Mais, monsieur, de quel droit préjugez-vous de mes sentiments secrets

et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce

point? Si je disais à mon tour, vous empruntant votre tournure: «Pas

un instant je n'ai supposé que M. Dubout, comme l'ont insinué quelques

médisants, ait obéi à un autre sentiment qu'au zèle pur de la vérité;

pas un instant je n'ai cru qu'il cédait, dans sa poursuite

grotesquement acharnée, à un dépit cuisant d'auteur tombé, à une rage

de vanité déçue, à une démangeaison de réclame, à une humeur

processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial,

ou encore au désir têtu de montrer aux habitants de sa petite ville,

témoins de son retour humilié, que ces gens de Paris ne lui faisaient

pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier mot.»

Qu'auriez-vous à dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous répondre

que c'est vous qui avez commencé?

Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puéril

(en soulignant naïvement les phrases flatteuses) de dresser une liste

des contradictions de la critique touchant _Frédégonde_. Belle

découverte! On n'a peut-être jamais vu de pièce sur laquelle les

critiques ne se soient contredits entre eux, même quand d'aventure

tous en faisaient l'éloge.--Vous nous appelez tous en bloc, fort

poliment, les «maîtres de la critique.» Cela en ferait beaucoup. Il

arrive d'ailleurs à ces maîtres d'être inattentifs, ou bienveillants

par lassitude et dédain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas

risquer de faire tort à une pièce qu'ils ont peu écoutée.--Il y en a

un qui dit que votre langue «est solide», et je vous avertis que ce

n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont «de

correction classique»: ce n'est pas vrai non plus.

Mais MM. Sarcey et Faguet ont admiré votre quatrième acte. Eh bien,

tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien

meilleurs que moi, et qui ont coutume de découvrir, chaque saison,

dans les pièces qui leur sont soumises, une bonne douzaine de «scènes

supérieures» et de «scènes de premier ordre.» J'estime tout naturel

que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous mettiez

leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le mien, et non

le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir effréné que je

vous trouverais du génie, vous m'avez convié à la représentation de

votre drame et m'en avez même envoyé la brochure.

J'ai donc beau faire, je ne puis deviner à quoi sert, à quoi tend

votre tableau synoptique des contradictions de la critique à votre

endroit. Ou plutôt il est une leçon, banale mais consolante, que vous

en pouviez tirer. Vous pouviez conclure, de cette plaisante confusion

et contrariété d'avis sur un si petit objet, à l'incurable vanité des

jugements humains et, par suite, dédaigner mon opinion pêle-mêle avec

les autres. Mais vous ne l'avez pas dédaignée; et, quoique j'eusse

préféré l'oublier moi-même (tout cela, au fond, a si peu d'intérêt!),

me voilà donc obligé de la défendre.

Le public, s'il en a le courage, lira votre «belle scène» et le

commentaire élogieux que vous en faites. Je l'ai moi-même relue,

hélas! et j'ai le chagrin de la juger comme au premier jour. La forme

en appartient à la plus basse rhétorique, et c'est le luxe le plus

indigent de flasques et inexpressives métaphores. Mais le fond est

pire.

Vous dites: «À quel moment Prétextat saurait-il que la confession de

Frédégonde n'est pas sacramentelle?» Mais au moment où l'étrange

pénitente lui annonce, avec un fracas insolent, et des bravades, et

des cris de haine, qu'elle va faire assassiner Mérovée. Vous alléguez

que Prétextat est trop troublé, à ce moment-là, «pour débrouiller un

problème de casuistique». Ah! il n'est pas compliqué, le problème! La

question est, exactement, de savoir si une personne est dans les

conditions requises pour la confession sacramentelle dans l'instant où

elle se vante d'avoir préparé un assassinat et où elle déclare, avec

la plus furieuse insistance, qu'elle va l'accomplir. Mais il paraît

que Prétextat, vieux prêtre blanchi dans le saint ministère, et plein

d'une terrible expérience,--d'ailleurs préparé au choc par les

précédents aveux de la reine, déjà si semblables à de cyniques

défis,--_doit_ être surpris par sa dernière révélation, au point d'en

perdre subitement et complètement la tête. Et vous appelez ça,

bravement, «la vérité comme dans la vie»!

Je viens, là-dessus, de relire mon article, et je ne puis, en

conscience, en retrancher un seul mot. J'écrivais: «... Je veux bien

que Frédégonde, chrétienne peu éclairée, ait conçu cette ruse

grossière et en ait espéré le succès. Mais que Prétextat se range sans

hésiter à cette casuistique de sauvage, nous ne le pourrions admettre

que si ce saint évêque nous avait été présenté comme un homme d'une

intelligence affaiblie par les années et touché, comme dit l'autre, du

vent de l'imbécillité.» Et je crois vraiment l'avoir démontré; du

moins y ai-je apporté tout le soin et tout le sérieux dont je suis

capable. Mais vous répondrez de nouveau: «La vérité comme dans la

vie!» Je répliquerai: «Vent de l'imbécillité!» Et ce dialogue pourra

durer longtemps. Nous n'avons probablement pas, monsieur, le cerveau

fait de même. Nous sommes irréductibles, impénétrables l'un à l'autre,

et cela sans doute est fâcheux pour moi; mais qu'y puis-je?

Voilà donc à quelle constatation chétive et superflue aboutit cette

grande affaire. N'est-ce pas pitoyable?

Ce n'est pas ma faute. Vous m'avez invité à entendre votre pièce en

qualité de critique; par là (soyons de bonne foi), vous avez sollicité

mon jugement sur elle et m'avez signifié implicitement que vous

m'autorisiez à le produire, quel qu'il fût,--à la seule condition

qu'il ne portât que sur votre ouvrage et qu'il demeurât purement

littéraire. Ce pacte tacite, je l'avais strictement observé; mais

vous, monsieur, vous l'avez rompu. Il ne vous a pas suffi de

contester, comme vous le pouviez, dans quelque journal ou dans quelque

brochure, la justesse de mes critiques; vous avez prétendu me

confondre dans cette Revue même, et vous avez voulu m'y discréditer

par des insinuations désobligeantes sur des faits entièrement

étrangers à notre différend: j'entends mes relations personnelles avec

la Comédie-Française. Vraiment, cela n'est pas de jeu, quoi qu'il en

ait semblé à nos doux juges.

Dans le fond, il y a ceci, qui est bizarre: il vous a été absolument

impossible de supporter cette idée qu'il y eût en France un homme

notoirement insensible aux beautés du 4e acte de _Frédégonde_. Et,

pour en pouvoir exprimer votre immense dépit, non seulement par un

papier public,--de quoi se fût contenté tout autre que vous,--mais

dans des conditions choisies par vous, sous la même couverture où

parurent les pages honnêtes qui vous ont fait saigner, et «à la même

place et dans les mêmes caractères typographiques», vous avez dépensé

plus d'obstination et plus d'énergie qu'il n'en faut pour faire son

salut. Mais tout cela ne fera pas ni que j'aie outrepassé mon droit de

critique, ni que _Frédégonde_ soit autre qu'elle n'est, ni qu'elle me

paraisse autre qu'elle ne me paraît. Et ainsi la disproportion entre

votre effort et son résultat devient un peu comique. Ou, pour mieux

dire, il y avait longtemps qu'un homme ne s'était édifié de ses

propres mains, avec cet entêtement sombre, par une telle mobilisation

de magistrats, d'avocats et d'huissiers, et sur un tel amas de papier

timbré, une si haute réputation de ridicule. Et cela est beau dans son

genre, et plus étonnant encore que la confession de Frédégonde.

... Et maintenant, monsieur, je puis bien vous l'avouer: je me suis

appliqué à vous dire des choses justes sous une forme qui fût un peu

désagréable, parce qu'il faut bien se défendre dans la vie; mais je

ne suis point si fâché que cela. Je n'ai aucune peine à entrer dans

votre état d'esprit. Je suis comme vous: je n'ai presque jamais trouvé

que la critique comprît entièrement mes pièces, ni même qu'elle les

racontât comme elles étaient, ni qu'elle leur fût pleinement

équitable. On s'y résigne quand on est sage; et, quand on est fier, on

se rend justice à soi-même silencieusement, et l'on se contente de son

propre témoignage. On y est très aidé par la considération de ce qu'il

y a de hasard mystérieux dans les succès de théâtre. Vous n'avez pas

su prendre ce parti, et combien je le regrette! Vos sentiments, tout

involontaires et fort excusables, étaient d'un homme; mais votre

conduite, hélas! a été d'un «gendelettre», et je suis obligé de donner

ici à cet affreux mot toute sa force.

Si vous vouliez bien le reconnaître vous-même (et pourquoi non? votre

récente victoire a dû vous détendre), je vous répéterais, sans ombre

d'ironie, ce que je disais il y a un an: «La susceptibilité des hommes

de lettres est, quand on y réfléchit, bien misérable... Pourquoi tant

souffrir d'appréciations qui ne nous atteignent ni ne nous diminuent

dans ce qui nous devrait seul importer, j'entends notre valeur

morale?... On peut avoir fait un mauvais drame, et non seulement

n'être pas un sot, mais encore, par d'autres dons que ceux qui font le

bon dramaturge et le bon écrivain, par un autre tour d'imagination,

par l'activité, l'énergie, la bonté, par toute sa complexion et sa

façon de vivre, être un individu plus intéressant et de plus de mérite

que tel littérateur accompli.»

Non, je ne raille point. Toute notre querelle, ce n'est que de la

littérature. La littérature, il faut l'aimer; mais le mieux est de

l'aimer sans en faire; et, quand on en fait, les bénéfices que notre

vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne méchant à cause

d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. Voilà ce que nous sentons

clairement dans nos meilleures minutes...

J'ai laissé la question juridique à M. Brunetière, qui l'a faite

sienne, et qui continuera à la traiter avec plus de compétence, de

rigueur et de vigueur que je ne ferais. Il est bien probable que cela

finira par la révision d'une loi mal rédigée et dont l'application

littérale heurte par trop le sens commun. Vous aurez contribué,

monsieur, par votre obstination, à amener cet heureux changement, et

ainsi vous nous aurez rendu un service dont nous vous serons plus

reconnaissants que de votre tragédie.

Bibliographie: Deux tragédies chrétiennes: _Blandine_, drame

en cinq actes, en vers, de M. Jules Barbier; _l'Incendie de

Rome_, drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Armand

Éphraïm et Jean La Rode.

_Blandine_ et _l'Incendie de Rome_ ne se distinguent guère, à première

vue, des autres tragédies chrétiennes et romaines qu'on a écrites chez

nous depuis _Caligula_. Mais, si l'on y regarde de plus près, on finit

par voir que la pièce de M. Barbier et celle de MM. Éphraïm et La Rode

ont chacune leur dessein particulier, que je vous dirai tout à

l'heure.

Une tragédie chrétienne dont l'action se passe à un moment quelconque

des trois premiers siècles de l'Empire, de Néron à Dioclétien, cela

comporte un certain nombre de personnages sans doute inévitables. Il y

a l'esclave chrétien; le philosophe stoïcien; l'épicurien sceptique et

tolérant, qui ressemble plus ou moins au Sévère de _Polyeucte_, et le

fonctionnaire romain, qui fait plus ou moins songer à Félix. Surtout

il y a,--formée sur le modèle de l'inquiète Leuconoé d'Horace,

laquelle interrogeait tous les dieux afin de trouver le bon,--la

patricienne de décadence qui a du vague à l'âme, et qui se fait

chrétienne par romantisme.

Ce dernier type n'est pas dans Corneille, et pour cause, non plus que

le vague christianisme lyrique, humanitaire et sourdement sensuel qui

s'exhale de l'âme lettrée de ces Leuconoés, un peu tournées en Lélias.

Le christianisme de Polyeucte et de Néarque n'est ni vide ni flottant.

Il a sa théologie très arrêtée. Il est solide et précis, volontiers

disputeur, comme il apparaît par les dissertations de Néarque sur la

Grâce. Ce n'est peut-être pas le christianisme de l'Église primitive;

mais c'est celui du XVIIe siècle. Au moins on sait à quoi l'on a

affaire. Mais souvent, dans les tragédies chrétiennes qu'on nous fait

encore, les martyrs semblent verser leur sang pour un «idéal» aussi

peu formulé que celui des poètes romantiques, ou, tout au plus, pour

la religion de Pierre Leroux et de George Sand, et quelquefois pour

celle du prince Kropotkine.

Et il y a la «couleur locale», la fâcheuse couleur locale romaine,

dont se sont si heureusement passés Corneille dans _Polyeucte_ et

Racine dans _Britannicus_. Il y a, mêlés partout au dialogue, les

détails de cuisine, d'ameublement ou d'habillement: gauche mosaïque

qui fait ressembler la conversation des personnages au texte de ces

«thèmes de difficultés» où d'ingénieux professeurs de grammaire se

sont donné pour tâche de faire entrer certains mots, de gré ou de

force.--Et j'allais oublier le Gaulois notre ancêtre, le bon esclave

ou gladiateur gaulois que l'auteur ne manque pas de fourrer dans un

coin de son drame, et à qui il prête un rôle honorable pour flatter

notre patriotisme.

Quant à l'action, elle consiste généralement dans les amours d'une

païenne et d'un chrétien (ou inversement) et dans les efforts que fait

celui-ci pour amener l'autre à la foi. Si l'homme est esclave et la

femme patricienne (ou _vice versa_), cela, bien entendu, n'en vaut que

mieux. Au cinquième acte, la belle païenne est touchée de la grâce et

mêle son sang à celui de son compagnon. Et c'est très bien ainsi, et,

au surplus, il est très difficile de sortir de là. Pour trouver autre

chose, pour concevoir avec émotion et avec profondeur et pour exprimer

sans banalité une âme chrétienne des premiers temps, l'âme et le génie

d'un Tolstoï ne seraient sans doute pas de trop. Du moins y

faudrait-il, à défaut de génie, une longue méditation et plus de «vie

intérieure» que n'en a le commun de nos dramaturges.

Les traits que j'ai dits se retrouvent dans _Blandine_, et ce n'est

point un reproche. Voici les inquiets à la façon de notre vieille

Leuconoé, les romantiques chercheurs d'idéal: c'est Attale et Æmilia,

Altérés d'inconnu, toujours inassouvis...

Enivrés, et rêvant encore quelque chose!...

Voici le stoïcien, et c'est Épagathus; l'épicurien, et c'est Lucien de

Samosate; le politique étroit, pusillanime, cruel par terreur, et

c'est Septime Sévère; l'esclave chrétienne, et c'est Blandine.--Et

voici la fâcheuse couleur locale. Æmilia n'hésite pas à interpeller

Blandine en ces termes:

. . . . . . . . . . Blandine, prends _ma stole_,

Et me l'apporte!... Eh bien, à quoi rêves-tu, folle?...

Blandine?... Va chercher _ma stole bleue!_...

Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de

prêter à une certaine Phydile ces propos audacieusement «panachés» de

latin et de français:

Devine

Ce qui me plaît, à moi, dans mes dix-huit peplum?

Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le _linteolum

Cæsicium_, ainsi nommé, parce qu'il s'ouvre

Sur la poitrine,--là; jusqu'en bas,--et découvre,

En suivant les contours du sein comme cela...

Or, nous voyons que l'énigmatique et silencieuse esclave Blandine est

aimée d'un jeune charpentier, nommé Ponticus. Elle lui dit: «Veux-tu

de moi pour soeur?» Il lui répond: «Non, pour femme!» Sur quoi elle

lui donne rendez-vous, la nuit prochaine, à l'assemblée des chrétiens,

dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le médecin Alexandre doit

conduire à cette même assemblée Attale et Æmilia, qui sont curieux de

savoir ce que c'est que ces chrétiens. Et nous nous disons que le

jeune Ponticus se fera sans doute prier avant de céder Blandine à

Jésus; qu'Attale et Æmilia, passionnément amoureux l'un de l'autre, ne

semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser la religion

du crucifié, et qu'ils y feront quelque résistance; ou bien qu'Æmilia

se convertira seule, et que sa lutte contre Attale sera, du moins,

l'un des principaux épisodes de cette tragédie...

Mais rien de tout cela.

La vie et la passion de Jésus, contées à sa façon par Blandine,--en un

récit naïf, décousu et ardent, tout à fait convenable à la simplicité

et à l'imagination passionnée d'une esclave ignorante,--décident

instantanément le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et Æmilia

cèdent à la première exhortation de l'évêque Pothin.

Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point

une aventure particulière, mais la tragique et sanglante et

merveilleuse histoire de l'Église de Lyon dans la dix-septième année

du règne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des

phénomènes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de

chrétiens, la contagion de la foi et de l'héroïsme, la sublime

émulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de

donner une forme dramatique au dix-neuvième chapitre du _Marc-Aurèle_

d'Ernest Renan.

Ce dessein apparaît en plein dans la seconde moitié de la pièce.--Ce

qui nous est montré plus spécialement au troisième acte, c'est

l'émulation pour confesser la foi et pour se faire arrêter. Æmilia et

Attale songent un instant à fuir. Ils emmèneront Blandine avec eux.

Alors (et, vraiment, l'idée est belle) l'esclave demande la liberté à

sa maîtresse. «Au nom de Jésus, je t'affranchis, dit Æmilia. Mais

pourquoi as-tu voulu être libre?--Pour mourir», répond Blandine.--Et

là-dessus, le gouverneur étant entré et Épagathus s'étant lui-même

dénoncé comme chrétien, Æmilia et Attale se dénoncent librement à leur

tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin, vient tendre les

mains aux chaînes en disant: «Et moi?»

Au quatrième acte et au dernier, c'est l'émulation pour souffrir;

entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les

tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachés, la chaise

ardente, la griffe et la dent des bêtes... Les supplices étaient

publics. À une époque de civilisation avancée et de littérature

savante, après Virgile, après Horace, après Lucrèce, sous le règne du

plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a légué cet admirable

bréviaire de perfection morale: _Ta eis eauton_, dans la ville la plus

riche et la plus cultivée de la Gaule romaine, des milliers d'hommes,

dont un bon nombre, apparemment, étaient d'honorables bourgeois, se

réunissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et

horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a guère plus

d'un siècle, des magistrats lettrés, et qui peut-être composaient de

petits vers, faisaient «questionner» des misérables sous leurs yeux;

que l'on venait en foule voir «rouer» en place de Grève;

qu'aujourd'hui encore, des chevaux éventrés par un taureau, lui-même

tout ruisselant sous les flèches des banderilles, forment un spectacle

délicieux pour des gens qui sont cependant nos frères, et qu'enfin il

se rencontre des personnes distinguées pour aller voir guillotiner

sans y être obligées professionnellement. Oui, je sais que la vieille

humanité est abominable et que, dans le fond, elle aime le sang et la

souffrance d'autrui. Toutefois, si la bête féroce n'est pas morte en

elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses réveils se

sont quelque peu espacés de notre temps, et que, s'il n'y a peut-être

pas moins de cruauté latente dans l'âme des foules, il y en a moins de

déclarée dans les lois et dans les moeurs? Le peuple n'a presque

assassiné personne depuis vingt-sept ans. La bête humaine, si la

prévoyance des législations s'appliquait de plus en plus à la sevrer

de sang, finirait peut-être par en perdre un peu le goût. Et je crois,

je veux croire qu'aujourd'hui déjà cette idée d'une multitude en fête

réunie dans un cirque pour voir déchirer et brûler, parmi d'affreux

hurlements, des chairs vivantes, serait intolérable et presque

inconcevable à une assez imposante minorité d'âmes douces.

De là, pour le farouche auteur de _Blandine_, une première difficulté.

Il inscrit, en tête de son oeuvre, cette fière déclaration: «La

genèse de ma _Blandine_ est aussi douloureuse que celle de ma _Jeanne

d'Arc_. L'avenir me réserve les mêmes revanches: j'ai foi.» Allons,

tant mieux. Je crains cependant, si la pièce était jouée, qu'elle ne

nous accablât par un excès d'horreur physique. Voici quelques-unes des

indications de la mise en scène: «Au lever du rideau, Sextius est

occupé avec les soldats à rassembler et à préparer des instruments de

torture épars sur le sol, tenailles, lames, carcans, ceps, fouets,

etc.» Plus loin: «Blandine, vivement éclairée, est attachée à une

croix. Ponticus est étendu à ses pieds sur un chevalet, entouré de

bourreaux armés de tenailles. Çà et là, dans l'arène, des cadavres.» À

un endroit, le médecin Alexandre accourt «en levant des mains

sanglantes» et en criant:

Cher légat, le plus fort n'est pas maître

De la douleur physique; elle envahit tout l'être.

Alors, pour asservir ces nerfs injurieux,

Je me suis arraché les ongles... Trouve mieux!

Et ces vers sont immédiatement suivis de cette note:

_(Les hurlements recommencent dans la coulisse)._

Une seconds difficulté, pour l'auteur, était dans le caractère

étrangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'héroïsme

de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles

souffrances inouïes, démesurées et prolongées il s'agit ici). De

cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications:

«L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un

état de quasi anesthésie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait

du flanc de Jésus pour les rafraîchir. La publicité les soutenait.

Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi!

Cela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que

l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un héroïsme apparent,

quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient

sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne

figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous

les yeux d'une foule assemblée. Ce qui ailleurs était vanité,

transporté au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés

ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que le

Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles

créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.» Et encore: «Ceux

qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Ils étaient comme

des athlètes émérites, endurcis à tout... Le martyre apparaissait de

plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de

gladiature, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte

d'ascèse préliminaire.» Peu s'en faut que Renan ne dise: «Le martyre

était un sport.»--Il est certain que, d'être regardé, c'est une grande

force: cela donne le courage de souffrir beaucoup, même pour des

causes chétives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est sublime,

et quand les témoins sont tout un peuple en face duquel on confesse

Dieu! Peut-être aussi y a-t-il un degré de douleur physique qui ne

peut être dépassé, au delà duquel la souffrance s'anéantit. Notre

système nerveux est un indéchiffrable mystère. M. Homais comparerait

les martyrs chrétiens à ces Aissaouas qui, apparemment, au bout d'une

demi-heure de hurlements rythmés et de balancements de tête au-dessus

d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son

avant-dernière scène, met bravement cette note de couleur

scientifique, un peu inattendue dans une tragédie chrétienne:

«Ponticus _complètement anesthésié_». Corneille n'eût pas songé à

appliquer cette épithète à Polyeucte.--Enfin, ivresse de publicité,

entraînement, anesthésie,--et aussi amour de Dieu et attente d'un

bonheur infini,--vous avez le choix entre ces explications, ou vous

les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore

une autre, qui est la grâce divine.

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 17 / 19 段