Mais vous entrevoyez combien il était malaisé au poète de prolonger

durant deux actes cette lutte pour le martyre, ce renchérissement

ininterrompu dans le plus surprenant héroïsme, et d'en soutenir sans

défaillance l'écrasant _crescendo_. Comment faire parler ces âmes,

toutes parvenues au dernier point de tension morale? Le seul tort de

M. Jules Barbier, c'est d'avoir conçu un sujet où le poète était

obligé d'être génial, et où, le fût-il, il risquait de l'être avec

trop d'uniformité et d'ajouter à la monotonie de l'horreur physique la

monotonie de la sublimité spirituelle. Mais ce sujet trop beau, c'est

aussi le mérite de M. Barbier d'avoir osé le tenter. Il n'a pas

d'ailleurs été partout inégal à sa tâche; et voici une scène,--la

dernière,--où la maternité chaste et sanglante de Blandine, aidant le

pauvre petit Ponticus à souffrir et à mourir, est peinte de traits

assez forts et assez doux:

PONTICUS

Pardonne-moi, j'ai peur!

BLANDINE

Est-ce qu'on a peur?... Pense

Non pas à la douleur, mais à la récompense!

N'afflige pas Jésus par ton manque de foi!

Car il te voit, Jésus!... sans te parler de moi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je te sens sur mon coeur tout gros de tes alarmes,

Comme un fils enfanté dans les cris et les larmes!...

Songe que tout sera fini dans un moment.

PONTICUS

Oui, laisse dans tes yeux parler ton coeur charmant.

BLANDINE, _le berçant_.

Mon Ponticus! (_Clameurs au dehors_.)

PONTICUS

Dieu!

BLANDINE

Quoi?

PONTICUS

Ces cris! ces cris de rage!

BLANDINE,

_lui mettant les mains sur les oreilles_.

N'entends pas!

PONTICUS

Ah! ce sang!

BLANDINE, _lui mettant une main devant les yeux_.

Ne vois pas!... Du courage!

Et, quand le petit Ponticus est sur le chevalet:

Non! tu ne souffres pas!... je le veux!... je l'ordonne!

PONTICUS

Non... je ne... souffre... pas... (_Sa tête retombe; il meurt_.)

BLANDINE

Jésus!... Je vous le donne!

Oui, cela est beau, ne craignons pas de le dire. Mais, ailleurs, il

semble que l'auteur eût pu nous montrer une Blandine plus originale et

plus saisissante. Renan écrit: «... Quant à la servante Blandine, elle

montra qu'une révolution était accomplie. Blandine appartenait à une

dame chrétienne, qui sans doute l'avait initiée à la foi du Christ. Le

sentiment de sa bassesse sociale ne faisait que l'exciter à égaler ses

maîtres. La vraie émancipation de l'esclave, l'émancipation par

l'héroïsme, fut, en grande partie, son ouvrage. L'esclave païen est

supposé par essence méchant, immoral. Quelle meilleure manière de le

réhabiliter et de l'affranchir, que de le montrer capable des mêmes

vertus et des mêmes sacrifices que l'homme libre! Comment traiter avec

dédain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphithéâtre plus

sublimes encore que leurs maîtresses? La bonne servante lyonnaise

avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des

apparences humaines, que Dieu se plaît souvent à choisir ce qu'il y a

de plus humble, de plus laid et de plus méprisé pour confondre ce qui

paraît beau et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les

tortures et brûlait de souffrir...»

Il m'eût donc plu que l'auteur conçût cette tragédie chrétienne de

façon qu'elle signifiât principalement le triomphe moral des esclaves,

des petites gens, des ignorants grands par le coeur. Blandine eût

gardé, dans le commencement du drame, l'attitude effacée et muette que

lui prête habilement M. Barbier, et qui est destinée à faire un

dramatique contraste avec le rôle prépondérant qu'elle joue dans la

suite. Mais, en outre, les chrétiens de la bonne société, Attale,

Æmilia, Épagathus, Alexandre même, tout en la regardant comme leur

soeur en Dieu, n'eussent pas, d'abord, fait grande attention à elle,

lui eussent témoigné tout juste les sentiments fraternels qui sont «de

commandement», et, malgré eux, se ressouvenant de leur condition

sociale, eussent considéré l'humble servante comme une créature égale

sans doute à eux-mêmes par sa participation au rachat divin, mais

inférieure par l'intelligence, l'éducation, la distinction morale. Il

dut y avoir nécessairement de ces nuances dans les sentiments

qu'éprouvèrent les premiers chrétiens patriciens pour leurs frères

esclaves. Et l'effacement de ces nuances sous la pourpre du commun

martyre eût été ici presque tout le drame.

Au reste, dans ce drame que je rêve, Blandine ne payerait point de

mine. Elle ne serait point la belle fille à la robe blanche et aux

longs cheveux soignés qu'on nous montrerait certainement si la pièce

de M. Barbier était représentée. Elle serait petite, faible de corps,

plutôt laide, comme il semble qu'elle ait été dans la réalité. Et ce

serait une raison de plus pour que ses frères patriciens, lettrés,

élégants, l'eussent non pas dédaignée, mais négligée un peu, et

presque ignorée. Or, du jour où il s'agirait de souffrir et de verser

son sang, il apparaîtrait tout aussitôt que l'âme de la fille chétive

et disgraciée est plus forte, plus douce et plus haute que celle même

de ses plus saints compagnons. Cela se ferait sans qu'elle s'y

efforçât. Elle demeurerait modeste, elle ne se mettrait point en

avant; mais on irait à elle parce qu'on sentirait en elle une divine

flamme de charité et de foi. Elle serait le guide et le réconfort de

tous. Elle aurait des mots simples et profonds, que je ne me charge

point de trouver, des mots qui ressembleraient à quelques-uns de ceux

que Tolstoï a su prêter au vieil Akim ou à Platon Karatief. Et la

patricienne Æmilia découvrirait avec étonnement et vénération la

sainteté de son esclave; et, comme autrefois Blandine aidait Æmilia à

sa toilette et lui parfumait ses cheveux, Æmilia à son tour servirait

Blandine dans la prison, lui rendrait les offices qu'on se doit entre

martyres, laverait ses plaies avec l'eau de la cruche et essayerait de

démêler sa maigre chevelure raide de sang coagulé. Et ainsi Blandine

deviendrait le centre du drame, ce qu'elle n'est pas dans la pièce de

M. Barbier où l'intérêt, si je ne m'abuse, se disperse un peu, et où

plusieurs des autres personnages, beaucoup moins singuliers et

significatifs que Blandine, occupent une aussi grande place que

l'humble et sublime servante.

Mais il est temps d'arriver à _l'Incendie de Rome_. Là aussi nous

retrouvons d'abord les éléments habituels d'une tragédie chrétienne.

Il y a une Leuconoé patricienne, amoureuse d'un esclave chrétien:

c'est Marcia, femme du préfet de Rome. (Oh! que voilà une aventure qui

a dû être rare dans la réalité!) Il y a l'épicurien sceptique, et

c'est Pétrone. Il y a le généreux esclave notre ancêtre, et c'est ici

«Faustus, esclave germain», etc. Une déplorable «couleur locale» ne

cesse d'égayer la pièce. Dès la première page, il est question de

loirs assaisonnés de miel et de pavots, d'oeufs de paon de Samos, de

gelinottes de Phrygie enveloppées dans des jaunes d'oeufs poivrés,

etc. Sous prétexte qu'ils sont lointains, les personnages s'expriment

avec une noblesse soutenue. Voici la première phrase du chef des

cuisines: «Jamais festin plus somptueux n'aura été servi dans le

triclinium du préfet de Rome, Pedanius Secundus»; et l'intendant

Priscus, à peine entré, interpelle les esclaves en ces termes choisis:

«Approchez, Égyptiens, et vous, Éthiopiens, plus noirs que Pluton,

dieu des enfers... À mesure que les convives apparaîtront dans

l'atrium, précipitez-vous à leurs pieds; que rien ne manque à leurs

ablutions. Quant à vous, femmes, répandez vos cheveux sur vos épaules,

afin que les amis de Pedanius puissent, s'ils le désirent, essuyer

leurs mains.»--Les auteurs ont voulu nous mettre sous les yeux la vie

élégante sous Néron, et la vie néronienne elle-même. C'était une

entreprise difficile. Quand ils ont fait dire à Néron qui veut séduire

Marcia: «Oh! veux-tu? à nous deux nous imaginerons, nous vivrons une

vie affinée, grandiose, non vécue jusqu'ici... Elle ne t'attire donc

pas, cette existence surhumaine? Oh! songes-y: pouvoir tout ce que tu

veux!» Et encore: «J'avais fait pour toi un beau rêve: j'aurais

réalisé pour toi toutes les jouissances que peut imaginer un artiste

tout-puissant; j'aurais accumulé les voluptés, les fêtes!» ils sont,

si j'ose m'exprimer ainsi, au bout de leur rouleau... Je crois que

l'emploi des vers s'imposait ici. Les auteurs n'y eussent pas mis une

idée de plus que dans leur prose; mais de beaux vers (il les fallait

beaux) nous eussent peut-être suggéré, par leur musique et par leur

volupté propre, quelque chose des voluptés néroniennes et de ce que

Cléopâtre avait appelé déjà «la vie inimitable»...

La pièce elle-même est une broderie industrieuse sur le chapitre des

_Annales_ où Tacite conte l'assassinat de Pedanius Secundus et ce qui

s'ensuivit.--Ce Secundus est un abominable homme. Il livre, par

servilité, sa femme Marcia à Néron. Il viole la jeune Grecque Hébé,

puis, l'ayant donnée pour femme à l'esclave germain Faustus, la lui

enlève contre la foi jurée. Et c'est pourquoi Faustus égorge Secundus

dans sa chambre, avec l'assentiment de Marcia qui a surpris le

complot, et malgré l'esclave chrétien Théomène, qui se jette au-devant

du poignard pour protéger son maître. Tous les esclaves de Pedanius

sont, selon l'atroce loi romaine, arrêtés et condamnés. Mais

quelques-uns, parmi lesquels Théomène et Faustus, ont pu se réfugier

aux catacombes, où l'inquiète Marcia les rejoint et, tombée amoureuse

de l'héroïque Théomène, est convertie par lui à la foi du Christ...

Tout cela est habilement développé. Il y a du mouvement, de la

variété, des coups de théâtre qui, pour être facilement prévus, n'en

font pas moins de plaisir, des fins d'actes qui sont toutes «à effet»,

des scènes tumultueuses à personnages nombreux et qui sont très bien

réglées. MM. Éphraïm et La Rode ne s'entendent pas plus mal que

d'autres à «mouvoir les masses.» Si la pièce était représentée (et je

ne vois pas pourquoi l'Odéon n'en tenterait pas l'épreuve), peut-être

paraîtrait-elle au public intéressante, colorée, violemment

dramatique, qui sait?... Mais à la lecture, et jusqu'à l'endroit où

j'en ai arrêté le compte rendu, cette oeuvre intelligente ne semble

point particulièrement neuve, et je dirais qu'elle rentre dans

l'ordinaire «formule» des tragédies romano-chrétiennes, si, dans sa

dernière partie, ne se marquait fort heureusement le dessein par

lequel surtout elle vaut.

Ç'a été une «opinion distinguée», du moins parmi les journalistes, et

c'est devenu un lieu commun, de rapprocher nos révolutionnaires les

plus emportés, et spécialement nos anarchistes, des chrétiens de la

primitive Église, et d'affirmer qu'ils se ressemblent comme des

frères. Si l'on considère en elles-mêmes ces deux espèces d'hommes,

rien de plus faux qu'un tel rapprochement, puisque les chrétiens

étaient chastes, doux, résignés, qu'ils combattaient en eux la

«nature» à laquelle nos «libertaires» font profession de s'abandonner;

qu'ils pratiquaient justement les vertus qu'un bon anarchiste doit

avoir le plus en horreur; et qu'ils ne tuaient pas, mais, au

contraire, se laissaient tuer. Sans compter qu'ils étaient déjà par

leurs croyances (il n'y a pas à dire!) des manières de «cléricaux.»

Mais avec tout cela, il est certain que les chrétiens devaient être

assez exactement, aux yeux de la société régulière des premiers

siècles, ce que les plus violents révolutionnaires sont pour la

nôtre. L'État et le peuple romain se trompaient en attribuant aux

chrétiens des crimes et des pratiques infâmes; ils ne se trompaient

point en les considérant comme des ennemis irréductibles.

Si les communautés chrétiennes étaient composées, en majorité, de très

douces âmes, il devait pourtant s'y rencontrer, surtout parmi les

catéchumènes, des malheureux venus là par désespoir, excès de

souffrance, haine de la société établie, instinct de révolte,

insuffisamment instruits et non encore imprégnés de l'esprit de Jésus.

Or la haine des corruptions sociales, si l'on n'y prend garde, est

toute proche de la haine des élégances, qui est toute proche de la

haine des richesses, qui est toute proche de la haine des riches, qui

implique aisément la condamnation de l'ordre social lui-même. Elle

revêt donc assez aisément un caractère révolutionnaire. Les âmes

chrétiennes les plus douces et les plus abondantes en vertus parlaient

des «infamies du vieux monde» dans les mêmes termes que le font

aujourd'hui les anarchistes les moins vertueux. Et comme ceux-ci

croient à l'avènement de la Cité idéale, les chrétiens croyaient au

_millenium_, au règne des saints, dont une des conditions était la

destruction de Rome et de l'Empire. Cette destruction, ils

l'appelaient de leurs voeux, et c'était assurément un désir permis.

Mais il n'est pas impossible qu'à force de la désirer, et comme une

chose promise par Dieu, certains néophytes grossiers et véhéments

fussent tentés d'y mettre la main. Comment, échauffé par les pieuses

imprécations d'un saint prêtre, le sympathique barbare Faustus passe

soudainement du désir à l'acte, c'est ce que MM. Éphraïm et La Rode

nous montrent dans une scène qui est, à coup sûr, la plus précieuse de

leur drame.

Dans une salle des catacombes, à la lueur des torches, devant ses

frères qui viennent d'apprendre que les quatre cents esclaves de

Secundus ont été exécutés, le prêtre Timothée,--en des phrases dictées

par Dieu même, puisqu'elles sont empruntées à l'«épître catholique de

saint Jacques» et à l'Apocalypse,--maudit la ville impure et

sanguinaire et en prophétise la fin: «... Riches! pleurez et jetez des

cris, à cause des malheurs qui vont tomber sur vous!... Vos richesses

sont pourries! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers crie

contre vous... Vous avez condamné et mis à mort les innocents, les

justes, qui ne vous résistaient point... Qu'elle pleure et qu'elle

gémisse, la ville d'iniquité!... Parce que, dans cette grande ville,

le sang des saints et des innocents a été répandu... le Seigneur

enverra le feu tordre dans ses flammes, comme dans les anneaux d'un

serpent, tous ces palais superbes, tous ces repaires de voluptés

infâmes!» Et enfin: «... Sur vous qui aimez Dieu se lèvera le soleil

de la justice. Quand les cieux auront passé... quand les éléments

embrasés auront été dissous... vous, les pauvres... vous

ressusciterez en vos corps glorieux, et vous jouirez d'une félicité

infinie.»

Alors Faustus (remarquez que ce qu'il vient d'entendre est tout ce

qu'il connaît du christianisme,):--«Voilà ce que ton Dieu promet?...

Je crois en lui!--Mais, dit Marcia, où est-il, l'envoyé de Dieu qui

allumera l'incendie? Où est-il, celui que Dieu a choisi pour renverser

cet empire sanglant?--Ce sera moi!» dit Faustus en arrachant une

torche fixée à la muraille; et, suivi de quelques-uns de ses frères,

il s'en va mettre le feu à la ville.

Si cela est peut-être discutable, cela est fort dramatique; et très

dramatique aussi, au dernier tableau, du haut de la terrasse de Néron,

le saut des martyrs dans les flammes.

LES DEUX TARTUFFE.

6 Juillet 1896.

Presque tous nos meilleurs comédiens ont voulu s'essayer dans le rôle

de Tartuffe, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux y ait jamais remporté

un entier succès. D'où vient cela?

C'est peut-être que ce rôle n'est pas très bon.--Que le personnage

soit antipathique, cela ne serait rien; il pourrait être sauvé soit

par beaucoup de comique, soit par un peu de terreur. Mais il est

double. Il y a dans Tartuffe, et très distinctement, deux Tartuffe.

Tartuffe est, d'abord, une espèce d'épais et hideux bedeau. Il pète de

santé; il a le visage allumé et l'oreille rouge. C'est un goinfre. Il

lui arrive de «roter» à table. (La délicatesse de nos Comédiens

officiels a supprimé, je ne sais pourquoi, les vers où cette

incongruité est rappelée.) Il est laid, d'aspect repoussant. Dorine y

insiste: elle dit qu'il est difficile d'être fidèle à de certains

maris «faits d'un certain modèle.» Et encore: «Oui, c'est un beau

museau!» Elle dit ironiquement qu'il est «bien fait de sa personne.»

Elle dit à Marianne qu'il faut qu'une fille obéisse à son père,

voulût-il lui donner un singe pour époux. Le point est donc hors de

doute.

Ce premier Tartuffe, au surplus, est une brute. Il n'a aucune finesse.

C'est par les artifices les plus grossiers, les plus faciles à percer,

les plus impudents, ou, pour mieux dire, les plus naïfs, qu'il a

séduit Orgon; par des momeries de truand de la dévotion, des «soupirs»

et des «élancements» à faire retourner les gens, etc... Il a des

affectations purement imbéciles, comme lorsqu'il crie à Laurent de

«serrer sa haire avec sa discipline», ou lorsqu'il s'accuse d'avoir

tué une puce avec trop de colère. Il est si obtus que, voulant se

déclarer à une femme jeune, spirituelle, nullement dévote, éminemment

«laïque», il y emploie le style des _Manuels_ de piété et ne conçoit

pas ce qu'un tel langage, appliqué à une telle matière, doit avoir

nécessairement, pour cette jeune femme, de répugnant et de

souverainement ridicule.

Bref, Tartuffe n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas

cafard de fabliau, une trogne de «moine moinant de moinerie»,

violemment taillée à coups de serpe par l'anticléricalisme (déjà!) du

«libertin» Molière.

Mais ce gueux, ce marmiteux, ce goinfre, ce balourd, cet incongru,

comment Orgon, homme riche et notable, dont la conduite pendant la

Fronde a été signalée au roi avec éloge; comment ce bourgeois, qui a

sûrement les préjugés de sa classe et de son rang, a-t-il pu le

recueillir chez lui, l'y traiter en ami intime et en directeur de

conscience? Comment a-t-il pu subir à ce point l'ascendant de ce

goujat qui, pour être un coquin, n'en est pas moins un simple

d'esprit? On ne voit pas non plus que les bourgeois, même dévots,

soient détournés par leur dévotion du soin de marier richement leurs

enfants: comment Orgon peut-il s'entêter à donner sa fille à cet

ancien mendigot? Il y a là, à mon avis, une impossibilité morale.

Et c'est pourquoi, le désaccord étant complet entre ce personnage et

la besogne que Molière a dessein de lui faire accomplir, voici surgir,

chemin faisant, un second Tartuffe, fort différent du premier. Plus

rien du rat d'église. Le butor qui racontait aux gens l'histoire de

ses puces, qui rotait à table et s'empiffrait à en crever, nous

apparaît maintenant comme un homme de bonne éducation, comme un

gentilhomme pauvre, et qui, même au temps de sa détresse, a conservé

un valet. Gentilhomme, je ne sais pas bien s'il l'est en effet; mais

il faut croire à présent qu'il en a du moins les airs, puisque Dorine,

son ennemie, dans le couplet où elle raille Marianne, admet elle-même

qu'il tiendrait bon rang dans sa province:

Vous irez par le coche en sa petite ville, etc.

Et sans doute, dans son tête-à-tête avec Elmire, il débute assez

lourdement par l'emploi du «jargon de la dévotion»; mais,

insensiblement, il sait tourner ce jargon en caresse, et le rapproche

enfin de la langue vaguement idéaliste que l'amour devait parler, cent

cinquante ans après Molière, dans des poésies et romans romanesques et

qui a plu si longtemps aux femmes... Mais, en outre, il a de la

finesse et de l'esprit, et des ironies, et des airs détachés qui

sentent leur homme supérieur et qui sont d'un véritable artiste en

corruption. Et, à sa deuxième rencontre, quand il veut lever les

scrupules d'Elmire, la jolie leçon de casuistique, leçon qui semble

une dérision préméditée et presque une «blague» de la casuistique

même! Ce Tartuffe-là ressemble à quelque abbé italien tortueux et

élégant, athée, moqueur et sensuel, et qui se complaît, avec une grâce

perverse, à ôter à demi son masque.

À ce propos, vous savez qu'on s'est demandé si Tartuffe avait la foi.

La question eût semblé étrange à Molière. Si Tartuffe «croyait», il

serait un pharisien, il ne serait pas un «imposteur», et Molière ne

lui aurait pas donné ce nom. Mais, à supposer même que l'auteur n'eût

pas assez signifié sa pensée sur ce point, il faudrait ici distinguer.

Pour le premier Tartuffe, le bedeau, la brute, méchant, mais stupide,

dénué d'esprit critique et incapable de se connaître lui-même, on peut

admettre à la rigueur qu'il ait la foi,--la foi d'un abominable

charbonnier. Mais il me paraît de toute évidence que le second

Tartuffe, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'aventurier de haut

vol, ne croit ni à Dieu ni à diable. Ou je ne sais pas lire, ou ces

vers, par exemple:

Le ciel défend, de vrai, certains contentements;

Mais on trouve avec lui des accommodements.

Selon divers besoins, il est une science

D'étendre les liens de notre conscience,

Et de rectifier le mal de l'action

Avec la pureté de notre intention,

ne peuvent être que d'un terrible pince-sans-rire et d'un railleur

raffiné et hardi.

La conclusion, c'est que le comédien est fort embarrassé. Il faut

choisir entre trois partis: ou représenter le premier Tartuffe, ou

représenter le second, ou essayer de réaliser un Tartuffe mitoyen;

car, de «fondre» les deux l'un dans l'autre, il n'y faut guère songer.

Or, si le comédien joue le premier Tartuffe, il fera rire; mais

l'action de la pièce deviendra totalement absurde. (Vous me direz: Qui

s'en apercevra?) S'il joue le second, la pièce redeviendra

raisonnable; mais alors, on ne comprendra plus du tout le portrait qui

nous a été fait de Tartuffe avant son apparition. Le public sera

dépaysé, lui qui ne voit Tartuffe que sous les espèces d'un bedeau

gras, rouge et libidineux; et l'acteur ne fera pas rire, et il devra,

j'en ai peur, renoncer à la douceur des applaudissements. Reste,

comme j'ai dit, qu'il prenne une moyenne entre les deux Tartuffe...

J'aime mieux qu'il s'en charge que moi...

Du temps de Molière, conformément à sa pensée, Tartuffe fut joué en

«comique» et même en «valet comique»; et cette interprétation dura

jusqu'au commencement de ce siècle. Régnier s'en plaint dans son

_Tartuffe des comédiens_. Je lui emprunte ces lignes intéressantes:

«... Au siècle passé... l'emploi des _premiers comiques_ s'appelait

aussi l'emploi _des valets_, et la garde-robe des acteurs qui tenaient

ces sortes de rôles se bornait presque à des habits de livrée. Aussi

l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Crispin avait rétréci le

talent des comédiens, circonscrit leur horizon; leur unique tâche

étant de faire rire, Tartuffe fut joué comme _valet_, et, peu à peu,

ce grand rôle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les

charges et les paillardises égayaient le public.

«Cette grossière interprétation du rôle devint la tradition, et Augé,

grand, beau, bien fait, très aisé dans son jeu, au dire d'un

contemporain, d'une gaieté un peu basse, naturel et inexact dans son

débit, estropiant les vers, Augé s'y conforma en l'exagérant encore.

Il a laissé dans le rôle un long souvenir de succès...

«Avec des regards lubriques, des gestes à l'avenant, il forçait

Elmire, en plein théâtre, à subir des grossièretés qu'il serait

répugnant d'indiquer. Dans la scène de la déclaration du troisième

acte, il cachait ses pieds sous la jupe de Mme Préville, lui serrait

les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des attouchements si

impudents, qu'exaspérée elle lui dit un jour, de façon à être entendue

d'une partie de l'orchestre: «Si nous n'étions pas en scène, quel

soufflet je vous appliquerais!»

Mais un beau jour on s'avisa que Tartuffe ne devait pas faire rire à

ce point. Tartuffe passa donc des _comiques_ aux _premiers rôles_.

Vanhove, Naudet, Molé, Baptiste aîné, Damas jouèrent surtout ce que

j'ai appelé «le second Tartuffe».

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 18 / 19 段