mais il a soin que l'optimisme en soit sans fadeur. Comme les affaires
de la famille Tasselin avaient été gâtées par la vertu d'une
irrégulière, c'est la bonté d'âme d'un irrégulier qui les rétablit.
Piégois, en effet, se ravise. Sa fille est toujours aussi follement
amoureuse du sec Henri Tasselin et dit qu'elle mourra si on ne le lui
donne. (L'auteur ne nous a pas montré cette enfant, et des critiques
s'en sont plaints; mais je m'en console, parce que je me la
représente très facilement.) Donc, Piégois
(Les coeurs de tenanciers sont les vrais coeurs de père)
va trouver le jeune avocat: «J'ai obtenu un concordat, des créanciers
de votre oncle; ils se contenteront de 250.000 francs; j'ai arrêté les
poursuites, car je connais beaucoup de juges. Ma fille est à vous avec
son million, moins ces 250.000 francs, soit 750.000 francs.» Henri
accepte, avec très peu d'hésitation.
Mais, si Henri est ignoble, sa petite soeur Madeleine est exquise.
C'est une ingénue sans niaiserie ni timidité. Elle était l'amie intime
de Suzanne Tillier, l'orpheline si vilainement séduite par Henri. (Et
je ne vous ai pas assez dit combien cette Suzanne était charmante. Ce
n'est plus la fille-mère geignarde et un peu hypocrite du théâtre
d'autrefois. Elle a, notamment, la franchise de se reconnaître
responsable de sa propre chute.) Dans un second acte,--épisodique,
oui, mais touchant et d'un esprit généreux,--Madeleine s'en vient chez
Suzanne, l'embrasse, la console, est charmée qu'elle ait un bébé, ne
s'effare pas une seconde de la «situation irrégulière» de son amie.
Elle-même, tandis que son frère ne cherche que l'argent dans le
mariage, n'y cherche que l'amour et profite de la débâcle de sa
famille pour épouser un bon petit garçon, à peu près sans le sou,
qu'on lui avait refusé jusque-là. Mariée, elle recueillera chez elle
Suzanne et son bâtard. Et la mère de Madeleine, brave femme, la laisse
faire. «La bourgeoisie, dit Piégois attendri, sera sauvée par les
femmes.» Ainsi soit-il.--Remarquez ici la décroissance, heureuse après
tout, du pharisaïsme public. Des choses que Dumas fils, il y a trente
ans, n'aurait hasardées qu'avec un luxe de préparations, et qu'il eût
tour à tour insinuées avec des finesses de diplomate ou imposées avec
des airs de dompteur, passent maintenant le plus aisément du monde et
sans l'ombre de scandale.
Ce que je ne puis vous dire, c'est, dans cette histoire un peu éparse
et que je suis loin de vous avoir résumée tout entière, l'esprit,
l'observation pénétrante, la finesse des remarques sur le train de la
société actuelle (exemple: «Il y a aujourd'hui tant de déclassés
qu'ils formeront bientôt une classe»), et, partout, l'admirable
naturel du dialogue.
Au Gymnase, _l'Aînée_, comédie en quatre actes, cinq tableaux.
_L'Aînée_ n'est point une pièce à thèse et n'est qu'accessoirement une
comédie de moeurs. C'est un simple «drame bourgeois» et, plus
spécialement, une histoire d'âme.
Cette âme est celle de Lia, l'aînée des six filles du pasteur
Pétermann. Lia est bonne, pieuse, dévouée; et elle a habitué les
autres à son dévouement. «Ah! la brave fille!» dit un voisin de
campagne, mûr, curieux, et un peu philosophe, M. Dursay. «C'est elle
qui a été la vraie mère de toutes ses jeunes soeurs, et qui tient le
ménage, et qui gouverne la maison, et qui dispense M. et Mme Pétermann
de surveiller leurs filles. Et tout cela avec une grâce presque
silencieuse, et un oubli de soi, et une ignorance de son propre
mérite!... Elle ne s'est pas aperçue, tandis qu'elle vivait pour les
autres, qu'elle atteignait ses vingt-cinq ans. Heureusement, je crois
qu'elle va épouser ce solennel pasteur Mikils, qui n'est qu'un bon
nigaud, mais qu'elle a la naïveté de prendre pour un grand homme, à
qui elle prêtera tous les talents et toutes les vertus, et avec qui
elle sera probablement heureuse, parce que son bonheur est en elle.»
Mais l'ingénu pasteur Mikils s'est laissé prendre aux coquetteries
effrontées de Norah la cadette, et il l'a choisie, justement parce
qu'il ne devait pas la choisir. Il annonce lui-même la nouvelle à Lia,
sous couleur de la consulter. Et Lia résignée dit à sa jeune coquine
de soeur: «Ma pauvre, pauvre Norah! Sois heureuse, et surtout ne le
rends pas malheureux. Sois bonne, patiente, dévouée, fidèle.»
Cinq ans après. Le père Pétermann a perdu sa petite fortune dans des
spéculations financières faites à bonne intention. Heureusement quatre
des petites Pétermann étaient mariées avant le désastre. Lia reste
seule, dans le foyer attristé et rétréci, avec sa dernière soeur,
Dorothée. Elle est institutrice dans une des écoles de la ville. Elle
n'est pas malheureuse. «Je vous ai, dit-elle à ses parents; j'ai deux
neveux et une nièce pour qui je tricote des brassières et des petits
jupons; j'ai ma classe qui m'intéresse. Toutes mes heures sont
occupées; c'est comme un réseau d'habitudes qui enveloppe et protège
ma vie intérieure...» Mais elle n'a pas oublié l'avantageux pasteur
Mikils.
Là-dessus tombent à la maison Mikils et sa femme, avec des figures
bizarres. Norah n'a pu, tant il était ennuyeux, rester fidèle à son
mari. Il en a eu de sérieux indices, sinon la seule preuve sans
réplique, celle qui consiste à voir de ses yeux; et alors, très
embarrassé, il a trouvé cela, d'amener Norah à son père, au chef
spirituel de la famille, pour qu'il la juge et qu'il décide d'elle.
C'est Norah elle-même qui conte ces choses à Lia, et qui la supplie
d'obtenir de Mikils qu'il pardonne sans rien dire. Et cette confidence
et cette prière ont pour effet d'affranchir Lia de son premier et
mélancolique amour, par le sentiment de l'ironie de la situation et de
l'inutilité de son renoncement.
Elle s'indigne d'abord: «Ta faute, dit-elle à Norah, n'est pas
seulement horrible en elle-même; elle ridiculise, elle bafoue mes
scrupules et ma résignation et rend grotesques à mes propres yeux cinq
années de ma triste vie!...» Puis, elle se calme; elle ne peut
s'empêcher de trouver Mikils un peu ridicule, de le voir «comme un
pauvre être diminué qu'on plaint avec un sourire», et «de le traiter
presque dans sa pensée comme feraient les gens du monde et les
personnes sans religion ni bonté». C'est presque avec raillerie, et
comme si elle prenait une revanche, qu'elle remontre à Mikils
l'imprudence de son mariage et qu'elle l'exhorte au pardon. Or le
malheureux aime toujours sa femme; il l'aime, comme il dit,
«honteusement»; il confesse à Lia sa faiblesse, et la lâcheté de sa
passion réveillée par les images mêmes de la faute, et comment,
peut-être, le péché de Norah l'a lui-même corrompu. Et la vierge,
restée seule: «Ah! il m'a dégoûtée! Faut-il, mon Dieu, avoir tant
rêvé, tant prié, tant pleuré à propos de cet imbécile!»
Du coup, Lia enterre, si l'on peut dire, sa vie de jeune fille. Elle a
trente ans; elle est moins naïve, plus intelligente, plus avertie
qu'au premier acte. Le syndic Müller, quinquagénaire encore assez
frais, et brave homme, et qui a rendu des services aux Pétermann, a,
tout à l'heure, demandé sa main et doit venir chercher la réponse. Le
coeur libre désormais, Lia accepte sans répugnance l'idée de ce
mariage de raison: «Évidemment, dit-elle, il doit y avoir des émotions
et des joies dont il faut bien que je fasse mon deuil... Mais elles
sont très mêlées, ces joies-là, je le sais... J'aimerai M. Müller,
puisqu'il est bon. Et puis, j'aurai peut-être des enfants...
D'ailleurs mon mariage facilitera celui de Dorothée. M. Müller lui
même s'y emploiera. Sans compter bien des petites douceurs pour papa
et maman... Oui, oui, je suis plutôt contente.»
Mais il est sans doute dans la destinée et dans le caractère de Lia
d'être dupe. Lorsque M. Müller vient «chercher la réponse», c'est
Dorothée qui le reçoit. Sous prétexte de tendresse innocente et de
jalousie de petite fille, la jeune effrontée se frotte, en pleurant,
contre le bonhomme; elle laisse échapper ce cri: «Je ne veux pas que
vous épousiez Lia, parce que j'en mourrais!» et s'abat, en une
demi-syncope, sur le gilet de son respectable ami... Et quand elle est
calmée, Müller s'esquive en murmurant: «Ma foi, je reviendrai un
autre jour.»
Le lendemain, le voisin Dursay donne une _garden party_, où sont tous
les Pétermann et quelques autres invités. Pendant que la compagnie se
promène sur le lac, Lia est restée à garder les enfants. La bande
revenue, elle sent que ses soeurs et ses beaux-frères, et Mikils et
Norah réconciliés, tout le monde «s'aime» autour d'elle. Et Müller n'a
toujours pas parlé. Lia commence à souffrir. Et voilà qu'elle apprend
de son père et de sa mère que M. le syndic s'était trompé sur ses
sentiments, le pauvre homme! et qu'il les a priés de considérer comme
non avenue sa démarche de la veille. Lia souffre tout de bon: «Ce que
je ne lui pardonne pas, c'est cet effort que j'ai naïvement fait pour
l'aimer; je souffre cruellement, moi qui lui échappais par mon
indifférence, de m'être mise, par bonté d'âme, dans le cas de pouvoir
être rejetée et méprisée par lui. Ce n'est pas dans mon coeur que je
suis blessée, mais dans ma fierté la plus légitime, et très
profondément, je l'avoue...»
Mais que devient-elle, lorsqu'elle apprend que ce n'est pas tout, que
Müller a demandé la main de Dorothée, et que M. et Mme Pétermann ont
consenti à une substitution si naturelle! Cette fois, c'est trop
vraiment; Lia se révolte contre son destin d'éternelle déçue et
d'éternelle sacrifiée; et au pasteur Pétermann qui lui dit: «Tu sais
où est la consolation, tu te tourneras vers Dieu, tu prieras», elle
répond: «Non, mon père.»
À ce moment critique, se présente un lieutenant de hussards, neveu de
Dursay, et qui n'a d'autre caractère que d'être lieutenant de
hussards, car c'est tout ce qu'il fallait ici. Le bel officier propose
à Lia un tour de valse. Lia, énervée, et comme ivre de chagrin, se
montre d'autant plus imprudemment provocante et coquette que c'est la
première fois et qu'elle y apporte quelque gaucherie. Il y a des mots
qu'elle veut entendre, ne les ayant jamais entendus; et le lieutenant
les lui dit sans se faire prier. Et elle s'excite, raille le monde où
elle a été élevée, ne cache pas au militaire que ce qu'elle apprécie
en lui, c'est qu'il n'a pas de «vie intérieure» et qu'il doit être
«loyalement païen»; traite de mensonge et d'hypocrisie une discipline
morale qu'elle a acceptée jusque-là avec foi et avec respect; prononce
enfin, ne s'appartenant plus, des mots qu'elle réprouvera demain: et
c'est la revanche momentanée de la nature contre la grâce.
Le lieutenant juge cette fille singulière et amusante. Doucement, il
l'entraîne dans un pavillon écarté, la fait asseoir, veut la saisir et
l'étreindre. Subitement dégrisée, elle retrouve sa vraie âme de vierge
et de puritaine. Loyale, et pour se faire pardonner «sa vilaine, sa
coupable coquetterie», elle lui conte, héroïquement et maladroitement,
sa triste histoire et sa dernière et grotesque déception, et comment
elle n'était plus elle-même quand le hussard est survenu. «Vous devez
me croire, monsieur, car il faut être très humble et par conséquent
très sincère pour dire tout ce que je vous ai dit là et que je n'avais
dit à personne, bien sûr.»
Mais le lieutenant ne la croit pas. Tout ce qu'il voit en cette
affaire, c'est que cette fille de trente ans doit «avoir quelque chose
dans son passé» et qu'il peut donc «marcher». Et il «marche», et de
nouveau il veut la prendre, sincèrement ému d'ailleurs par cette
confession et ces larmes, mais tout autrement que Lia ne le voudrait.
Et cependant on cherche Lia dehors et on l'appelle. «Ils sont là toute
une bande, dit le lieutenant. Si vous sortez, vous êtes
perdue.--Perdue aux yeux des autres, pas aux miens!» dit-elle. Et elle
s'arrache des bras de l'officier et apparaît aux invités du bon M.
Dursay, la robe froissée et les cheveux dénoués, en disant: «Me
voilà!»
Scandale effroyable. M. et Mme Pétermann, atterrés, ont beaucoup de
peine à pardonner à leur fille aînée. Ils cèdent enfin aux
évangéliques objurgations de Mikils, à qui la conscience de sa lâcheté
charnelle a fait l'esprit miséricordieux, et surtout à l'intervention
hardie de Norah, cette aimable prime-sautière n'ayant rien trouvé de
mieux, pour hâter le pardon, que de déclarer à ses parents qu'elle a
fait, elle, bien pis que sa grande soeur. «... Tu le sais bien, toi,
Lia; tu le sais bien, puisque c'est toi qui m'as raccommodée avec
Auguste. Raccommodée quand il me croyait coupable. Depuis, il me croit
innocente...»
On annonce alors M. Dursay. Il vient demander la main de Lia pour son
neveu. Lia refuse: «Je ne saurais, dit-elle, être la femme d'un homme
qui m'a voulu prendre de force, dont les bras m'ont meurtrie, dont mon
visage a senti le souffle, et qui a pu croire, fût-ce par ma faute,
que j'allais être sa maîtresse... Et enfin je n'aime pas votre neveu,
et cela répond à tout.» Au reste elle ne se pose point en victime.
Dursay lui ayant dit: «Mais, si vous refusez cette réparation, vous
voilà probablement condamnée pour jamais à la solitude», elle répond:
«Ce sera donc ma punition. Et, comme elle est juste, je l'accepterai
d'un tel coeur qu'elle me deviendra légère... Si j'ai eu jadis
quelques mérites, je les ai perdus du moment que j'ai pris des airs
vulgaires de sacrifiée et que j'ai quêté sottement des consolations.
Des consolations à quoi, je vous prie? On m'aimait bien, on me prenait
très au sérieux. J'avais une vie calme, réglée, harmonieuse, avec des
renoncements qui n'avaient rien d'excessif ni de tragique, et qui
pourtant me donnaient la flatteuse idée que je n'étais point inutile
aux autres... Il ne me manquait rien... que les orages et les délices
de la passion. Je les ai entrevus, et cela m'a peu réussi... Et mon
seul voeu, c'est, après quelques années d'exil nécessaire, de
reprendre ici cette vie pâle et douce, où j'avais la lâcheté de me
croire malheureuse.» Bref, elle s'est ressaisie; la foi, le courage et
la paix lui sont revenus; et elle a définitivement compris que ce
fameux «droit au bonheur», dont de bouillants Norvégiens lui ont
peut-être parlé, est un mot dépourvu de sens pour une chrétienne.
Et Dieu l'en récompense immédiatement, parce que nous sommes au
théâtre. Le philosophe Dursay, qui a été le confident de Lia tout le
long de la pièce, est vivement touché de cette modeste beauté d'âme.
Il fait tout à coup une découverte: «Ma chère Lia, est-ce que vous ne
croyez pas que nous sommes, à l'heure qu'il est, encore plus amis que
nous ne nous le figurions?» Et il ajoute: «Une idée me vient, qui n'a
contre elle que d'être simple à l'excès et de me venir un peu tard.
Mais quoi? Je m'étais arrangé une vie égoïste et commode, telle que je
n'en concevais pas de meilleure... Je m'étais peut-être trompé...» Il
supplie donc Lia d'être sa femme; et Lia le veut bien. Rien ne s'y
oppose. Dursay s'était fait passer pour marié, afin, dit-il, d'être
tranquille,--et aussi pour qu'on ne pût escompter le dénouement et que
Lia ne pût l'entrevoir ou le désirer, même dans le plus secret de sa
pensée. En réalité il n'y a jamais eu de Mme Dursay.--Dursay n'a que
quarante-cinq ans. Son mariage avec Lia est un mariage d'automne, mais
qui n'a rien de déplaisant à envisager.
Voilà l'histoire de Lia. Je me suis laissé entraîner à la conter un
peu longuement parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même.
Dans quelle mesure j'ai réussi à donner à cette histoire la forme
dramatique; si elle est vraisemblable, si elle est cohérente, si
elle est intéressante, si j'ai su y introduire, comme je l'eusse
désiré, le _maximum_ d'analyse morale que supporte le théâtre, je
l'ignore et je m'en remets à quelques-uns,--pas à tous, oh! non, du
soin d'en décider.
Un éminent critique romantique,--qui semble avoir pris pour criterium
de la valeur des pièces la somme de vigueur génésique dépensée par les
personnages,--souhaitait tour à tour, en rendant compte de _l'Aînée_,
que Lia s'abandonnât totalement aux bras de l'officier bleu, et
qu'elle se noyât dans le lac. Je n'ai rien à répondre, sinon que je
n'y ai pas songé et que, ayant voulu très expressément montrer une
fille chaste et croyante, il m'était vraiment bien difficile
d'accueillir l'idée soit de cette chute, soit de ce suicide.
L'histoire de Lia est, comme j'ai dit, toute la pièce. Mais à cette
histoire j'ai cherché un «milieu» qui lui fût approprié. Il m'a paru
qu'une âme comme celle de Lia, sérieuse et de forte vie intérieure,
devait plus vraisemblablement se rencontrer dans le monde protestant.
Et c'est de quoi les protestants devraient me remercier. Mon dessein
exigeait, en outre, que Lia eût derrière elle toute une bande de
petites soeurs, et c'est dans un foyer évangélique qu'elles pouvaient
le plus vraisemblablement pulluler.--Mais, d'autre part, l'histoire
morale de Lia, telle que j'en avais conçu le développement, impliquait
un peu d'égoïsme et d'innocent pharisaïsme chez ses bons parents et,
aussi, l'infortune conjugale de son beau-frère le pasteur. Et c'est de
quoi j'ai pris mon parti, et de quoi se sont émues certaines personnes
«de la religion».
Plusieurs m'ont envoyé des lettres d'injures. Cela me met à l'aise
pour leur dire:
Ma comédie, je le répète, n'est point une comédie de moeurs et est
encore moins une pièce à thèse. Ma peinture ou, plus exactement, mon
croquis de moeurs protestantes et pastorales est tout accessoire,
assez superficiel, et fantaisiste à demi. Donc, en disant que j'ai
voulu jeter le ridicule sur les ménages de pasteurs et écrire un
plaidoyer en faveur du célibat des prêtres, vous me faites un procès
de tendances. Mais, puisque vous y tenez, «allons-y!»
Quand j'aurais fait tout ce que vous dites, en quoi aurais-je excédé
mon droit et manqué aux convenances littéraires? Ces conséquences du
mariage de vos ministres, ce contraste entre la mission sacrée de M.
Pétermann et ses préoccupations de père de famille, les ai-je donc
inventés? Ne sautent-ils pas aux yeux? À moins de supposer que les
pasteurs sont réellement de bois, comme ils paraissent quelquefois, ne
sont-ils pas sujets à aimer leurs femmes de la façon dont Mikils aime
la sienne? et cette façon-là n'a-t-elle pas un je ne sais quoi qui
s'accommode mal avec la mission publique d'un ministre de Dieu? Eh
bien, oui, je prends à mon compte les aveux de cet excellent, de ce
sympathique et sincère pasteur Mikils: «Mon caractère? Ma profession?
hélas! c'est d'être un homme, un pauvre diable d'homme. Oh! je ne me
fais plus guère d'illusions là-dessus. Comment se piquer d'être auprès
des autres l'interprète de la parole divine, d'être leur guide public
et reconnu, quand on est embarrassé soi-même des nécessités où se
débat le commun des hommes? Qu'est-ce qu'un ministre de Dieu amoureux
de sa femme, troublé de désir ou d'angoisse dans son propre foyer, ou
obsédé du souci de marier ses enfants?...»--Est-ce ma faute si le
prêtre marié me fait sourire, du moins hors des cités antiques où il
n'était qu'un fonctionnaire de l'État et n'avait point charge des
âmes?--Mais j'irai plus loin: pendant que j'y suis, je songe à ces
pasteurs «esprits forts», qui ne croient que bien juste en Dieu; et,
comme tout à l'heure je conciliais mal le sacerdoce avec le ménage,
voilà maintenant que j'ai peine à concevoir le sacerdoce lui-même dans
une religion rationaliste (si ces mots peuvent aller ensemble) ou qui
tend au rationalisme.
Quelques-uns m'ont déjà répondu:--«La fonction du ministre protestant
n'est point un sacerdoce proprement dit. Un ministre n'est qu'un père
de famille chargé de faire de la morale aux autres et de les enterrer.
Voilà tout.» Et il est vrai que, à voir en quoi consiste le rôle de
beaucoup de pasteurs, je me suis souvent dit que je suffirais à le
remplir, et que, de prêcher tous les dimanches la morale des honnêtes
gens et la philosophie de Jules Simon, cela n'exige assurément pas une
consécration spéciale. Mais alors il s'ensuit que j'ai raillé,--fort
doucement,--non point des prêtres, mais une classe d'hommes pareille
aux autres, et que mon crime n'est pas plus grand que si je m'en étais
pris à la corporation des avocats, des professeurs ou des notaires.
Quant au reproche d'avoir livré à la moquerie publique de pauvres gens
«odieusement calomniés et persécutés» à l'heure qu'il est (m'a-t-on
assuré)... «non, laissez-moi rire!» comme dit Mikils, déniaisé.
Enfin, si je ne craignais de paraître «reculer» et faire des excuses,
je vous prierais de remarquer que la plupart des personnages
protestants de _l'Aînée_ sont de très bonnes gens. N'étaient les
petites lâchetés, insoupçonnées d'eux-mêmes, où les entraîne la
nécessité de marier leurs filles, M. et Mme Pétermann méritent notre
respect et sont d'un niveau moral supérieur à celui de la plupart des
misérables catholiques que nous sommes. Après ses pertes d'argent, le
père Pétermann est admirable de résignation souriante, de courageux
optimisme; et c'est très sincèrement que, après l'aventure de Lia, Mme
Pétermann, décidée à quitter la ville et ne pouvant plus respirer cet
air «tout plein de la mauvaise renommée de son enfant», déclare que la
pauvreté n'a rien qui l'effraie. Tous deux, à la fin, reconnaissent
leurs faiblesses et, ayant pardonné à Lia, lui demandent de leur
pardonner à son tour. Dorothée n'est qu'une petite bête d'instinct:
mais il y a de la bonté dans cette folle de Norah... Je ne puis vous
dire quelle amitié j'ai pour Mikils, avili un moment, mais humanisé en
somme, et le coeur et l'esprit élargis par la souffrance qui lui vient
de sa femme. Et pour Lia, ses coreligionnaires ne devraient pas
oublier que, l'ayant voulue sérieuse et exquise, je l'ai faite
protestante, afin de lui pouvoir prêter une vie morale plus attentive,
plus profonde, plus consciente.
Mais j'aurai beau dire, ils ne m'absoudront point. Cela me laisse
froid. Ou du moins, je trouve cela naturel. Il y a dans la patrie
française, et quoique fondus en elle pour tout le principal, des
groupes qui demeurent quand même un peu susceptibles et ombrageux. Ils
ont la chance d'être plus vertueux et, proportionnellement à leur
nombre, beaucoup plus forts que nous: mais cet avantage les laisse
méfiants. C'est qu'ils sont arrière-petits-fils de persécutés. Leur
mauvais caractère nous punit encore des crimes de nos aïeux. C'est
bien fait,--quoique nous n'ayons, personnellement, ni révoqué l'Édit
de Nantes, ni massacré Israël. Certains de nos embarras d'aujourd'hui
viennent encore de ce que nos pères furent atroces:
_Delicta majorum immeritus lues._
Résignons-nous; soyons indulgents à ces frères sans grâce et
reconnaissons que cette attitude de perpétuelle défensive et
d'éternelle protestation sur des riens n'est pas seulement, chez eux,
un phénomène d'atavisme, mais une marque,--déplaisante, il est
vrai,--de leur noblesse morale.
C'est égal, il est curieux que ces gens-là, qui trouveraient très bien
que je fusse détaché de ma religion natale, s'indignent que je
paraisse détaché de la leur.--Notez d'ailleurs que je me suis contenu,
justement parce que je suis né catholique. Si j'avais l'avantage (très
appréciable aujourd'hui) d'être né protestant, j'aurais bien autrement
poussé la satire.
Je me suis étendu sur ma pièce plus longuement que la décence ne le
permettait. C'est qu'on m'avait attaqué, et injustement, et sur autre
chose que sur son mérite dramatique ou littéraire, dont je crois faire
exactement le cas que je dois.
Au Vaudeville: _Zaza_, comédie en cinq actes, de MM. Pierre
Berton et Charles Simon.--Au Théâtre Antoine: l'_Épidémie_,
un acte de M. Octave Mirbeau.
Que tout le monde l'ait dit, cela n'est pas pour m'empêcher de le
redire: _Zaza_ est «une pièce pour Mme Réjane», et d'ailleurs très
adroitement appropriée à son objet.