C'est aussi celui-là qui a été traduit par M. Febvre (à la Comédie),

par Adolphe Dupuis (à l'Odéon) et, l'autre jour, par M. Worms.--À vrai

dire, Adolphe Dupuis en fit un bon gros homme, presque un vieux

général. M. Febvre en faisait, lui, un homme du monde et un «brillant

causeur». Mieux qu'aucun de ses devanciers, M. Worms a sauvé Tartuffe

du ridicule. Ce qu'il a exprimé peut-être le plus fortement, c'est

l'ardente passion sensuelle dont Tartuffe est dévoré. Il lui a prêté

aussi une sorte d'âpreté triste, une allure sombre et fatale, et qui

fait songer tantôt à don Salluste, tantôt à Iago. Enfin il semble

qu'il ait voulu surtout nous rendre sensible cette idée, que Tartuffe

se perd parce qu'il aime. Et, en même temps, il nous a montré un

scélérat si élégant, d'une pâleur si distinguée dans son costume noir,

si spécial par l'ironie sacrilège qu'il mêle à ses discours, que, si

Elmire lui résiste, ce ne peut plus être chez elle dégoût et

répugnance, et que, vraiment, en supposant cette jeune femme un rien

curieuse, et de tempérament moins paisible, on aurait presque lieu de

trembler pour elle... Oh! qu'à ce moment le premier Tartuffe, le

bedeau, le truand d'église, est loin de nos yeux et de notre souvenir!

Et pourtant, si Molière revenait au monde, c'est bien, j'en suis sûr,

ce truand aux basses grimaces qu'il voudrait voir, et qu'il

conseillerait à ses interprètes de rendre uniquement. Et c'est ce

truand qui est resté, dans l'imagination populaire, le vrai Tartuffe.

Rien à faire à cela. Peu importe qu'à mes yeux le vrai Tartuffe ce

soit l'autre, «le second», ou mieux encore (je l'avoue franchement),

l'Onuphre de La Bruyère, si finement nuancé, si profond, si cohérent,

si harmonieux.

«Il ne dit point: _Ma haire_ et _ma discipline_, au contraire; il

passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour

ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai qu'il fait en

sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et

qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme

opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite... il ne

cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance, ni

déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, _s'il n'est

aussi sûr d'elle que de lui-même_. Il est encore plus éloigné

d'employer, pour la flatter et la séduire, le jargon de la dévotion;

ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et

selon qu'il lui est utile, _et jamais quand il ne servirait qu'à le

rendre très ridicule_. Il sait où se trouvent des femmes plus

sociables et plus dociles que celle de son ami... Un homme dévot n'est

ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. Onuphre n'est pas

dévot, _mais il veut être cru tel_... Aussi ne se joue-t-il pas à la

ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se

trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il

y a là des droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse

pas sans faire de l'éclat, et il l'appréhende... Il en veut à la ligne

collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la terreur des

cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami

déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune... Etc., etc...»

Oh! je sais tout ce qu'on peut répondre, et ce que développent à ce

sujet, sur les indications de leurs maîtres, tous les candidats à la

licence ès lettres (car Molière est chez nous une superstition

nationale): que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur

dramatique; qu'il faut tenir compte du «grossissement» nécessaire à la

scène et de l'«optique du théâtre»; qu'Onuphre, par trop de vérité,

s'évanouirait sur les planches, etc... Je n'en suis plus du tout

convaincu; et, s'il faut tout dire, je ne goûte Tartuffe que dans les

endroits précisément où, pour le ton du moins, il se rapproche

d'Onuphre.

Encore une fois, qu'importe? C'est le premier Tartuffe seul qui vit

pour les foules, justement parce qu'il n'est qu'une trogne haute en

couleur, aux traits simplifiés et excessifs, une tête de jeu de

massacre. Les figures les plus populaires du théâtre ou du roman ne

sont pas nécessairement les plus profondes, les plus étudiées ni

celles qui résument le plus d'observations. (Et je pourrais ajouter

que les figures les plus populaires ont été souvent créées par des

esprits fort médiocres: tels Robert Macaire ou Joseph Prudhomme.)--Alphonse

Daudet a conçu et fait vivre vingt personnages d'une vérité plus rare

que Tartarin, d'une observation plus difficile, plus aiguë, plus

curieuse; et peut-être est-ce du seul Tartarin que les siècles se

souviendront.

C'est égal, si quelque auteur contemporain mettait au théâtre un

personnage aussi incohérent, aussi visiblement double que le Tartuffe

de Molière, que diriez-vous, ô mon maître Sarcey?

* * * * *

13 Juillet 1896.

«Bien taillé! comme disait l'autre. Et maintenant il faut recoudre.»

Recousons.

C'est de Tartuffe qu'il s'agit. À en juger par les lettres que j'ai

reçues, beaucoup de Français en France désirent que le Tartuffe de

Molière ne soit pas double. Démontrons donc qu'il ne l'est pas, et que

les deux Tartuffe peuvent se fondre. Rien de plus facile.

Une première remarque à faire, et très importante, c'est que Tartuffe,

tout le temps que nous le voyons _en personne_, est, à fort peu de

chose près, cohérent, harmonieux, d'accord avec lui-même. Il n'est en

désaccord qu'avec l'idée que nous ont donnée de lui Dorine, puis

Orgon. En d'autres termes, il n'y a pas deux Tartuffe; mais il y a

Tartuffe, d'une part, et, d'autre part, le portrait qui nous a été

fait de Tartuffe avant son entrée en scène.

Or, il faut considérer que ce portrait est moitié d'une ennemie, et

d'une ennemie qui est servante (Dorine), et moitié d'un imbécile

(Orgon); que, par conséquent, nous ne le pouvons accueillir que sous

bénéfice d'inventaire, que nous en devons contrôler, rectifier ou,

mieux, interpréter tous les traits.

Le Tartuffe de Dorine, c'est Tartuffe jugé et décrit par la cuisine et

par l'office. «C'est un beau museau!» Soit. Mais il y a des laideurs

expressives, originales, et qui ne déplaisent pas à toutes les femmes.

Apparemment, l'idéal masculin de Dorine, c'est un beau mousquetaire

ou, comme nous disons aujourd'hui, un garçon coiffeur ou un ténor.

Tartuffe peut s'éloigner de ce type; il peut être mal bâti et avoir

toutefois une flamme aux yeux, une grâce dans le sourire, une

animation dans la physionomie, un je ne sais quoi de persuasif ou de

dominateur, qui échappe à cette dondon de Dorine.

«C'est un goinfre», dit-elle encore. Mettons qu'il a grand appétit et

ne dédaigne pas les vins loyaux. On n'ignore pas que la gourmandise

est le péché mignon de beaucoup de personnes religieuses et même

d'ecclésiastiques excellents. Louis Veuillot ne fut point une

fourchette médiocre. Parmi les voluptés sensuelles, les plaisirs de la

table sont ceux que l'Église interdit avec le moins de rigueur. Pourvu

qu'ils n'aillent pas aux derniers excès, elle consent à y reconnaître

une sorte d'innocence. Bien manger, c'est ne point faire fi des

présents de Dieu qui «donne la pâture aux petits des oiseaux»; bien

manger, c'est déjà presque une façon de louer la Providence. «Les

dévots, dit La Bruyère, ne connaissent de crimes que l'incontinence,

parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de

l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou

Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez: laissez les

jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du

malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les

petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir,

médire, cabaler, nuire: c'est leur état.» À plus forte raison

laissez-les manger à leur appétit et boire à leur soif, et un peu au

delà. Pour nombre d'hommes d'Église et de dévots, même sincères, les

jouissances de la gueule sont comme une revanche licite de ce qu'ils

se retranchent sur le point que vous devinez. Ces jouissances sont

beaucoup plus assurées et beaucoup moins rapides que celles de

l'amour; par un bienfait de Dieu, elles sont presque aussi vives, et

tout aussi matérielles, et tout aussi grossières; et elles sont

permises! et bien plus largement que les autres, lesquelles ou ne sont

autorisées que dans un seul lit ou ne le sont pas du tout! Elles sont,

elles, permises à toutes les tables où l'on peut s'asseoir! Quelle

aubaine pour les âmes pieuses! Aussi en voyons-nous plus d'une

s'empiffrer théologalement.--Joignez, ici, que le grand appétit de

Tartuffe et ses connaissances de dégustateur ne sont pas pour déplaire

à un opulent bourgeois comme est Orgon, que l'on peut sans témérité

supposer ami de la bonne chère et fier de sa cave. C'est peut-être

tout justement en bien mangeant et buvant sec que Tartuffe a achevé de

le séduire.

«Tartuffe rote à table?» D'abord, c'est Dorine qui le dit. Le digne

homme a pu avoir un jour un léger hoquet, que la haineuse servante a

exagéré, transformé en un bruit plus malséant. Et puis, n'oubliez pas

que les gens du dix-septième siècle ne mangeaient pas fort proprement:

ils prenaient la plupart des viandes avec leurs doigts, s'essuyaient

les mains à la nappe, jetaient les os par-dessus leur épaule. La

Bruyère écrit, par exemple, sans s'étonner: «... Si Troïle dit d'un

mets qu'il est insipide,--ceux qui commençaient à le goûter, _n'osant

avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à terre..._»

Or, tout se tient; et j'imagine que ces gens-là étaient moins exacts

que nous à se garder de certaines incongruités. Notez que Dorine n'est

pas précisément choquée des bruits vilains que fait Tartuffe, mais

qu'elle raille surtout la bienveillance avec laquelle Orgon les salue:

Et, _s'il vient à roter_, il lui dit: Dieu vous aide!

«S'il vient à roter...», entendez: si cela lui arrive, par hasard...

comme cela peut arriver à tout le monde...

Du Tartuffe violemment caricaturé par Dorine, passons au Tartuffe

pieusement et béatement dessiné par Orgon.

«Tartuffe, disais-je, n'a aucune finesse... Pour être un goujat et un

drôle, il n'en est pas moins un simple d'esprit... C'est par les

artifices les plus grossiers, les plus voyants, les plus faciles à

percer, qu'il a séduit Orgon.»--Mais, au contraire, Tartuffe paraît

fort intelligent en ceci, qu'il a su approprier ses moyens de

séduction à la sottise de l'homme dont il a fait sa dupe. Un de mes

correspondants me dit que Orgon peut fort bien être un bourgeois

notable, avoir été fidèle au roi pendant la Fronde, et n'être qu'un

imbécile; et je suis tout à fait de cet avis, l'instinct conservateur

en politique n'étant pas nécessairement une preuve d'intelligence. Les

«soupirs» et les «grands élancements» à faire retourner les fidèles,

la terre «baisée à tous moments», et la puce tuée «avec trop de

colère», et «Laurent, serrez ma haire avec ma discipline», ce sont

donc là des traits tout à fait propres à frapper l'imagination de cet

idiot. Les finesses y eussent été fort inutiles. D'ailleurs, la foi

fait des miracles de plus d'un genre, et l'on a vu souvent des dévots

beaucoup plus intelligents qu'Orgon traiter avec la déférence la plus

sincère et la plus aveugle et prendre pour directeur de conscience tel

«petit Frère» aussi grossier et trivial que celui de la _Rôtisserie de

la reine Pédauque_...

«Mais comment, disais-je encore, un bourgeois comme Orgon, et qui doit

avoir les préjugés de sa classe et de son rang, peut-il bien s'entêter

à donner sa fille à un ancien mendigot? Car enfin on ne voit guère

qu'un effet ordinaire de la dévotion soit de détourner les bourgeois

opulents du souci de marier richement leurs enfants.» J'oubliais

(volontairement? qui sait?) ces vers d'Orgon:

Sa misère est sans doute une honnête misère.

Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,

Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver

Par son trop peu de soin des choses temporelles,

Et sa puissante attache aux choses éternelles.

Mais mon secours pourra lui donner les moyens

De sortir d'embarras et rentrer _dans ses biens_:

Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;

Et, tel que l'on le voit, _il est bien gentilhomme_.

Souvenez-vous que Tartuffe, même au temps de sa détresse, a conservé

un valet. Nous voyons un peu après, par les discours de Dorine, qu'il

parle volontiers de son nom et de sa noblesse. Et cette noblesse,

Dorine elle-même ne paraît pas la mettre en doute, lorsqu'elle dit à

Marianne:

Vous irez par le coche en sa petite ville...

D'abord chez le beau monde on vous fera venir.

Vous irez visiter, pour votre bienvenue,

Madame la Baillive et Madame l'Élue

Qui d'un siège pliant vous feront honorer...

Bref, c'est du hobereau peut-être autant que du saint homme que le

bourgeois Orgon semble s'être entiché; et cette croyance à la

«qualité» de Tartuffe achève d'expliquer l'ascendant que Tartuffe a

pris sur lui.

(Au surplus, des traits que nous jugeons grossiers et ridicules

pouvaient fort bien toucher un bourgeois qui, sans doute, comme

beaucoup de ses contemporains, lisait encore régulièrement la _Vie des

Saints_. La puce de Tartuffe lui rappelait celle de saint Macaire: «Si

comme Machaire eut tué une puce qui le poignait, il en issit moult de

sang; il se reprit qu'il avait vengé sa propre injure, et demeura six

mois tout nud au désert, et en issit tout dérompu des mouches et

d'autres bêtes.» Traduction du frère Jehan de Vignay, 1496.)

Et, enfin, j'avais tort de traiter Tartuffe de «mendigot». Tartuffe

n'a jamais mendié. Voici ce qui s'est passé, d'après Orgon. Orgon a,

de lui-même, remarqué ce saint homme qui ne lui demandait rien et se

contentait de lui offrir discrètement de l'eau bénite à la sortie de

l'église:

_Instruit par son garçon_, qui dans tout l'imitait,

Et de son indigence, et de ce qu'il était,

Je lui faisais des dons; mais avec modestie

Il me voulait toujours en rendre une partie.

«C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;

Je ne mérite pas de vous faire pitié;»

Et quand je refusais de le vouloir reprendre,

Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre...

Mélange de fierté décente et d'humilité chrétienne, Tartuffe a donc pu

apparaître à Orgon bien moins comme un mendiant que comme une façon de

bon Monsieur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (excusez cet

anachronisme), intermédiaire de bonne volonté entre les personnes

pieuses et les pauvres. Et ces mots: «_À mes yeux_, il allait le

répandre», peuvent bien nous faire sourire: là où nous voyons

l'ostentation du personnage, Orgon n'a vu que son ombrageuse

délicatesse... Oui, je conçois de plus en plus qu'il se soit laissé

prendre.

Ceci nous amène à la scène où Tartuffe fait son entrée. Son second

geste, le mouchoir tendu à Dorine, me paraît très conforme au

caractère qu'il a ou qu'il se donne, et au rôle qu'il joue dans la

maison. Et même, si j'ose dire toute ma pensée, lorsque Dorine répond:

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,

Et la chair sur vos sens fait grande impression?

cela est sans doute fort plaisant; mais enfin pourquoi Dorine,

pourquoi les femmes montrent-elles leur sein nu, si ce n'est en effet

pour «faire impression sur nos sens»? Ou si ce n'est pas cela qu'elles

veulent «en étalant leurs charmes», que diable veulent-elles donc? Il

se pourrait, ici, que la réplique de la servante ne fût pas non plus

sans «tartufferie». Car il n'est pas nécessaire d'être dévot pour être

hypocrite. L'argument de Dorine, c'est l'argument commode qu'on a

coutume d'opposer aux gens que scandalisent la lubricité d'un livre ou

l'immodestie d'une oeuvre d'art; l'argument dont les chroniqueurs

badins et les auteurs de revues accablent l'honorable M. Bérenger:

«C'est vous qui êtes dégoûtant; et ce que vous voyez là, c'est vous

qui l'y mettez.» Les bons apôtres! Vrai, j'aime mieux l'impureté

franche et qui avoue.

Continuons. «Tartuffe, disais-je, est si obtus que, voulant se

déclarer à une femme jeune, intelligente, nullement dévote, éminemment

_laïque_, il y emploie le style des manuels de piété.» Mais veut-on

qu'il se démasque tout de suite? N'est-il pas tout naturel qu'il

commence par user du langage qui lui est habituel et qu'on s'attend à

rencontrer dans sa bouche? Ce langage, d'ailleurs, c'est Elmire

elle-même qui le lui impose et qui l'y ramène. Tartuffe vient de dire,

à propos de son mariage projeté avec Marianne:

Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire;

Et je vois autre part les merveilleux attraits

De la félicité qui fait tous mes souhaits.

Cela, c'est la langue ordinaire de la galanterie au dix-septième

siècle. Mais Elmire:

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

Alors, Tartuffe:

Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.

Sur quoi Elmire, très prudente:

Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,

Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.

Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant à ne

parler qu'en dévot. C'est donc en dévot qu'il parlera. Heureusement le

jargon de la dévotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour

humain. Les locutions par lesquelles les mystiques traduisent leur

amour de Dieu, il n'aura pas à les torturer beaucoup pour leur faire

exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il tourne ce jargon

en caresse. Et, par cela seul qu'il applique à une passion profane le

vocabulaire et les images de la «mystique» chrétienne, il se trouve

presque composer, sans le savoir, une sorte d'élégie idéaliste aux

airs déjà vaguement lamartiniens:

_Ses attraits réfléchis_ brillent dans vos pareilles...

Il a sur votre face épanché des beautés

Dont les yeux sont surpris et les coeurs transportés;

Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,

Sans admirer en vous l'auteur de la nature,

Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint,

Au plus beau des _portraits_ où lui-même il s'est peint.

Ainsi Lamartine:

Beauté, secret d'en haut, _rayon_, divin emblème...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Qui sait si tu n'es pas en effet quelque _image_

De Dieu même, qui perce à travers ce nuage?

Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné,

Sur son type divin ne l'a pas façonné?.....

Si bien que Tartuffe apporte un secours imprévu aux théories de M.

Brunetière qui veut que la poésie lyrique de notre siècle ne soit que

l'éloquence de la chaire transformée... En tout cas, il y a ici dans

les discours de l'ardent gredin une grâce, équivoque sans doute, mais

qui ne laisse pas d'être enveloppante, et une flamme trouble, mais

chaude. Il n'est donc pas si bête de s'en être tenu au jargon dévot.

Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait à Elmire, dans

leur second tête-à-tête, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse

voir, il n'est point si étrange, ni si propre à estomaquer cette jeune

femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molière encore

les «honnêtes gens» et les bourgeois n'étaient nullement étrangers aux

choses de la théologie. Il n'y avait pas tant d'années que la question

de la grâce avait été agitée devant eux dans _Polyeucte_ et qu'ils

avaient lu passionnément _les Provinciales_,--tout de même que, sous

l'Empire, on se jetait sur la _Lanterne_ de M. Rochefort (ce

rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages

équivalents). Lors donc que Tartuffe expose à Elmire le «truc» de la

direction d'intention, elle a beau n'être qu'une assez faible

chrétienne, ces discours ne sont point de l'hébreu pour elle; elle a

du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe

cynique, mais non point extravagant ni ridicule.

(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: «Tartuffe a-t-il la foi?»

j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dévote peut

être de deux degrés: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les

vertus qui lui manquent; ou il simule en même temps les croyances et

les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxième cas est, selon moi, celui de

Tartuffe, et c'est sans doute parce que, dans la pensée de Molière,

l'imposture du personnage est _complète_, qu'il l'a nommé

_l'Imposteur_. Voyez aussi comme, au premier acte, il définit, par la

bouche de Cléante, l'espèce à laquelle appartient Tartuffe, et ce

qu'il dit de ces «francs charlatans»

De qui la _sacrilège_ et trompeuse grimace

Abuse impunément, et _se joue_ à leur gré

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.....

Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est plié à concevoir le

mélange de la sincérité des croyances et de l'hypocrisie ou de la

scélératesse des actes. Le dix-huitième siècle philosophique

n'admettait même pas la sincérité des fondateurs de religions, et les

regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit,

en somme, les maximes du très sincère et très croyant Escobar, il en

change singulièrement le ton, et y mêle (je persiste dans mon

impression) une ironie et presque une «blague» de pince-sans-rire.)

J'ai fini de me réfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le «second

Tartuffe», et qui est, en réalité, le seul. Oui, Tartuffe est un, et

il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de

se souvenir, après tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans

l'imagination de Dorine: par où il sera conduit à nous mettre sous les

yeux un personnage intermédiaire entre le Julien Sorel que nous a

montré M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous dépeint;

moins proche toutefois de celui-ci que de celui-là; bref, quelque

chose d'assez ressemblant à cet étonnant précepteur ecclésiastique que

nous révéla naguère un procès retentissant.

Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de

complaisance à plaider le pour et le contre, et trop de goût pour de

«vains exercices de rhétorique»? Celui-ci, du moins, n'aura pas été

entièrement vain, puisque, ayant retourné Tartuffe dans tous les sens,

me voilà, finalement, plus assuré de la vérité et de l'unité secrète

de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations

ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces

incertitudes impliquent le sérieux,--bien loin de l'exclure, comme

quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance à

définir un personnage de drame ou de roman,--et ne point manquer de

décision à distinguer le bien du mal; on peut être hésitant dans ses

investigations et jugements littéraires,--et ferme sur ses principes

de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'âme

belle, énergique et généreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions

violentes, insolentes, absolues et instantanées; comme si la manie

affirmative était une présomption de beauté morale! Oh! que je me

méfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude à

considérer les aspects divers des choses n'entraîne l'incapacité de

se connaître soi-même et de voir sa pauvre vie comme elle est, et

toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues, vides et

bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent créer et

qu'ils suivent avec fracas, n'hésitant jamais parce que jamais ils

n'examinent, ceux-là peuvent me traiter de faiseur de tours. Ils ne

comptent pas.

TABLE DES MATIÈRES.

Marceline Desbordes-Valmore. 1

L'Amour selon Michelet. 47

Victor Duruy. 67

Les Snobs. 95

Figurines.

Horace. 103

Alfred de Vigny, ou l'orgueil sauveur. 108

J. K. Huysmans. 116

Henri Lavedan. 121

Émile Faguet. 126

Paul Deschanel. 130

Alphonse Daudet. 138

La République française. 144

Bernadette de Lourdes. 147

Philosophie du costume contemporain. 154

Objection d'un moraliste contre l'Exposition de 1900. 162

Pour encourager les riches. 168

Malaise moral. 176

Casuistique. 184

Bilan des dernières divulgations littéraires. 191

Avantages attachés à la profession de révolutionnaire. 200

Les brimades. 208

Chirurgie. 215

Le patriotisme. 223

La charité. 230

Abel Hermant.--_Les Transatlantiques_. 237

Henri Lavedan

--_Catherine_. 244

--_Le nouveau Jeu_. 250

Maurice Donnay.--_L'Affranchie_. 255

Victorien Sardou.--_Paméla_. 260

Alfred Capus.--_Mariage bourgeois_. 267

Jules Lemaître.--_L'aînée_. 280

Berton et Simon.--_Zaza_. 291

Octave Mirbeau.--_L'épidémie_. 297

Réponse à M. Dubout. 305

Deux tragédies chrétiennes.

--_Blandine_. 317

--_L'incendie de Rome_. 331

Les deux Tartuffe. 338

Paris.--Soc. Franç. d'Imprim. et de Libr. (Lecène, Oudin et Cie)

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Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 19 / 19 段