et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce
point? Si je disais à mon tour, vous empruntant votre tournure: «Pas
un instant je n'ai supposé que M. Dubout, comme l'ont insinué quelques
médisants, ait obéi à un autre sentiment qu'au zèle pur de la vérité;
pas un instant je n'ai cru qu'il cédait, dans sa poursuite
grotesquement acharnée, à un dépit cuisant d'auteur tombé, à une rage
de vanité déçue, à une démangeaison de réclame, à une humeur
processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial,
ou encore au désir têtu de montrer aux habitants de sa petite ville,
témoins de son retour humilié, que ces gens de Paris ne lui faisaient
pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier mot.»
Qu'auriez-vous à dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous répondre
que c'est vous qui avez commencé?
Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puéril
(en soulignant naïvement les phrases flatteuses) de dresser une liste
des contradictions de la critique touchant _Frédégonde_. Belle
découverte! On n'a peut-être jamais vu de pièce sur laquelle les
critiques ne se soient contredits entre eux, même quand d'aventure
tous en faisaient l'éloge.--Vous nous appelez tous en bloc, fort
poliment, les «maîtres de la critique.» Cela en ferait beaucoup. Il
arrive d'ailleurs à ces maîtres d'être inattentifs, ou bienveillants
par lassitude et dédain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas
risquer de faire tort à une pièce qu'ils ont peu écoutée.--Il y en a
un qui dit que votre langue «est solide», et je vous avertis que ce
n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont «de
correction classique»: ce n'est pas vrai non plus.
Mais MM. Sarcey et Faguet ont admiré votre quatrième acte. Eh bien,
tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien
meilleurs que moi, et qui ont coutume de découvrir, chaque saison,
dans les pièces qui leur sont soumises, une bonne douzaine de «scènes
supérieures» et de «scènes de premier ordre.» J'estime tout naturel
que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous mettiez
leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le mien, et non
le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir effréné que je
vous trouverais du génie, vous m'avez convié à la représentation de
votre drame et m'en avez même envoyé la brochure.
J'ai donc beau faire, je ne puis deviner à quoi sert, à quoi tend
votre tableau synoptique des contradictions de la critique à votre
endroit. Ou plutôt il est une leçon, banale mais consolante, que vous
en pouviez tirer. Vous pouviez conclure, de cette plaisante confusion
et contrariété d'avis sur un si petit objet, à l'incurable vanité des
jugements humains et, par suite, dédaigner mon opinion pêle-mêle avec
les autres. Mais vous ne l'avez pas dédaignée; et, quoique j'eusse
préféré l'oublier moi-même (tout cela, au fond, a si peu d'intérêt!),
me voilà donc obligé de la défendre.
Le public, s'il en a le courage, lira votre «belle scène» et le
commentaire élogieux que vous en faites. Je l'ai moi-même relue,
hélas! et j'ai le chagrin de la juger comme au premier jour. La forme
en appartient à la plus basse rhétorique, et c'est le luxe le plus
indigent de flasques et inexpressives métaphores. Mais le fond est
pire.
Vous dites: «À quel moment Prétextat saurait-il que la confession de
Frédégonde n'est pas sacramentelle?» Mais au moment où l'étrange
pénitente lui annonce, avec un fracas insolent, et des bravades, et
des cris de haine, qu'elle va faire assassiner Mérovée. Vous alléguez
que Prétextat est trop troublé, à ce moment-là, «pour débrouiller un
problème de casuistique». Ah! il n'est pas compliqué, le problème! La
question est, exactement, de savoir si une personne est dans les
conditions requises pour la confession sacramentelle dans l'instant où
elle se vante d'avoir préparé un assassinat et où elle déclare, avec
la plus furieuse insistance, qu'elle va l'accomplir. Mais il paraît
que Prétextat, vieux prêtre blanchi dans le saint ministère, et plein
d'une terrible expérience,--d'ailleurs préparé au choc par les
précédents aveux de la reine, déjà si semblables à de cyniques
défis,--_doit_ être surpris par sa dernière révélation, au point d'en
perdre subitement et complètement la tête. Et vous appelez ça,
bravement, «la vérité comme dans la vie»!
Je viens, là-dessus, de relire mon article, et je ne puis, en
conscience, en retrancher un seul mot. J'écrivais: «... Je veux bien
que Frédégonde, chrétienne peu éclairée, ait conçu cette ruse
grossière et en ait espéré le succès. Mais que Prétextat se range sans
hésiter à cette casuistique de sauvage, nous ne le pourrions admettre
que si ce saint évêque nous avait été présenté comme un homme d'une
intelligence affaiblie par les années et touché, comme dit l'autre, du
vent de l'imbécillité.» Et je crois vraiment l'avoir démontré; du
moins y ai-je apporté tout le soin et tout le sérieux dont je suis
capable. Mais vous répondrez de nouveau: «La vérité comme dans la
vie!» Je répliquerai: «Vent de l'imbécillité!» Et ce dialogue pourra
durer longtemps. Nous n'avons probablement pas, monsieur, le cerveau
fait de même. Nous sommes irréductibles, impénétrables l'un à l'autre,
et cela sans doute est fâcheux pour moi; mais qu'y puis-je?
Voilà donc à quelle constatation chétive et superflue aboutit cette
grande affaire. N'est-ce pas pitoyable?
Ce n'est pas ma faute. Vous m'avez invité à entendre votre pièce en
qualité de critique; par là (soyons de bonne foi), vous avez sollicité
mon jugement sur elle et m'avez signifié implicitement que vous
m'autorisiez à le produire, quel qu'il fût,--à la seule condition
qu'il ne portât que sur votre ouvrage et qu'il demeurât purement
littéraire. Ce pacte tacite, je l'avais strictement observé; mais
vous, monsieur, vous l'avez rompu. Il ne vous a pas suffi de
contester, comme vous le pouviez, dans quelque journal ou dans quelque
brochure, la justesse de mes critiques; vous avez prétendu me
confondre dans cette Revue même, et vous avez voulu m'y discréditer
par des insinuations désobligeantes sur des faits entièrement
étrangers à notre différend: j'entends mes relations personnelles avec
la Comédie-Française. Vraiment, cela n'est pas de jeu, quoi qu'il en
ait semblé à nos doux juges.
Dans le fond, il y a ceci, qui est bizarre: il vous a été absolument
impossible de supporter cette idée qu'il y eût en France un homme
notoirement insensible aux beautés du 4e acte de _Frédégonde_. Et,
pour en pouvoir exprimer votre immense dépit, non seulement par un
papier public,--de quoi se fût contenté tout autre que vous,--mais
dans des conditions choisies par vous, sous la même couverture où
parurent les pages honnêtes qui vous ont fait saigner, et «à la même
place et dans les mêmes caractères typographiques», vous avez dépensé
plus d'obstination et plus d'énergie qu'il n'en faut pour faire son
salut. Mais tout cela ne fera pas ni que j'aie outrepassé mon droit de
critique, ni que _Frédégonde_ soit autre qu'elle n'est, ni qu'elle me
paraisse autre qu'elle ne me paraît. Et ainsi la disproportion entre
votre effort et son résultat devient un peu comique. Ou, pour mieux
dire, il y avait longtemps qu'un homme ne s'était édifié de ses
propres mains, avec cet entêtement sombre, par une telle mobilisation
de magistrats, d'avocats et d'huissiers, et sur un tel amas de papier
timbré, une si haute réputation de ridicule. Et cela est beau dans son
genre, et plus étonnant encore que la confession de Frédégonde.
... Et maintenant, monsieur, je puis bien vous l'avouer: je me suis
appliqué à vous dire des choses justes sous une forme qui fût un peu
désagréable, parce qu'il faut bien se défendre dans la vie; mais je
ne suis point si fâché que cela. Je n'ai aucune peine à entrer dans
votre état d'esprit. Je suis comme vous: je n'ai presque jamais trouvé
que la critique comprît entièrement mes pièces, ni même qu'elle les
racontât comme elles étaient, ni qu'elle leur fût pleinement
équitable. On s'y résigne quand on est sage; et, quand on est fier, on
se rend justice à soi-même silencieusement, et l'on se contente de son
propre témoignage. On y est très aidé par la considération de ce qu'il
y a de hasard mystérieux dans les succès de théâtre. Vous n'avez pas
su prendre ce parti, et combien je le regrette! Vos sentiments, tout
involontaires et fort excusables, étaient d'un homme; mais votre
conduite, hélas! a été d'un «gendelettre», et je suis obligé de donner
ici à cet affreux mot toute sa force.
Si vous vouliez bien le reconnaître vous-même (et pourquoi non? votre
récente victoire a dû vous détendre), je vous répéterais, sans ombre
d'ironie, ce que je disais il y a un an: «La susceptibilité des hommes
de lettres est, quand on y réfléchit, bien misérable... Pourquoi tant
souffrir d'appréciations qui ne nous atteignent ni ne nous diminuent
dans ce qui nous devrait seul importer, j'entends notre valeur
morale?... On peut avoir fait un mauvais drame, et non seulement
n'être pas un sot, mais encore, par d'autres dons que ceux qui font le
bon dramaturge et le bon écrivain, par un autre tour d'imagination,
par l'activité, l'énergie, la bonté, par toute sa complexion et sa
façon de vivre, être un individu plus intéressant et de plus de mérite
que tel littérateur accompli.»
Non, je ne raille point. Toute notre querelle, ce n'est que de la
littérature. La littérature, il faut l'aimer; mais le mieux est de
l'aimer sans en faire; et, quand on en fait, les bénéfices que notre
vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne méchant à cause
d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. Voilà ce que nous sentons
clairement dans nos meilleures minutes...
J'ai laissé la question juridique à M. Brunetière, qui l'a faite
sienne, et qui continuera à la traiter avec plus de compétence, de
rigueur et de vigueur que je ne ferais. Il est bien probable que cela
finira par la révision d'une loi mal rédigée et dont l'application
littérale heurte par trop le sens commun. Vous aurez contribué,
monsieur, par votre obstination, à amener cet heureux changement, et
ainsi vous nous aurez rendu un service dont nous vous serons plus
reconnaissants que de votre tragédie.
Bibliographie: Deux tragédies chrétiennes: _Blandine_, drame
en cinq actes, en vers, de M. Jules Barbier; _l'Incendie de
Rome_, drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Armand
Éphraïm et Jean La Rode.
_Blandine_ et _l'Incendie de Rome_ ne se distinguent guère, à première
vue, des autres tragédies chrétiennes et romaines qu'on a écrites chez
nous depuis _Caligula_. Mais, si l'on y regarde de plus près, on finit
par voir que la pièce de M. Barbier et celle de MM. Éphraïm et La Rode
ont chacune leur dessein particulier, que je vous dirai tout à
l'heure.
Une tragédie chrétienne dont l'action se passe à un moment quelconque
des trois premiers siècles de l'Empire, de Néron à Dioclétien, cela
comporte un certain nombre de personnages sans doute inévitables. Il y
a l'esclave chrétien; le philosophe stoïcien; l'épicurien sceptique et
tolérant, qui ressemble plus ou moins au Sévère de _Polyeucte_, et le
fonctionnaire romain, qui fait plus ou moins songer à Félix. Surtout
il y a,--formée sur le modèle de l'inquiète Leuconoé d'Horace,
laquelle interrogeait tous les dieux afin de trouver le bon,--la
patricienne de décadence qui a du vague à l'âme, et qui se fait
chrétienne par romantisme.
Ce dernier type n'est pas dans Corneille, et pour cause, non plus que
le vague christianisme lyrique, humanitaire et sourdement sensuel qui
s'exhale de l'âme lettrée de ces Leuconoés, un peu tournées en Lélias.
Le christianisme de Polyeucte et de Néarque n'est ni vide ni flottant.
Il a sa théologie très arrêtée. Il est solide et précis, volontiers
disputeur, comme il apparaît par les dissertations de Néarque sur la
Grâce. Ce n'est peut-être pas le christianisme de l'Église primitive;
mais c'est celui du XVIIe siècle. Au moins on sait à quoi l'on a
affaire. Mais souvent, dans les tragédies chrétiennes qu'on nous fait
encore, les martyrs semblent verser leur sang pour un «idéal» aussi
peu formulé que celui des poètes romantiques, ou, tout au plus, pour
la religion de Pierre Leroux et de George Sand, et quelquefois pour
celle du prince Kropotkine.
Et il y a la «couleur locale», la fâcheuse couleur locale romaine,
dont se sont si heureusement passés Corneille dans _Polyeucte_ et
Racine dans _Britannicus_. Il y a, mêlés partout au dialogue, les
détails de cuisine, d'ameublement ou d'habillement: gauche mosaïque
qui fait ressembler la conversation des personnages au texte de ces
«thèmes de difficultés» où d'ingénieux professeurs de grammaire se
sont donné pour tâche de faire entrer certains mots, de gré ou de
force.--Et j'allais oublier le Gaulois notre ancêtre, le bon esclave
ou gladiateur gaulois que l'auteur ne manque pas de fourrer dans un
coin de son drame, et à qui il prête un rôle honorable pour flatter
notre patriotisme.
Quant à l'action, elle consiste généralement dans les amours d'une
païenne et d'un chrétien (ou inversement) et dans les efforts que fait
celui-ci pour amener l'autre à la foi. Si l'homme est esclave et la
femme patricienne (ou _vice versa_), cela, bien entendu, n'en vaut que
mieux. Au cinquième acte, la belle païenne est touchée de la grâce et
mêle son sang à celui de son compagnon. Et c'est très bien ainsi, et,
au surplus, il est très difficile de sortir de là. Pour trouver autre
chose, pour concevoir avec émotion et avec profondeur et pour exprimer
sans banalité une âme chrétienne des premiers temps, l'âme et le génie
d'un Tolstoï ne seraient sans doute pas de trop. Du moins y
faudrait-il, à défaut de génie, une longue méditation et plus de «vie
intérieure» que n'en a le commun de nos dramaturges.
Les traits que j'ai dits se retrouvent dans _Blandine_, et ce n'est
point un reproche. Voici les inquiets à la façon de notre vieille
Leuconoé, les romantiques chercheurs d'idéal: c'est Attale et Æmilia,
Altérés d'inconnu, toujours inassouvis...
Enivrés, et rêvant encore quelque chose!...
Voici le stoïcien, et c'est Épagathus; l'épicurien, et c'est Lucien de
Samosate; le politique étroit, pusillanime, cruel par terreur, et
c'est Septime Sévère; l'esclave chrétienne, et c'est Blandine.--Et
voici la fâcheuse couleur locale. Æmilia n'hésite pas à interpeller
Blandine en ces termes:
. . . . . . . . . . Blandine, prends _ma stole_,
Et me l'apporte!... Eh bien, à quoi rêves-tu, folle?...
Blandine?... Va chercher _ma stole bleue!_...
Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de
prêter à une certaine Phydile ces propos audacieusement «panachés» de
latin et de français:
Devine
Ce qui me plaît, à moi, dans mes dix-huit peplum?
Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le _linteolum
Cæsicium_, ainsi nommé, parce qu'il s'ouvre
Sur la poitrine,--là; jusqu'en bas,--et découvre,
En suivant les contours du sein comme cela...
Or, nous voyons que l'énigmatique et silencieuse esclave Blandine est
aimée d'un jeune charpentier, nommé Ponticus. Elle lui dit: «Veux-tu
de moi pour soeur?» Il lui répond: «Non, pour femme!» Sur quoi elle
lui donne rendez-vous, la nuit prochaine, à l'assemblée des chrétiens,
dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le médecin Alexandre doit
conduire à cette même assemblée Attale et Æmilia, qui sont curieux de
savoir ce que c'est que ces chrétiens. Et nous nous disons que le
jeune Ponticus se fera sans doute prier avant de céder Blandine à
Jésus; qu'Attale et Æmilia, passionnément amoureux l'un de l'autre, ne
semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser la religion
du crucifié, et qu'ils y feront quelque résistance; ou bien qu'Æmilia
se convertira seule, et que sa lutte contre Attale sera, du moins,
l'un des principaux épisodes de cette tragédie...
Mais rien de tout cela.
La vie et la passion de Jésus, contées à sa façon par Blandine,--en un
récit naïf, décousu et ardent, tout à fait convenable à la simplicité
et à l'imagination passionnée d'une esclave ignorante,--décident
instantanément le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et Æmilia
cèdent à la première exhortation de l'évêque Pothin.
Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point
une aventure particulière, mais la tragique et sanglante et
merveilleuse histoire de l'Église de Lyon dans la dix-septième année
du règne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des
phénomènes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de
chrétiens, la contagion de la foi et de l'héroïsme, la sublime
émulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de
donner une forme dramatique au dix-neuvième chapitre du _Marc-Aurèle_
d'Ernest Renan.
Ce dessein apparaît en plein dans la seconde moitié de la pièce.--Ce
qui nous est montré plus spécialement au troisième acte, c'est
l'émulation pour confesser la foi et pour se faire arrêter. Æmilia et
Attale songent un instant à fuir. Ils emmèneront Blandine avec eux.
Alors (et, vraiment, l'idée est belle) l'esclave demande la liberté à
sa maîtresse. «Au nom de Jésus, je t'affranchis, dit Æmilia. Mais
pourquoi as-tu voulu être libre?--Pour mourir», répond Blandine.--Et
là-dessus, le gouverneur étant entré et Épagathus s'étant lui-même
dénoncé comme chrétien, Æmilia et Attale se dénoncent librement à leur
tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin, vient tendre les
mains aux chaînes en disant: «Et moi?»
Au quatrième acte et au dernier, c'est l'émulation pour souffrir;
entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les
tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachés, la chaise
ardente, la griffe et la dent des bêtes... Les supplices étaient
publics. À une époque de civilisation avancée et de littérature
savante, après Virgile, après Horace, après Lucrèce, sous le règne du
plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a légué cet admirable
bréviaire de perfection morale: _Ta eis eauton_, dans la ville la plus
riche et la plus cultivée de la Gaule romaine, des milliers d'hommes,
dont un bon nombre, apparemment, étaient d'honorables bourgeois, se
réunissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et
horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a guère plus
d'un siècle, des magistrats lettrés, et qui peut-être composaient de
petits vers, faisaient «questionner» des misérables sous leurs yeux;
que l'on venait en foule voir «rouer» en place de Grève;
qu'aujourd'hui encore, des chevaux éventrés par un taureau, lui-même
tout ruisselant sous les flèches des banderilles, forment un spectacle
délicieux pour des gens qui sont cependant nos frères, et qu'enfin il
se rencontre des personnes distinguées pour aller voir guillotiner
sans y être obligées professionnellement. Oui, je sais que la vieille
humanité est abominable et que, dans le fond, elle aime le sang et la
souffrance d'autrui. Toutefois, si la bête féroce n'est pas morte en
elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses réveils se
sont quelque peu espacés de notre temps, et que, s'il n'y a peut-être
pas moins de cruauté latente dans l'âme des foules, il y en a moins de
déclarée dans les lois et dans les moeurs? Le peuple n'a presque
assassiné personne depuis vingt-sept ans. La bête humaine, si la
prévoyance des législations s'appliquait de plus en plus à la sevrer
de sang, finirait peut-être par en perdre un peu le goût. Et je crois,
je veux croire qu'aujourd'hui déjà cette idée d'une multitude en fête
réunie dans un cirque pour voir déchirer et brûler, parmi d'affreux
hurlements, des chairs vivantes, serait intolérable et presque
inconcevable à une assez imposante minorité d'âmes douces.
De là, pour le farouche auteur de _Blandine_, une première difficulté.
Il inscrit, en tête de son oeuvre, cette fière déclaration: «La
genèse de ma _Blandine_ est aussi douloureuse que celle de ma _Jeanne
d'Arc_. L'avenir me réserve les mêmes revanches: j'ai foi.» Allons,
tant mieux. Je crains cependant, si la pièce était jouée, qu'elle ne
nous accablât par un excès d'horreur physique. Voici quelques-unes des
indications de la mise en scène: «Au lever du rideau, Sextius est
occupé avec les soldats à rassembler et à préparer des instruments de
torture épars sur le sol, tenailles, lames, carcans, ceps, fouets,
etc.» Plus loin: «Blandine, vivement éclairée, est attachée à une
croix. Ponticus est étendu à ses pieds sur un chevalet, entouré de
bourreaux armés de tenailles. Çà et là, dans l'arène, des cadavres.» À
un endroit, le médecin Alexandre accourt «en levant des mains
sanglantes» et en criant:
Cher légat, le plus fort n'est pas maître
De la douleur physique; elle envahit tout l'être.
Alors, pour asservir ces nerfs injurieux,
Je me suis arraché les ongles... Trouve mieux!
Et ces vers sont immédiatement suivis de cette note:
_(Les hurlements recommencent dans la coulisse)._
Une seconds difficulté, pour l'auteur, était dans le caractère
étrangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'héroïsme
de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles
souffrances inouïes, démesurées et prolongées il s'agit ici). De
cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications:
«L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un
état de quasi anesthésie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait
du flanc de Jésus pour les rafraîchir. La publicité les soutenait.
Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi!
Cela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que
l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un héroïsme apparent,
quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient
sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne
figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous
les yeux d'une foule assemblée. Ce qui ailleurs était vanité,
transporté au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés
ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que le
Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles
créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.» Et encore: «Ceux
qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Ils étaient comme
des athlètes émérites, endurcis à tout... Le martyre apparaissait de
plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de
gladiature, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte
d'ascèse préliminaire.» Peu s'en faut que Renan ne dise: «Le martyre
était un sport.»--Il est certain que, d'être regardé, c'est une grande
force: cela donne le courage de souffrir beaucoup, même pour des
causes chétives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est sublime,
et quand les témoins sont tout un peuple en face duquel on confesse
Dieu! Peut-être aussi y a-t-il un degré de douleur physique qui ne
peut être dépassé, au delà duquel la souffrance s'anéantit. Notre
système nerveux est un indéchiffrable mystère. M. Homais comparerait
les martyrs chrétiens à ces Aissaouas qui, apparemment, au bout d'une
demi-heure de hurlements rythmés et de balancements de tête au-dessus
d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son
avant-dernière scène, met bravement cette note de couleur
scientifique, un peu inattendue dans une tragédie chrétienne:
«Ponticus _complètement anesthésié_». Corneille n'eût pas songé à
appliquer cette épithète à Polyeucte.--Enfin, ivresse de publicité,
entraînement, anesthésie,--et aussi amour de Dieu et attente d'un
bonheur infini,--vous avez le choix entre ces explications, ou vous
les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore
une autre, qui est la grâce divine.