pas une idée, puisque vous posez
cette question.
Dans le monde, à part la petite satisfaction de vanité, ce talent, aussi
petit qu'ils l'aient, les fera rechercher et aimer de leurs supérieurs;
un aide-de-camp, un secrétaire, un fonctionnaire de l'administration, un
jeune magistrat, arrivant dans une petite ville, présenté dans une
société, se voit de suite agréé, accueilli d'une manière bien
différente, s'il est précédé d'une réputation de musicien. Il sera donc
bon à autre chose qu'à danser, qu'à dire des niaiseries, qu'à stationner
devant le buffet, se dit-on, et on en conclut, avant même de le voir,
qu'il doit être un homme distingué, ou du moins qu'il en a reçu
l'éducation. Il trouve plus facilement accès dans les familles et près
des femmes de la bonne société; étant plus à même qu'un autre de se
plaire avec ces dernières, d'apprécier leurs distractions et d'en jouir,
il est, par ces motifs, éloigné des compagnies communes et perverses.
Car, en laissant de côté la considération que cela puisse contribuer,
dans bien des cas, à l'avancement d'un jeune homme et à sa position dans
le monde, l'influence que la connaissance de cet art a sur ses
sentiments et sur ses habitudes, est incontestable. «Dieu nous a donné
la musique pour calmer nos passions», a dit Platon. Lorsqu'on est initié
aux pensées sublimes et élevées des grandes conceptions musicales,
lorsqu'on est sensible aux accents de la divine harmonie, on ne saurait
être vulgaire, ni mauvais. Même regardée comme puérile, la musique offre
à l'homme, aussi bien qu'à la femme, un délassement noble et pur, au
lieu des délassements trivials dans lesquels le sexe masculin est obligé
de se jeter, pour se reposer des luttes et des travaux positifs de la
vie.
Pourquoi, ce qu'on apprend à la fille, ne pas l'apprendre au garçon, qui
doit devenir son compagnon plus tard? Quelle jouissance, s'ils sont tous
deux musiciens, le mari et la femme goûteront ensemble! Ce sera une
puissante raison qui le retiendra à la maison, que la plupart du temps
il quitte parce qu'il ne sait qu'y faire. C'est une similitude de goûts
qui les rapprochera (il n'en existe jamais trop), qui leur rendra courts
et agréables les moments qu'ils ont à passer ensemble; d'un autre côté,
combien de jeunes femmes vont chercher au dehors un auditoire qu'elles
ne trouvent pas dans leurs maris! Et encore, quels compagnons pour la
solitude, quelle consolation pour les moments de découragement, existent
dans Mozart et ses émules.
Tout homme insensible à la musique n'est homme qu'à demi; la musique est
la langue des dieux, elle est un bienfait du ciel dont elle est
descendue. Mais, pour la goûter, il est à peu près indispensable d'être
musicien soi-même. Quelques parents objecteront que les jeunes gens sont
obligés, dans les lycées, de sacrifier leurs heures de récréation à
cette étude, et que cela peut nuire à leur santé!
Et comment fait-on dans les autres pays? car, il faut bien l'avouer,
l'éducation masculine sous le rapport des arts d'agrément est
singulièrement négligée en France; cependant, les études de philosophie
et de sciences ne sont pas inférieures aux nôtres à l'étranger, et les
hommes n'en sont pas moins forts et robustes, adroits à la gymnastique
et à tous les exercices du corps qui ont développé leurs facultés
physiques, sans avoir exigé qu'on négligeât le développement de leurs
facultés morales.
Il ne peut pas être donné à tous d'acquérir un grand talent musical; il
faut d'ailleurs, pour cela, une disposition particulière; pourvu qu'ils
en sachent assez pour cultiver leur voix s'ils en ont, et pour jouer une
valse ou un accompagnement, ce sera suffisant pour avoir quelque
influence sur leurs moeurs et leurs idées.
A une certaine époque de ses études scolaires, le jeune garçon sera
obligé d'abandonner momentanément cet art, du moins en partie; mais le
connaissant déjà, il y reviendra après, avec d'autant plus de délices.
Dans l'enfance, le petit garçon se prête volontiers, comme tous les
enfants, à apprendre la musique. Il appartient alors à la mère de lui en
inculquer, lorsqu'il est encore tout jeune, le goût et les principes
élémentaires. C'est un précieux fondement que vous jetez pour plus tard.
Avant que le latin et le grec viennent s'emparer de lui, faites
commencer le violon à votre enfant, si vous lui voyez les moindres
dispositions. Si vous ne lui en voyez pas, tâchez de les lui faire
naître, de les développer, par tous les moyens possibles; qu'il
apprenne, surtout, à en faire un délassement, et point un travail.
Autrement; lorsqu'il entrerait au collège, la force de l'âge, les heures
sédentaires que réclament les études, le poussant aux exercices
turbulents, s'il fallait qu'il commençât la musique, l'y feraient
renoncer ou la prendre en dégoût. La connaissant déjà, il ne se refusera
pas à la continuer. Dès l'âge de dix-huit ans, parfois plus tôt, le
jeune homme s'aperçoit de tout le plaisir qu'il peut en retirer et il ne
regrette plus le temps qu'il y a passé, ni les récréations qu'il y a
sacrifiées. Il n'y a pas d'exemple d'un jeune homme de cet âge qui ne
soit satisfait d'être musicien, ou qui ne regrette de ne pas l'être.
Avec les années, cette satisfaction ne fait que s'accroître, ou ces
regrets ne deviennent que plus amers; j'en ai été témoin, maintes fois,
chères lectrices, et c'est par expérience que je vous parle.
Parfois, des personnes qui, soit par la négligence de leurs parents,
soit par nonchalance ou inaptitude totale de leur part, ne possèdent pas
telles ou telles connaissances, ont le mauvais goût, comme fiche de
consolation, d'en faire fi, de les dédaigner, devant ceux mêmes qui ont
le bonheur de les posséder. «A quoi bon jouer du piano ou du violon,
savoir la musique! on en fera toujours bien assez sans moi! disent-ils;
les soucis de la vie vous forcent souvent à abandonner ça! A quoi bon
apprendre les langues étrangères? dans tous pays, on trouve des gens qui
parlent le français!»
Pauvres gens! l'ignorance, la fatuité et la jalousie les font parler
ainsi, et ils en sont les premières victimes; ils ne s'aperçoivent pas
qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des gens sensés! Alors même que
cela ne leur serait d'aucune utilité, le fait seul d'acquérir une
amélioration quelconque est un devoir pour nous. Autant vaudrait-il
qu'ils dissent: «A quoi bon distinguer, le ciel des ténèbres, penser et
aimer, avoir un coeur, une intelligence, on peut remplacer tout cela...
avec de l'argent peut-être?» Ne nous laissons pas influencer par des
raisonnements aussi absurdes, provenant d'esprits bornés et envieux;
contentons-nous de leur répondre:
«Vous parlez ainsi, mes bons amis, parce que vous êtes comme le renard
de la fable de Lafontaine, qui, regardant les raisins qu'il ne pouvait
atteindre, disait qu'il les trouvait trop verts. Les raisins sont trop
verts pour vous, voilà tout!»