Cette fois (dans _l'Affranchie_), il faut avouer que M. Maurice Donnay

s'est laissé un peu égarer par sa chimère d'une comédie exactement

ressemblante à la vie; d'une comédie où il n'arrive, extérieurement,

presque rien et où les principaux événements sont les sentiments des

personnages; d'une comédie absolument simple, plus simple encore,

quant à la fable, que _Bérénice_ ou _Amants_ (cette _Bérénicette_).

C'est un nouvel épisode de l'histoire éternelle des amants. Dans la

première pièce amoureuse de M. Donnay, les amants se quittaient sans

mensonge. Dans la _Douloureuse_, ils étaient séparés par un mensonge

réciproque. Dans l'_Affranchie_, l'amant souffre moins d'un mensonge

précis de sa maîtresse que de la découverte qu'il fait de son habitude

de mentir, et il se débat moins contre tel ou tel mensonge que contre

une menteuse.--Mais comme cette menteuse presque involontaire est une

femme qui aime, cela forme quelque chose d'extrêmement complexe et

embrouillé, qui demeure mal connu de celle même qui ment et de celui à

qui elle ment; quelque chose enfin de trop fuyant et de trop

insaisissable pour être proprement dramatique. C'est du moins mon

impression.

Voici les faits. Roger Chambrun est l'amant d'Antonia de Maldère, une

dame libre, riche, de condition sociale un peu indécise. Roger a pour

marotte la loyauté en amour. «Tu es libre, dit-il à Antonia; et, le

jour où tu ne m'aimeras plus, dis-le-moi franchement; je ne te ferai

aucun reproche. Pourquoi mentir, et souffrir ou faire souffrir

inutilement?» Roger est sans doute naïf de croire, ou que cette

franchise est possible, ou qu'elle supprimerait la souffrance, ou que

l'on connaît toujours le moment où l'on a cessé d'aimer. Mais les gens

les plus spirituels peuvent avoir de ces naïvetés.

Or, au premier acte, Antonia ment à Roger, en lui faisant un récit

arrangé de sa vie, et en lui contant qu'elle est veuve, alors qu'elle

est divorcée et qu'elle a été chassée par son mari.--Au deuxième acte,

Roger découvre ce premier mensonge, et Antonia lui en fait un second à

propos d'une photographie d'un de leurs amis, Pierre Lestang.--Au

troisième acte, Roger découvre ce second mensonge et que, dans

l'entr'acte, Antonia est devenue la maîtresse de Pierre. Il lui dit

son fait; elle lui jure qu'elle n'a pas cessé de l'aimer; elle lui

avoue, avec les apparences d'une horrible franchise, qu'elle s'est

donnée à Pierre par une curiosité perverse et inepte: mais Roger ne la

croit plus; il est plus irrité encore de ce perpétuel et inextricable

mensonge que de la trahison elle-même; et, Antonia étant tombée à la

renverse sur un canapé, il sonne sa gouvernante et dit: «Soignez

madame; elle est _peut-être_ évanouie.»

Ce «peut-être» est le mot final; et le malheur, c'est qu'il pèse sur

toute la pièce.--Lorsque Antonia, à Venise, au clair de lune,

improvisait une version romanesque et avantageuse de son passé, elle

ne s'apercevait peut-être pas qu'elle mentait; ou, ce qu'elle en

faisait, c'était pour plaire à son amant, et c'était peut-être moins

par vanité ou par ruse que par amour. Lorsqu'elle s'est livrée à

Pierre Lestang pour savoir comment était fait un homme à qui sa

maîtresse a naguère logé une balle dans la tête, peut-être se

méprisait-elle elle-même; peut-être aimait-elle toujours Roger, comme

elle l'assure; et les lettres si enflammées et si tendres qu'elle lui

écrivait étaient peut-être sincères. Et elle sera peut-être désespérée

si Roger l'abandonne. Le cas d'Antonia est vrai. Il est très vrai

qu'elle ignore, sur elle-même, la vérité. Il est très vrai que

beaucoup de femmes, et quelques hommes pareillement, ne savent rien de

l'arrière-fond de leurs âmes, ni s'ils aiment, ni qui ils aiment, ni

comment et dans quel degré, ni s'ils mentent, ni pourquoi ils mentent.

Mais le public, lui, veut savoir. Il veut voir clair, même où la

vérité veut qu'il ne fasse pas clair. Il ne se laisse pas congédier

sur un «peut-être». C'est aussi bête que cela; et c'est pour cette

raison que _l'Affranchie_ a finalement déconcerté la foule, en dépit

du talent de l'auteur, qui n'a pas diminué; en dépit du rôle adorable

de Juliette, soeur de la petite Alice Doré de _Sapho_, mais moins

«brebis»; en dépit du _five o'clock_ de perruches du deuxième acte, et

des mots charmants, et des mots profonds, et de la psychologie

pénétrante et souple, et de la grâce partout répandue.

Notez que le sens même du titre reste incertain. Il signifie, je

crois, que l'«affranchie» Antonia a conservé des habitudes d'esclave.

Je ne saurais cependant l'affirmer.

Mais est-ce que par hasard M. Maurice Donnay ne pourrait pas nous

montrer un drame survenu dans un ménage régulier?

Au Vaudeville, _Paméla, marchande de frivolités_, comédie en

quatre actes et sept tableaux, de M. Victorien Sardou,--Au

Gymnase, _Mariage bourgeois_, comédie en quatre actes, de M.

Alfred Capus.

_Paméla_ est une pièce de même genre que _Thermidor_ et _Madame

Sans-Gêne_. Ce genre agréable et mêlé, moitié drame historique, moitié

comédie d'intrigue, _Paméla_ n'en est pas le chef-d'oeuvre; mais c'est

encore une pièce singulièrement ingénieuse.

Il y a dans _Paméla_ deux endroits fort attendrissants. C'est d'abord

quand Barras fait à une bande de jolies femmes la galanterie de les

mener au Temple pour leur montrer le petit Louis XVII prisonnier. On

sort l'enfant de sa chambre; les jolies dames s'apitoyent, le

questionnent d'un ton suave de perruches charmées de «tenir une

émotion». L'enfant, hâve, chétif, les genoux enflés, tout abruti par

la souffrance, la maladie et la solitude,--trop bien peigné seulement,

car nous sommes au théâtre,--garde un silence farouche. Si l'auteur

s'en était tenu là, l'effet de cette apparition muette du petit martyr

parmi ce carnaval de «merveilleuses» fût demeuré vraiment tragique.

Mais il a craint de nous trop serrer le coeur. Il a donc voulu que

cette bonne Paméla restât seule avec l'enfant. Elle le caresse, le

débarbouille, l'apprivoise. Le petit, encouragé, demande des nouvelles

de sa mère, comprend qu'elle est morte, sanglote et se pâme. Quel

mauvais coeur résisterait à ce spectacle?

L'autre endroit, c'est quand, le soir de l'enlèvement, le républicain

Bergerin, l'amant de Paméla, découvre le petit roi dans le panier de

blanchisseuse. Brutus va faire son devoir. Mais l'enfant royal,

sommeillant à demi, lui jette ses deux bras au cou; et ce geste

d'enfantine confiance désarme Brutus et fait subitement crouler, au

choc d'un sentiment très simple de pitié humaine, toute son

intransigeance abstraite et têtue. «Bah! dit-il, pour un enfant qu'on

lui vole, la Nation n'en mourra pas!» Et il laisse Paméla porter le

petit Louis aux conjurés qui l'attendent à l'entrée du souterrain...

Le reste est rempli par l'histoire de la conspiration. C'est d'abord

une matinée de Barras, avec beaucoup, presque trop de «couleur locale»

et de détails anecdotiques artificieusement enfilés. Barras reçoit des

policiers,--et quelques pots-de-vin,--puis Paméla, qui vient lui faire

payer une note de Joséphine. Il interroge deux royalistes accusés de

préparer l'évasion du petit roi, et les fait mettre en liberté: car il

a son idée.--Puis, c'est la visite des merveilleuses au petit

prisonnier.--Puis, c'est l'atelier de menuiserie où les conspirateurs,

déguisés en ouvriers, ont creusé un souterrain qui aboutit à la cour

de la prison. Tout est préparé pour l'enlèvement. Ils ont gagné les

gardiens et la blanchisseuse du Temple; cette femme emportera l'enfant

dans un panier de linge. Mais au dernier moment, effrayée, elle se

dérobe: tout est perdu! La bonne Paméla s'offre à prendre sa place:

tout est sauvé!

Puis, c'est une fête chez Barras, car il faut varier et contraster les

tableaux. Barras dit à Paméla: «Je sais tout»... et lui donne un

laissez-passer qui lui permettra de pénétrer au Temple après l'heure

où l'on ferme habituellement les portes. «À une condition, ajoute-t-il:

c'est que l'enfant me sera remis.» (Il compte s'en servir, le cas

échéant, pour traiter avec le comte de Provence.)--Paméla rencontre

alors le farouche patriote Bergerin, son amant, qui a des soupçons et

à qui elle finit par tout avouer. Embarras de Bergerin: s'il dénonce

le complot, il livre sa maîtresse; s'il se tait, il trahit son devoir.

Il s'arrête à cette solution: «Je serai ce soir au Temple.--J'y serai

aussi!» dit Paméla.

Ici, pour nous délasser de ce «sublime», un intermède tragi-comique.

Les conspirateurs sont occupés, dans le souterrain, à donner les

derniers coups de pioche... Ils savent qu'il y a parmi eux un traître,

mais ignorent qui c'est. Là-dessus, une patrouille envahit le

souterrain et arrête tout le monde. Le faux frère se trahit lui-même

en montrant au chef sa carte de policier. On le ficelle avec soin. La

patrouille était une fausse patrouille. Le «truc» est divertissant.--Vient

alors le tableau de l'enlèvement, très adroitement aménagé et qui se

termine, comme j'ai dit, par les deux bras du rejeton des tyrans

autour du cou de Brutus.

Et ça finit en opérette, de façon qu'il y en ait pour tous les goûts.

Des paysans de théâtre, qui sont des conjurés, font la fenaison au

bord de la Seine. Le petit roi, qu'on s'est bien gardé de remettre à

Barras, repose dans une maison voisine. Barras, qui s'est imprudemment

mis à sa poursuite, se voit soudainement entouré par les faux

villageois armés d'engins champêtres. Il ne perd pas la tête et

demande à présenter ses hommages à Sa Majesté Louis XVII. On amène

l'enfant sur un brancard orné de feuillages et de fleurs, sorte de

pavois rustique, et Barras lui baise respectueusement la main et

l'assure de son dévouement profond, quoique éventuel...

Voilà bien de la variété, bien de l'agrément, bien de l'esprit, bien

de l'ingéniosité, et, semble-t-il, tout ce qu'il faut pour plaire.

D'où vient donc que _Paméla_ n'ait pas obtenu le succès étourdissant

de _Madame Sans-Gêne_, ni même le succès de _Thermidor_? J'en

entrevois trois ou quatre raisons.

Il y avait dans _Thermidor_ plusieurs forts «clous»: le choeur des

tricoteuses, le cantique des religieuses dans la charrette, la séance

de la Convention,--sans compter, dans un ordre d'intérêt plus rare,

l'admirable scène des dossiers. Les «clous» de _Paméla_ sont plus

modestes.--Dans _Madame Sans-Gêne_ il y avait le premier Empire, et il

y avait «Lui»! Le décor et les costumes de _Paméla_ sont moins nobles

et moins magnifiques; et peut-être aussi que le Directoire est une

période trop hybride et dont la description morale, même

superficielle, comporte trop d'ironie pour que la foule y prenne un

plaisir simple et sans mélange.

Surtout la pièce elle-même est hybride. L'hypothèse de M. Sardou

touchant l'évasion de Louis XVII fait que _Paméla_ n'est ni un drame

historique, ni une fiction.

Il est peut-être vrai, quoique indémontrable, que l'enfant royal ait

été enlevé de son cachot; mais quelques curieux seuls y croient: la

foule, prise en masse, n'y croit pas, et c'est sans doute ce qui la

gêne ici. La défiance qu'elle a l'empêche de se laisser prendre aux

entrailles. Elle pourrait s'émouvoir sur la délivrance d'un petit

martyr qui s'appellerait Émile ou Victor et qui aurait été inventé par

l'auteur. Mais, du moment que l'enfant dont on lui montre l'évasion

s'appelle Louis XVII, elle résiste, parce qu'elle a idée que cette

évasion n'a jamais eu lieu, et parce que Louis XVII, pour elle, c'est,

essentiellement, l'enfant maltraité par le cordonnier Simon et mort de

rachitisme au Temple. On est intéressé, mais peu touché, par le

développement d'une hypothèse contre laquelle on était en garde

d'avance. _Paméla_ manque à cette règle, tant de fois promulguée et

établie par mon bon maître Sarcey, qu'une pièce historique ne doit

pas trop contrarier les notions ou les préventions du public sur les

événements et les personnages qu'on lui met sous les yeux. Si bien que

_Paméla_, pour réussir complètement, aurait dû être précédée d'une

campagne de presse et de conférences qui eût persuadé le public de la

vérité ou de l'extrême vraisemblance de ce que l'auteur prétendait, si

j'ose dire, lui faire avaler. Est-ce que je me trompe?...

Mais ce n'est pas tout. Ce qui, dans _Paméla_, tient la plus grande

place, ce n'est pas Louis XVII et son martyre (et j'avoue que ce

spectacle, trop prolongé, de souffrances surtout physiques eût été

vite intolérable), et ce ne sont pas non plus les personnes et les

sentiments des conjurés: c'est la conspiration elle-même, vue par

l'extérieur. Et les détails matériels, les épisodes et les péripéties

de cette conspiration sont tels, qu'ils conviendraient presque tous à

n'importe quelle autre conspiration où il s'agirait d'enlever un

prisonnier politique. Toutes les scènes de l'atelier de menuiserie, de

la fête chez Barras et du souterrain pourraient servir, très peu

modifiées, pour d'autres pièces. On est amusé par les faits et gestes

des conjurés, indépendamment de ce qu'ils pensent et de l'objet qu'ils

poursuivent: et, dès lors, on est seulement amusé, rien de plus, et

encore assez doucement. C'est comme qui dirait la conspiration «en

soi», la conspiration «passe-partout».

On est un peu déçu. Car on s'attendait à quelque drame du devoir et de

la passion; on se figurait que l'essentiel de cette histoire, ce

serait la lutte entre la sensible Paméla et son amant républicain.

Mais cette lutte n'est qu'indiquée. Deux fois, chez Barras et au

Temple, Paméla et Bergerin se trouvent en présence et font mine de

s'expliquer. La rencontre pouvait être belle de ces deux amants,

divisés entre eux et divisés contre eux-mêmes par des sentiments très

vrais, très humains, très forts et peut-être également généreux.

Bergerin pouvait aller beaucoup plus loin dans ce qu'il croit son

devoir, être décidément romain et Cornélien. Et tous deux (mais

peut-être n'eût-il pas été mauvais de nous convaincre davantage de la

grandeur de leur amour mutuel) pouvaient avoir de beaux

déchirements--et de beaux cris. Paméla en a quelques-uns, mais surtout

des mots de théâtre, comme lorsqu'elle convie les femmes «au 14

juillet des mères». Et Bergerin n'est qu'un Brutus de carton. Le

mouvement du petit prince qui l'embrasse dans son demi-sommeil est une

trouvaille charmante; mais les fureurs qui cèdent à ce baiser d'enfant

étaient étrangement pâles et modérées, et le petit prince avait trop

beau jeu.

Ces deux rencontres de Bergerin et de Paméla, on dirait que M. Sardou

les traite avec une sorte de négligence et d'ennui, et qu'elles ne le

remuent lui-même que médiocrement. C'est comme si le grand dramaturge,

pour avoir, dans sa vie, trop imaginé de ces situations violentes,

trop développé de ces tragiques conflits, n'avait plus eu, cette fois,

le courage de faire l'effort qu'il faut pour se mettre à la place de

ses personnages, pour se congestionner consciencieusement sur leur

cas, pour se représenter leurs émotions et trouver des phrases qui les

expriment avec quelque précision et quelque force. Il y a, dans

_Paméla_, comme un détachement fatigué à l'égard de ce qui est

pourtant la partie la moins insignifiante de l'invention dramatique:

les sentiments, les passions, les mouvements des âmes.

La dextérité de M. Sardou reste d'ailleurs surprenante, et j'aime

cette dextérité pour elle-même.--J'aurais voulu sans doute que la

politique et les intrigues de Barras fussent un peu plus poussées (je

songe à _Bertrand et Raton_ ou à _Rabagas_): tel qu'il est, néanmoins,

le Barras de M. Sardou ne me déplaît point. C'est un fantoche, soit;

mais beaucoup d'hommes de la Révolution ont peut-être été des

fantoches, et je ne vois pas d'époque où la disproportion ait paru si

grande entre les hommes et les événements. Et je garde un faible pour

Paméla, figure facile, mais très bien venue, d'une gentillesse, d'une

gaîté, d'une bravoure et d'une sensibilité si «bonnes filles».

M. Alfred Capus continue de «s'affirmer» comme un réaliste de beaucoup

d'esprit et de beaucoup d'observation à la fois, et comme le meilleur

spécialiste que nous ayons de la «comédie de l'argent». Il connaît

très bien le personnel de cette comédie-là, surtout le personnel

inférieur, qui en est aussi le plus pittoresque: coulissiers marrons,

agents de publicité, entrepreneurs d'affaires vagues, ou d'affaires

précises, mais un peu osées. Dans _Mariage bourgeois_, Piégois,

directeur de Casino,--ou tenancier de tripot, comme il s'appelle

lui-même,--est un type singulièrement vivant de forban cordial et de

canaille bon enfant, et qui mérite de rester dans la mémoire tout

autant que le visionnaire Brignol, de _Brignol et sa fille_.

Une «comédie de l'argent» est, naturellement, une comédie qui en fait

voir la funeste puissance, et les lâchetés et les vilenies auxquelles

l'argent plie les âmes. Elle est donc, d'une part, pessimiste et

satirique. Mais, naturellement aussi,--et à moins d'un parti pris

amer, comme celui de Lesage dans _Turcaret_,--l'auteur est amené à

nous montrer, à côté des esclaves de l'argent, ceux qui échappent à

son pouvoir, et par suite, à introduire dans sa comédie satirique une

certaine dose d'optimisme et, volontiers, de romanesque. Cette dose me

semble plus forte dans _Mariage bourgeois_ que dans les autres pièces

de M. Capus.

Par là, il tendrait à se rapprocher, quant au fond, d'Émile Augier.

Mon Dieu, oui. Mais il est moins rigoriste, moins «ferme sur les

principes», mieux instruit de la diversité des «morales»

professionnelles ou individuelles, et de ce qu'il peut y avoir de

relatif dans la valeur de nos actes. Puis l'horreur qu'il a des

mauvaises actions conseillées par l'argent le rend infiniment

indulgent aux fautes où l'argent n'est pour rien, et, d'autres fois,

lui fait éprouver une sympathie presque excessive pour les mouvements

accidentels de bonté dont peut encore être capable tel coquin qui

s'est enrichi à force de manquer de scrupules.

Il fait dire, ou à peu près, par Piégois au jeune Henri Tasselin,

probe (quoique avide) dans les questions d'argent, mais impitoyable et

déloyal en amour: «Vous, vous ne feriez tort d'un sou à personne; mais

vous avez lâché, pour un beau mariage, la jeune fille à qui vous aviez

fait un enfant. Moi, j'ai roulé beaucoup d'imbéciles dans ma vie; mais

j'ai épousé, quand elle est devenue mère, une ouvrière que j'avais

séduite. Chacun a sa morale, et nul n'est parfait.» Et le bon

tenancier, la sympathique crapule ajoute plaisamment: «Si les

imbéciles n'étaient pas roulés, ils triompheraient et le monde ne

serait plus habitable.»

L'auteur, ici, ne nous cèle guère sa préférence pour Piégois.

Cependant Piégois a dû, au cours de ses louches spéculations, faire

parmi les «imbéciles» qu'il a «roulés» des victimes aussi

intéressantes--qui sait?--et aussi à plaindre qu'une fille-mère

abandonnée par son amant. Mais ces victimes lui demeuraient lointaines

et inconnues, il ne les a pas _vues_ souffrir; et il est possible que

notre responsabilité ne soit pas seulement en raison du mal que nous

avons fait, mais en raison aussi de la malice réfléchie et de la

dureté que nous avons déployées pour le faire. Le meurtre, par le

moyen d'un bouton qu'on presse, d'un «mandarin» invisible, est, en

soi, un crime aussi abominable qu'un assassinat par le couteau; mais

il n'est clairement tel qu'aux yeux d'une conscience très formée.

Donc, nous inclinons à croire finalement, avec l'auteur, que Piégois,

qui certes ne vaut pas grand'chose, vaut pourtant mieux que ce sec et

lâche Henri Tasselin, qui n'a encore volé personne, mais qui est sans

entrailles.

Pareillement, les filles-mères étant presque toujours sacrifiées à

l'argent, M. Alfred Capus témoigne une tendresse et un respect

croissants aux filles-mères. Il les fait honnêtes, loyales,

désintéressées, héroïques. Il en a encore mis une dans _Mariage

bourgeois_, qui est exquise.--Enfin, le mariage, trop souvent, se

passant d'amour et n'étant qu'un marché, M. Alfred Capus confesse une

préférence de plus en plus marquée pour le concubinage, dans les cas

où le concubinage n'est pas déshonoré lui-même par la question

d'argent. Et il a soin de communiquer ce sentiment à quelques-uns de

ses personnages «sympathiques». Dans _Rosine_, il faisait absoudre

l'amour libre par un père de famille; il le fait absoudre, dans

_Mariage bourgeois_, par une jeune fille bourgeoise.

M. Alfred Capus paraît donc assez hardiment révolutionnaire. Mais je

ne fais ici que signaler ses tendances, puisqu'il n'est point un

écrivain à thèses et qu'il ne disserte jamais. Il a ce grand mérite,

de soulever fréquemment des cas de conscience, sans s'en douter

peut-être, et rien que par la façon dont il observe et traduit la

réalité. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'esprit de son théâtre

est généreux, avec un soupçon de scepticisme et de veulerie et quelque

incertitude morale. Il n'a pas la sereine et sûre distinction du bien

et du mal, qui est une des marques, par exemple, de M. Eugène Brieux.

Cela veut peut-être dire que M. Capus respecte mieux la complexité des

mobiles humains. Mais il est un point qui, au travers des questions de

casuistique posées et non résolues, et peut-être non aperçues par

l'auteur, ressort de plus en plus (qui l'aurait cru naguère?) du

théâtre de ce réaliste ironique; et sur ce point nous pouvons nous

accorder avec lui: c'est que la première et la meilleure vertu (il

dirait lui, «la seule», en quoi il aurait tort), c'est la bonté.

Et maintenant, il faut bien dire un mot de la fable de _Mariage

bourgeois_. Ce n'est pas très commode; car l'éparpillement de l'action

et de l'intérêt est le plus grand et sans doute l'unique défaut de

cette comédie. Essayons pourtant, en ne retenant que l'essentiel.

Henri, jeune avocat qui veut faire son chemin, fils du digne chef de

bureau André Tasselin et neveu du banquier Jacques Tasselin, est

fiancé à Mlle Ramel qui a 200.000 francs de dot.

Ici intervient notre Piégois. Il dit au banquier Tasselin (j'abrège

ses propos et j'en intervertis l'ordre, mais cela vous est égal):

«Vous êtes, quoique personne ne s'en doute encore, dans de mauvaises

affaires. Je vous prête 500.000 francs, mais à une condition: ma fille

Gabrielle, qui a un million de dot et trois millions d'espérances, est

follement éprise de votre neveu. Je la lui donne si vous voulez.--Mais

son mariage avec Mlle Ramel?--Vous pouvez le défaire. Votre neveu a

secrètement, à Paris, une maîtresse et un enfant. Que M. Ramel en soit

averti, il retirera son consentement, et votre neveu épousera ma

fille.» Marché conclu.

Seulement, nos gens ont compté sans la vertu de Suzanne Tillier, la

jeune fille séduite par Henri Tasselin. Cette Suzanne est une brave

créature; n'étant plus aimée du père de son enfant, elle lui a rendu

sa liberté; et, quand M. Ramel vient la questionner, elle répond

qu'elle n'est point la maîtresse d'Henri et qu'elle n'a aucune raison

d'empêcher son mariage avec Mlle Ramel.

Mais, du moment qu'Henri ne peut plus être son gendre, Piégois refuse

au banquier Jacques Tasselin les 500.000 francs qu'il lui avait

conditionnellement promis. Acculé à la faillite, ayant même mangé la

petite fortune de son frère le chef de bureau (ce qui amène enfin la

rupture des fiançailles d'Henri et de Mlle Ramel), Jacques Tasselin

songe d'abord au suicide. Puis, sur le conseil d'un vieux caissier

philosophe, il «file» à l'étranger,--avec la ferme résolution,

d'ailleurs, de se refaire et de restituer un jour ou l'autre. Et les

angoisses du banquier, ses suprêmes tentatives, sa scène avec Piégois,

sa scène avec son frère qui, d'abord furieux, finit par l'embrasser,

tout cela forme un drame simple et poignant, d'une rare intensité

d'émotion.

Ainsi,--et là est, à mon sens, l'idée vraiment originale de M. Capus,

et, s'il l'eût mieux mise en relief, le succès de sa pièce n'eût pas

été douteux,--c'est la générosité de la fille séduite, qui, sans le

savoir, punit le séducteur en lui faisant manquer un mariage d'un

million, et qui, en outre, ruine toute la famille de ce coriace jeune

homme. C'est par la délicatesse d'une fille-mère qu'est bouleversée la

vie de tous ces bourgeois. Piquante «justice immanente» et moralité

ironique des choses!

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 14 / 19 段