brutalement sensuel. Puis c'est une pièce qui nous montre «l'étoile»
dans toutes les postures où le public a coutume de l'admirer. Elle
comporte donc un certain nombre de scènes prévues. Il y a la scène où
la grande comédienne est gamine et fait rire; la scène où elle se
déshabille, largement; la scène où, les yeux chavirés, elle
s'abandonne à des étreintes furibondes et colle sa bouche sur celle de
son amant; la scène attendrissante et généreuse où elle nous découvre
la délicatesse de son coeur; la scène de jalousie et la scène de
rupture, où, parmi les sanglots et les hoquets, elle crie (du nez) sa
souffrance, sa rage, son désespoir et, par surcroît, son mépris de
l'humanité; la scène philosophique où elle se révèle femme supérieure
et experte aux ironies désenchantées... Et enfin il y a la scène non
prévue, celle où elle fait ce qu'on ne l'avait pas encore vue faire.
Dans _le Partage_, elle sautait à la corde; ici, elle époussète les
meubles, avec ses jupes relevées jusqu'au ventre. Et autour de
l'étoile, rien, ou presque rien.
_Zaza_ est strictement conforme à ce séduisant programme. Zaza, fille
de fille, est chanteuse dans un «beuglant» de Saint-Étienne. Elle «se
toque» d'un voyageur de commerce qui traverse la ville, un nommé
Dufresne, et l'allume de son déshabillage et de ses frôlements; et
c'est le premier acte.--Au second, Zaza et Dufresne se possèdent avec
frénésie. Zaza a «sacqué» ses anciens amants; elle est «toute
changée»,--comme Marguerite Gautier,--car tel est l'effet des grandes
passions. Mais elle n'est pas sans inquiétude: Dufresne est souvent
appelé à Paris pour ses affaires, et sera prochainement obligé de
partir pour l'Amérique. Là-dessus Cascart, camarade et ancien amant de
Zaza, pas jaloux, mais sensé, dit à la bonne fille: «Ma fille, tu
perds ton avenir. Dufresne n'est pas riche, et puis il a un ménage à
Paris.» Zaza répond: «J'y vais.» Et elle y va. Elle tombe chez
Dufresne et y trouve, en l'absence de madame, une petite fille de huit
ans qu'elle fait bavarder. Elle constate, avec fureur et
attendrissement à la fois, que Dufresne est bon mari et bon père; sent
malgré elle que le vrai bonheur de son amant est là, qu'elle ne peut
pas lutter contre «la Famille», et s'en va comme elle était venue. De
retour à Saint-Étienne, elle laisse échapper, dans une conversation
avec son amant, le secret de son voyage à Paris; comprend, à la colère
de Dufresne, que c'est, au fond, sa femme qu'il aime; éclate en
imprécations forcenées, et le chasse.--Cinq ou six ans après, Zaza est
devenue une étoile de café-concert de la plus haute distinction, de
celles qui portent l'esprit français à travers le monde, qui ont les
appointements de vingt généraux de division, qui envoient des lettres
aux journaux et qui ont des opinions sur la littérature. Attiré par la
vedette de l'affiche, Dufresne l'attend, un soir, à sa sortie des
Ambassadeurs. Il ne serait pas fâché de s'offrir l'étoile en
exploitant les anciens souvenirs; mais, douce et grave, un peu
solennelle et faisant paraître dans ses discours la hautaine
mélancolie d'une âme supérieure, la grue arrivée lui explique qu'il y
a des souvenirs si poétiques, si frais, si «ailes de papillon», qu'il
ne faut pas commettre ce sacrilège de les dévelouter.
Bref, _Zaza_, c'est la sempiternelle histoire de la courtisane
amoureuse, une variation de plus sur le thème de _Manon Lescaut_, de
_la Dame aux Camélias_ et de _Sapho_ (avec un dénouement
«philosophique», à l'instar d'_Amants_). Mais Manon parlait une langue
décente et jolie; Marguerite ne redoutait pas l'élégance du style, une
élégance aujourd'hui un peu surannée; et Sapho s'exprimait, en
général, comme une fille intelligente qui s'est frottée à des
écrivains et à des artistes. Pour Zaza, ce n'est plus «courtisane
amoureuse» qu'il faudrait dire, mais quelque chose comme «gigolette
qui a un béguin.»
Ce qu'il y a de relativement nouveau dans la pièce de MM. Pierre
Berton et Charles Simon, c'est que l'amour de Zaza est bien, dans son
fond, «la grande passion», celle qui s'ennoblit, à ce qu'on assure,
par «le désintéressement» et la souffrance, mais que cette passion,
égale en «dignité» à celle des amoureuses tragiques de la plus haute
littérature, s'exprime ici de la façon la plus bassement vulgaire, et,
tranchons le mot, la plus canaille. Par exemple, dans l'une des scènes
où Zaza est le plus torturée, Cascart lui ayant dit: «Tu souffres,
hein?» elle répond à travers ses larmes: «J't'écoute!» Et il vous est
loisible d'estimer ce mot aussi tragique qu'une réplique de Roxane ou
d'Hermione, de vous sentir aussi émus par cette exclamation
ultra-familière que par un hémistiche de Racine, et de vous en
émerveiller. En réalité, c'est là un procédé que nous connaissions
déjà. Il est en germe dans _la Chanson des Gueux_, et notamment dans
_Larmes d'Arsouille_; et c'est lui qui fait le prix de la _Lettre de
Saint-Lazare_ et autres chansons, sentimentales dans l'ignominie, de
l'astucieux ex-directeur du Mirliton.
Ce procédé me laisse assez froid pour ma part. En dépit des poètes,
des romanciers et des dramaturges, je n'ai jamais clairement conçu
pourquoi l'amour jouissait, entre toutes les passions humaines, d'un
privilège honorifique, ni comment il confère, à ceux qui en sont
possédés, une supériorité morale, ni en quoi c'est une façon plus
relevée et plus estimable que les autres d'aller fatalement à son
plaisir. À mes yeux donc, l'amour, dans le roman ou sur les planches,
ne vaut pas par lui-même, mais par l'analyse des sentiments qu'il
engendre et par l'expression qu'il revêt. Et cette expression, je
l'aime mieux subtile et belle que sommaire et ravalée: voilà tout.
Or à la canaillerie de la forme s'ajoute, ici, celle du «milieu».
L'entourage de Zaza est digne d'elle. Laissons Dufresne, qui n'est
qu'un pleutre. Mais Malartot, tenancier de beuglant, et ses
pensionnaires; Mme Anaïs, mère de Zaza, une Mme Cardinal, sans aucune
tenue et adonnée à la boisson; le bon Cascart, si soucieux de l'avenir
de Zaza et qui conspire si cordialement avec la mère pour sauver la
fille en la livrant au bon gâteux Dubuisson; tous ces gens-là,--dont
chacun, pris à part, ne serait peut-être que comique et pourrait même
exciter en nous une sorte de sympathie veule et amusée,--ne laissent
pas de former, _tous ensemble_, une société par trop uniformément
crapuleuse et autour de qui flotte pesamment une atmosphère par trop
épaisse de vice tranquille. Et, sans doute, je loue en quelque manière
la véracité des auteurs, et j'accorde que, ayant voulu peindre le
monde des coulisses d'un bouiboui, ils ne pouvaient guère le peindre
autrement. Je veux simplement dire qu'il y a des peintures qui ne me
touchent plus à l'âge que j'ai, qui me paraissent inutiles ou qui même
me dégoûtent... On emporte de ces cinq actes une impression de basse
humanité vraiment accablante. (Je le dis d'autant plus librement que
je suis sûr, en le disant, de ne faire aucun tort à la pièce, mais
plutôt d'y envoyer du monde.)
Je n'ignore pas, d'autre part, qu'une des façons de renouveler, si
c'est possible, «l'histoire de la courtisane amoureuse» (en supposant
qu'il soit absolument nécessaire de la renouveler), c'est d'en changer
le «milieu». Toutefois, je souhaiterais que les auteurs l'eussent
choisi un peu moins bas, car vous ne trouverez, au-dessous, que la
maison Tellier. Mais, au reste, je constate avec équité que, plus le
«milieu» est bas, et mieux Mme Réjane y déploie son immense talent.
Elle a été, dans _Zaza_ tout bonnement admirable. Le seul moyen qui
lui restât de nous paraître plus admirable encore, c'eût été de nous
laisser respirer de temps en temps et de nous laisser entendre un peu
ses camarades.
Car M. Huguenet, entre autres, est vraiment bien bon à entendre et à
voir. Dans le rôle de Cascart (le moins banal de la pièce), avec sa
lourde face romaine de bel homme rasé et son triangle de cheveux
luisants et plats entre les yeux, il est, de pied en cap, le chanteur
de café-concert, le chanteur avantageux et gras; et, en même temps
que l'extérieur et l'allure du personnage, il en exprime avec
plénitude l'âme molle et paisible, l'expérience toute spéciale et qui
ne saurait avoir d'étonnements, le doux cynisme totalement
inconscient, cordial, bonhomme, et dont la bassesse n'admet pas un
grain de méchanceté. Oui, il est bien le «moraliste» de cette
pièce-là.
Telle qu'elle est, _Zaza_ est une pièce amusante, au sens un peu
humble du mot, mais enfin amusante. Elle est redevable à M. Porel
d'une mise en scène vivante et ingénieuse, et à M. Jusseaume de deux
décors pittoresques et divertissants: le premier et le dernier.
La bile ardente et le beau style passionné de M. Octave Mirbeau
éclatent dans cette pochade à la Daumier: _l'Épidémie_.
Un conseil municipal apprend que la fièvre typhoïde sévit dans les
casernes de la ville. «Ce ne sont que des soldats: qu'est-ce que ça
nous fait?» Mais on annonce qu'un bourgeois a succombé à l'épidémie.
Le conseil s'affole, entonne le panégyrique du défunt, et vote un
emprunt de cent millions pour mesures de salubrité. La donnée est donc
fort simple, mais elle est développée avec une rare puissance verbale
et une outrance étonnamment soutenue.
Et ce serait une satire farouche, si ce n'était, plutôt, un truculent
exercice littéraire. Cela, pour deux raisons, je crois: l'artifice
presque constant de l'exécution, et une certaine difficulté à saisir
nettement l'objet même de cette «charge» furibonde.
L'artifice consiste d'abord à mettre dans la bouche des personnages de
hideuses paroles, conformes peut-être à leur hideuse pensée secrète,
mais que jamais, dans la réalité, ils ne prononceraient. Ainsi le
maire, excusant l'absence du conseiller Barbaroux, boucher de son
état: «Notre honorable collègue aurait été arrêté pour avoir vendu à
la troupe de la viande corrompue, ou soi-disant telle. Nous n'avons
pas, je pense, à nous prononcer sur cet incident purement commercial.»
Et le docteur Triceps: «... Dois-je ajouter que notre collègue
Barbaroux s'est toujours montré un boucher d'une loyauté parfaite
envers ses clients civils et que, s'il est vrai qu'il a vendu des
viandes corrompues, ça n'a jamais été qu'à des militaires, dont je
m'étonne que les estomacs soient devenus tout d'un coup si
intolérants, et à des pauvres, ce qui n'a pas d'importance.» Ainsi
encore le maire: «L'épidémie n'a pas atteint d'officiers,
heureusement! Le mal s'arrête aux adjudants.» Et les conseillers: «Si
les soldats n'ont pas d'eau, qu'ils boivent de la bière!--Plaignons-les,
je le veux bien, mais les soldats sont faits pour mourir!--C'est leur
métier!--Leur devoir!--Leur honneur!--Aujourd'hui qu'il n'y a plus de
guerre, les épidémies sont des écoles, de nécessaires et admirables
écoles d'héroïsme», etc.
Vous sentez la convention, d'autant plus déconcertante ici que ces
manifestations invraisemblables de vraisemblables pensées sont mêlées
çà et là de traits de vérité comique. En sorte qu'on ne sait plus bien
ce qu'on a devant les yeux. Si ces personnages sont des abstractions
et des symboles, au moins qu'ils le soient sans interruption! (Ajoutez
que, dans la vie réelle, un conseil municipal peut bien être
uniquement composé d'âmes médiocres et viles, mais est composé aussi
de pères de famille dont le fils est astreint au service militaire, et
qu'ainsi, la salubrité des casernes ne saurait être tout à fait
indifférente à leur égoïsme.)
L'artifice consiste encore à faire célébrer par les bourgeois
eux-mêmes, en style livresque et d'une ironie énorme, l'ignominie du
type dont ils s'avouent les représentants. «... Un bourgeois est
mort... Nous ignorons son nom, qu'importe? Nous connaissons son âme!
Messieurs, c'était un bourgeois vénérable, gras, rose, heureux!... Son
ventre faisait envie aux pauvres... Sa face réjouie, son triple
menton, ses mains potelées étaient pour chacun un vivant enseignement
social...» Et chaque conseiller exalte à son tour le défunt en
strophes et antistrophes harmonieusement balancées. Et le plus vieux
conseiller chante la dernière strophe: «Oui, ce fut un héros! Un héros
modeste, silencieux et solitaire!... Comme il sut écarter de sa maison
les amis, les pauvres et les chiens!... Comme il sut préserver son
coeur des basses corruptions de l'amour, son esprit des pestilences
de l'art!... Il détesta, ou, mieux, il ignora les poésies et les
littératures, car il avait horreur de toutes les exagérations, étant
un homme précis et régulier... Et si les spectacles de la misère
humaine ne lui inspirèrent jamais que le dégoût, en revanche, les
spectacles de la nature ne lui suggérèrent jamais rien...» Je cite
pour ma démonstration, mais pour mon plaisir aussi, car toute cette
oraison funèbre du bourgeois est, en soi, un bon morceau de
rhétorique.
Mais (j'arrive ainsi à mon second point) ce «bourgeois» que M. Mirbeau
prend pour tête de Turc, ce bourgeois qui, chose étrange, se flétrit,
s'insulte, se piétine et s'étripe lui-même avec une ironie atroce,
qu'est-ce donc au juste? Un type moral ou une classe sociale?
Les bourgeois, disait Flaubert, sont ceux qui pensent bassement. Ce
sont encore ceux qui à la fois sont peu intelligents et manquent de
générosité et de bonté. On pourrait dire d'un seul mot, inélégant,
mais expressif et qui est à la mode aujourd'hui, que les bourgeois ce
sont les «mufles». Mais, de ces gens-là, il y en a évidemment dans
toutes les classes de la société sans exception; il y en a parmi le
peuple et les ouvriers, comme parmi les gens du monde, et même parmi
les littérateurs, les artistes, les esthètes et les socialistes. Il y
a, en ce sens, des «bourgeois» même parmi ceux qui font profession de
«tomber» les bourgeois. Au reste, il faut ici rendre justice à M.
Octave Mirbeau. Dans sa pièce, le bourgeois ce n'est pas seulement le
«petit rentier» pleuré comme un frère par les conseillers municipaux;
ce n'est pas seulement le conservateur égoïste, obtus et dur.
Bourgeois aussi, le «membre de l'opposition», radical avancé qui tient
un cabaret «fréquenté de tous les souteneurs et de toutes les filles
de la ville»; bourgeois, le péremptoire docteur Triceps, homme de
progrès et de science, quelque chose comme le docteur Homais, et de la
race horrible des «médecins-députés»...
Si donc le «bourgeois» n'est, au bout du compte, qu'un type moral,
pourquoi l'a-t-on appelé de ce nom de bourgeois, qui est celui d'une
classe sociale, flottante, à vrai dire, et elle-même assez malaisément
définissable? C'est une petite question historique, que je n'ai pas la
prétention d'élucider.
Le romantisme de 1830, en opposant les poètes et les artistes aux
«bourgeois», commence de déshonorer, si je puis dire, ce dernier
vocable. Le mauvais renom s'en aggrave encore quand on s'aperçoit que
c'est presque uniquement l'ancienne bourgeoisie qui a profité des
«conquêtes de la Révolution», et qu'elle en abuse. Il arrive enfin
que, sous la monarchie de Juillet, et grâce au régime censitaire, le
nom de bourgeois s'applique réellement à une classe distincte du reste
de la nation; et, comme cette classe se montre en effet égoïste,
cupide et pusillanime, on conçoit assez la défaveur croissante du mot
dont elle est étiquetée.
Cette défaveur se conçoit moins et ne paraît plus guère fondée en
raison depuis le suffrage universel, et surtout après vingt années de
République démocratique. L'emploi flétrissant du mot «bourgeois» sera
donc, en somme, une réminiscence politique et littéraire. Ou plutôt,
le mot ne signifie plus, à aucun degré, une classe, mais un état
d'esprit inférieur et ignominieux. Et quand l'amère fantaisie de M.
Mirbeau nous laisse finalement entendre que cet état d'esprit est,
aujourd'hui encore, le propre d'une catégorie sociale, on flaire un
anachronisme gênant et qui fait un peu tort à la limpidité de sa
conception.
Cette catégorie sociale est, en réalité, infiniment diverse. Quelle
dureté l'on y voit! quelle avarice! quel agenouillement devant
l'argent! quelle sottise! quelle incompréhension de la poésie et de
l'art! quelle cuirasse de préjugés stupides! Mais quelle générosité
aussi! quelle liberté d'esprit! quel sentiment de l'art! quel
héroïsme! Presque tous nos grands écrivains ont été bourgeois;
bourgeois, la plupart des premiers rôles de la Révolution; bourgeois,
Auguste Comte, Proudhon, Fourier, Leroux, et les vieux de 48. Le noble
dessein d'affranchir et d'élever le peuple, d'établir le règne de la
justice, de fonder la cité idéale, et de tuer la bourgeoisie, est
presque toujours né dans des cervelles de bourgeois. Le socialisme
est lui-même une invention bourgeoise. La bourgeoisie est une zone
sociale aux limites indéfinissables et incessamment traversées par de
nouveaux venus. C'est le peuple arrivé. C'est la partie de la nation
où la vie est le plus intense, où fonctionnent les plus gros appétits
et s'étalent les plus durs égoïsmes, mais où fleurissent aussi les
aristocraties intellectuelles. Tel esthète ou tel rêveur humanitaire
est fils du «petit rentier» de _l'Épidémie_, ou neveu du boucher
radical Barbaroux. Et tous sont bourgeois.
C'est contre un mot que M. Mirbeau a l'air de se ruer. Ou plutôt,
c'est contre un type littéraire: M. Prudhomme, M. Homais, M. Vautour.
Cela ôte un peu de consistance à cette satire éperdue. C'est dommage.
Car cet écrivain d'une violence si folle est un écrivain très pur, et
dont l'outrance est respectueuse du génie de la langue et des règles
de la rhétorique. Il a l'imagination burlesque et tragique, un don
remarquable de grossissement et de déformation caricaturale et
souvent, par suite, de très belles colères contre des fantômes. Il a
une espèce de générosité vague, d'autant plus effrénée dans son
expression que les mobiles et l'objet en demeurent un peu confus.
Mais ces fureurs laissent parfois deviner un envers de sensibilité
souffrante, inquiète, et même cette sorte d'humilité qui fait que le
pessimiste ne s'excepte point lui-même de son dégoût et de son
universelle malédiction. M. Octave Mirbeau est, dans le fond, un
«impulsif» sentimental, et un impulsif dont la forme est très
volontiers celle d'un rhéteur: arrangez cela! Au reste, je ne reçois
de lui, je l'avoue, que des impressions incohérentes et mêlées, et,
quoique je l'essaie ici pour la seconde fois, je vois bien que je n'ai
pas réussi à le définir. Je crains aussi de m'être trop appesanti sur
une petite pièce qui n'est sans doute, dans l'esprit de son auteur,
qu'une fantaisie un peu véhémente.
RÉPONSE À M. DUBOUT.
Dans le préambule vraiment évangélique où je cherchais à consoler
d'avance M. Dubout du mal que j'allais dire de sa pièce, je lui
remontrais, entre autres choses, qu'on peut être un méchant auteur et
un homme d'esprit.
Charité perdue, comme vous l'avez vu par le _factum_ qui encombre ce
numéro, et qui est sans aucun doute ce que la _Revue_[6] a publié de
plus mauvais depuis sa fondation.
[Note 6: La _Revue des Deux-Mondes_.]
J'ai lu, pour ma part, ce morceau soigneusement, et il m'est encore
difficile, à l'heure qu'il est, d'en saisir le véritable dessein. M.
Dubout ne pouvait pas me reprocher d'avoir même effleuré sa personne
et sa vie privées. Il ne pouvait non plus m'accuser d'inexactitude
grave dans le compte rendu de sa pièce, et en effet il ne m'en accuse
point. Qu'a-t-il donc voulu? Démontrer «que ses vers sont fort bons»?
Entreprise bien chimérique, puisque la pièce est là. Alors, quoi?
En tout cas, je remarque qu'il n'a pas toujours mis à citer ma prose
le scrupule d'exactitude que j'avais apporté à transcrire ses vers,
et, aussi, qu'il n'a point observé envers ma personne la stricte
réserve dont j'avais usé envers la sienne. De sorte que c'est moi qui
me trouve exercer légitimement, aujourd'hui, le droit de réponse.
Je vois d'abord, en feuilletant son papier, que cet homme a formé le
noir projet de me brouiller avec la Comédie-Française. Il assure que
j'ai répandu des «trésors d'ironie sur le Comité». «Des trésors»,
c'est beaucoup dire; mais enfin M. Dubout ne se méprend pas ici sur ma
pensée. Seulement le désir de me nuire auprès de ces messieurs (chose
impossible, je l'en préviens) l'entraîne un peu plus loin à de
regrettables inadvertances.
«M. Jules Lemaître, dit-il, se borne à constater... les «grâces
niaises» de Mlle Bertiny... le «bredouillement» de M. Albert Lambert
fils», etc. Or voici mon texte: «M. Albert Lambert fils déploie une
belle fougue et ne bredouille que peu.» Vous sentez combien cela est
différent. Et je n'ai point parlé des «grâces niaises» de Mlle
Bertiny, que je regarde au contraire comme une comédienne très fûtée,
mais de la «grâce niaise de Néra», personnage de M. Dubout. Quand M.
Dubout me cite, est-ce trop de lui demander je ne dis pas plus de
bonne foi, mais un peu plus d'attention?
Autre noirceur: M. Dubout veut me brouiller avec le public, auquel il
dénonce mes irrévérences. «Le public, écrit-il, n'est guère mieux
traité: M. Lemaître revient plusieurs fois sur sa «facilité à être
dupé», sur l'état contristant de «son niveau intellectuel» et sur
«cette inattention voisine de la sottise» qui le fait éclater en
«furieux applaudissements» aux endroits où lui, Jules Lemaître, reste
absolument froid.»
Ici, je proteste très sérieusement. J'ai pu insulter le public, mais
non pas en ces termes. «_L'état d'un niveau_ intellectuel...», «une
inattention voisine de la sottise», jamais je n'ai écrit ça, grâce à
Dieu, et M. Dubout n'a donc pas le droit de mettre ce charabia entre
guillemets[7]. Qu'il me prête de mauvais sentiments, je m'en arrange
encore; mais qu'il ne me prête pas son style! Je n'ai pas mérité cela.
[Note 7: Voici mon texte: «... Que si, malgré tout,
on ne s'en est pas aperçu, je n'en sais que dire,
sinon que cela nous donne le niveau intellectuel du
public», etc. Et: «Cela me fâche qu'on puisse dire
que, même dans des pièces qui passent pour
chefs-d'oeuvre, certains effets dramatiques ont
pour condition première l'inattention du public, sa
facilité à être dupé, et presque sa sottise.»]
M. Dubout continue: «J'ai pensé que la haute personnalité de M. J.
Lemaître... ne me permettait pas de garder un silence qui, aux yeux de
quelques-uns, pourrait être attribué ou à un sentiment d'extrême
dédain ou à un sentiment d'extrême prudence,--ce que je ne veux ni
pour lui ni pour moi.»
Voilà, monsieur, qui est noblement pensé. Je frémis en songeant que
vous auriez pu vous taire; j'ose à peine concevoir la signification,
écrasante pour moi, qu'on eût donnée à ce silence; et je vous remercie
de m'avoir épargné une si rude épreuve. Peut-être, seulement, eût-il
fallu écrire: «un silence qui pourrait être attribué _par_
quelques-uns...» et non: «qui pourrait être attribué _aux yeux_ de
quelques-uns». Mais je ne veux plus perdre mon temps à corriger vos
fautes de grammaire, et j'arrive à un point plus intéressant.
Vous assurez que vous n'avez contre moi nulle rancune. «Pas un
instant, dites-vous, je n'ai supposé que M. Lemaître ait voulu, comme
l'ont insinué quelques médisants, se consoler sur l'oeuvre d'un
_jeune_ (c'est vous qui soulignez) de l'échec de _la Bonne Hélène_ et
de _l'Aînée_ devant le comité de la Comédie-Française.»
Permettez-moi une rectification, puis une réflexion.
Il est bien vrai que la _Bonne Hélène_ a été refusée par le comité,
l'un de ces Messieurs ayant dit que, si l'on recevait cet ouvrage
blasphématoire, il n'oserait plus jouer la tragédie. Mais je ne leur
ai pas laissé le plaisir de recevoir _l'Aînée_ à correction. Ils
faisaient de telles têtes que je m'en suis allé sans achever ma
lecture. Je pense d'ailleurs, en toute simplicité, que ni _l'Aînée_ ni
_la Bonne Hélène_ n'en valent moins pour cela, de même que, pour avoir
été reçue avec acclamation, _Frédégonde_ n'en vaut pas mieux. La
lecture devant le Comité est une nécessité injurieuse que l'on subit;
mais il faudrait être bien humble pour reconnaître la juridiction
littéraire de cette assemblée.
Ce n'est donc pas pour me venger du Comité que j'ai traité
_Frédégonde_ précisément comme le public l'a fait à partir de la
seconde représentation, mais parce que je trouvais, comme lui, et bien
sincèrement, que _Frédégonde_ ne valait pas le diable. Mon honneur
m'oblige à le déclarer: c'est bien _en soi_ que votre tragédie m'a
paru détestable. C'est par elle-même, c'est par la force de l'évidence
et sans le secours d'aucune considération extrinsèque, que sa profonde
misère s'est révélée à moi. Si la Comédie-Française nous donnait une
bonne pièce, je me connais, je ne pourrais pas m'empêcher de le dire.