Après cela, ce n'est pas nécessairement juger de travers que de juger

d'après son plaisir. Car notre plaisir vaut en somme ce que nous

valons. Il n'est pas seulement un effet de notre sensibilité: il

dépend aussi un peu de notre raison, de notre goût, de notre

expérience, même des dispositions et habitudes de notre conscience

morale. Un esprit «bien fait» (je sais d'ailleurs ce que cette

épithète sous-entend de postulats et qu'on ne peut écrire une ligne

sans affirmer quantité de choses) ne saurait prendre un plaisir

complet et sans mélange à une pièce qui, par exemple, n'est pas

harmonieuse et mêle deux genres distincts et contraires;--à une pièce

mal composée et qui, après l'exposition, s'en va visiblement au

hasard;--à une pièce sur la vérité et la qualité morale de laquelle

l'auteur paraît s'être mépris;--à une pièce où la prétention vertueuse

du dénouement fait un contraste trop fort avec l'excitation sensuelle

qu'elle nous a auparavant donnée;--à une pièce encore où l'action est

réduite à un tel _minimum_ que les conditions essentielles et

naturelles de l'art dramatique y semblent presque méconnues, etc. Et

ainsi la critique impressionniste et personnelle, si humble mine

qu'elle ait au prix de l'autre, n'en est pas, du moins, l'opposé,

comme on le croit communément. Elle peut, quelquefois et de très loin,

lui préparer sa besogne, en commençant pour elle, modestement, le

triage des oeuvres.

M. Abel Hermant était, certes, de force à écrire la comédie du grand

mariage franco-américain. Cette comédie, il l'a commencée; il a même

fait, et très bien fait, quelques-unes des scènes qu'elle comporte.

Le jeune duc de Tiercé, ayant épousé pour ses dollars la fille d'un

Yankee milliardaire, est puni, et très logiquement, de sa

prostitution, car c'en est une. Ce pleutre ayant continué d'entretenir

sa maîtresse avec l'argent de sa femme et se trouvant de nouveau

criblé de dettes, le beau-père, Jerry Shaw, vient remettre les choses

en ordre. Il tient à son gendre ce discours plein de sens: «Le mari

est celui qui «fait de l'argent», comme nous disons, pour subvenir aux

besoins et aux caprices de sa femme. Vous, c'est le contraire. C'est

votre femme qui «fait de l'argent» pour vous. Vous êtes donc la femme,

la petite femme. Par suite, vous devez la fidélité à ma fille, qui est

le mari puisqu'elle a la fortune. Ça n'empêche pas que vous ne soyez

gentil, très gentil...» Et, tout en lui parlant, il lui tapote les

joues comme à une petite femme, en effet; et il apparaît ici que le

jeune duc est qualifié et traité, fort exactement, comme il le mérite.

Très bien vue aussi, la rencontre de la race d'outre-mer avec la

nôtre, et les surprises et malentendus qui en résultent. Jerry Shaw

réduit d'un million à 300.000 francs la créance des usuriers de son

gendre. Quoique ceux-ci n'y perdent rien, le duc n'accepte pas cet

arrangement, car enfin c'est pour un million qu'il a donné sa

signature. Et sans doute ce raffinement de probité est beau: mais où

étaient les scrupules de notre gentilhomme quand il empruntait, pour

des plaisirs extra-conjugaux, un argent qu'il savait bien ne pouvoir

jamais rembourser lui-même? Ainsi éclate ce qu'il y a d'artifice et de

vanité dans la conception de l'«honneur» aristocratique quand il se

sépare de la simple honnêteté, et ce que cette conception a

d'inintelligible pour l'esprit pratique d'un marchand américain.

Très vraie encore, la jeune duchesse yankee. Elle reste bien une fille

de son pays. Elle approuve son père; et, quand le duc lui rapporte

avec indignation comment Jerry a maté le syndicat des usuriers: «Vous

croyez, lui dit-elle, que je vais faire comme la marquise de Presle?

Vous attendez «le coup du _Gendre de Monsieur Poirier_»? Eh bien, non,

mon ami. Je ne suis pas d'ici, moi, et vous me l'avez trop laissé

comprendre.» Mais tout de même, dans le fond, elle sent ce qui lui

fait défaut; elle a le respect et la superstition du seul luxe qui

manque aux rois de l'or du nouveau monde: l'ancienneté des noms et des

souvenirs, une tradition, des meubles et des portraits de famille, et

les façons d'être qui sont liées à cette ancienneté. Et ce respect est

bien celui qu'on a pour les choses qu'on achète: il est mêlé de

quelque secrète mésestime. On respecte ces choses-là, parce qu'on les

paye très cher; mais, parce qu'on les paye, on les tient un peu

au-dessous de soi.

Non moins finement rendu, le sentiment complexe, fait de mépris et

d'émerveillement, qu'inspire à l'Américain Jerry ce futile Paris,

ville de joie et capitale du plaisir. Et toutefois il est une scène

où la grâce de Paris, tout simplement incarnée dans une fille galante

qui n'est pas bête, touche décidément le Yankee positif et

péremptoire; où il balbutie des paroles de désir qui jamais auparavant

n'étaient montées à ses lèvres rases; et où il abdique et se fait

humble, ou presque, devant la volupté du vieux monde. Et cela est

exquis.

Bref, les _Transatlantiques_ sont pleins de fragments de comédie

sérieuse et quelquefois profonde. Par malheur ces fragments précieux

sont noyés, emportés dans un flot tumultueux d'opérette. L'entrée de

la tribu des Shaw dans le salon des Tiercé ressemble à une invasion de

Peaux-Rouges. Cela continue pendant trois actes; et cela, il faut le

dire, est d'un amusement extraordinaire; même, sous l'outrance

exaspérée de la bouffonnerie, un peu de vérité transparaît encore çà

et là; on devine que l'auteur a voulu signifier que, en dépit de M.

Demolins et de moi-même, quelque chose d'irréductible s'oppose à ce

que nous soyons jamais des Anglo-Saxons, quelque chose d'intime et de

séculaire qui est heurté, bousculé, offensé par ce qu'on sent de

brutal et d'insociable dans ces pétarades de l'individualisme et dans

ces excessives énergies transatlantiques,--et enfin par l'impudeur de

ces «flirts», la pudeur étant mieux comprise, malgré tout, par le

vieux peuple corrompu que nous sommes.--Mais, tout cela, M. Hermant

le signifie avec trop de violence, et par des traits d'une convention

par trop folle. Si bien que, lorsqu'il sort de l'opérette pour rentrer

dans la comédie et redevient sérieux pour réconcilier tant bien que

mal le duc et la duchesse, nous n'y sommes plus du tout. Cette pièce,

où abondent l'observation la plus fine et l'imagination la plus farce,

souffre de la plus déconcertante duplicité de ton. C'est là son seul

défaut; mais il est, j'en ai peur, rédhibitoire.

M. Henri Lavedan a fait un tour de force charmant. Il nous a donné,

dans la même quinzaine, _Catherine_ et le _Nouveau Jeu_, c'est-à-dire

la comédie la plus effrontément attendrissante et vertueuse, et la

plus effrontée peinture de mauvaises moeurs amusantes. Et le plus

fort, c'est que, dans l'une et l'autre entreprise (j'en suis persuadé

pour ma part), il a été également sincère; j'entends qu'il a également

suivi son goût et contenté son coeur et son esprit. Car il y a chez

lui un fonds de candeur intacte, une âme «vieille France», des restes

sérieux de bons principes, d'éducation religieuse et provinciale, un

penchant aux attendrissements honnêtes, et qui ne craint même pas un

rien de banalité, tant il est certain de sauver tout par la grâce.

Mais en même temps M. Lavedan est un observateur pittoresque, aigu,

hardi, et qui se grise volontiers de sa propre hardiesse; un

moraliste hanté de la peur que quelque autre moraliste n'aille encore

plus loin que lui dans la peinture du vice contemporain et ne paraisse

donc encore plus moral. Et c'est l'homme sensible et bon qui a fait

_Catherine_, et, c'est le satirique un peu fiévreux qui a fait le

_Nouveau Jeu_: mais les intentions de celui-ci égalent en pureté les

intentions de celui-là; et tous deux font bien un seul et même homme.

Tout ce qui pouvait le mieux charmer l'âme enfantine du public, et

aussi tout ce qui était le plus propre à arracher du coeur soulagé des

«honnêtes gens» le fameux: «Ouf!» que provoqua jadis _l'Abbé

Constantin_, tout ce qu'il y a de Berquin dans Jules Sandeau, de

Bouilly dans Octave Feuillet, et de Mme de Genlis dans Émile Augier,

M. Lavedan l'a résolument fourré dans _Catherine_, en y ajoutant

encore du sien. Il n'a pas été chercher loin son sujet. Il a

simplement transporté dans un décor d'à présent le conte éternellement

aimable du roi qui épouse une bergère pour sa vertu. Le petit duc de

Coutras, jeune homme à la fois vertueux et passionné, s'est mis à

adorer la maîtresse de piano de sa soeur, Mlle Catherine Vallon. Il

dit à sa mère: «Je veux l'épouser.» La bonne duchesse fait quelques

objections, qu'elle est ravie de voir repousser par l'impétueux jeune

homme, et dit: «Tu as raison, j'irai moi-même demander la main de Mlle

Catherine.»--Puis, c'est l'intérieur pauvre et décent des Vallon: le

père Vallon, bonhomme à longs cheveux, naïf et timide, organiste à

Saint-Séverin; la petite soeur poitrinaire qui fait des abat-jour; et

la bonne Catherine qui, presque dans le même moment, pioche son piano,

coud à la machine, réconforte son père, aide sa petite soeur, et fait

le pensum de l'aîné de ses petits frères: immuablement souriante,

comme l'automate même de la vertu. Puis, c'est l'entrée de la

duchesse, l'effarement du bon organiste, la demande en mariage... et

le refus de Catherine.

Mais voilà le malheur. Si Catherine refuse, ce n'est pas du tout parce

qu'elle est une fille raisonnable, je veux dire une fille à qui l'idée

ne serait jamais venue d'aimer un duc (car, outre que, dans la

réalité, l'occasion en est si rare que ce n'est pas la peine d'en

parler, ces idées-là ne viennent que quand on le veut bien). Non,

c'est que Catherine, un peu auparavant, a engagé sa foi à un brave

garçon, Georges Mantel, qui l'aime depuis longtemps, pour qui elle a

de l'estime et de l'amitié, et dont les six mille francs

d'appointements sauveraient la famille Vallon.

Ici apparaît un des plus graves inconvénients du «romanesque», qui,

étant une déformation optimiste du monde réel, ne peut absolument pas

souffrir que la vertu soit longtemps malheureuse, et qui, dans son

désir de la récompenser, ne s'aperçoit pas toujours qu'il lui

communique trop à elle-même ce besoin de récompense et qu'il lui ôte

quelques-unes des marques auxquelles précisément on la reconnaît. Si

Catherine redemandait simplement à Mantel sa parole, elle ne serait

pas héroïque, mais du moins elle serait franche. Au lieu de cela, elle

lui dit (avec des façons, je le sais, et comme si cela lui échappait):

«Le duc demande ma main. Je suis forcée d'avouer que je l'aime, mais

j'ai refusé, car vous avez ma promesse.» Elle dit cela, sachant bien

ce que répondra le pauvre garçon, et elle se laisse parfaitement

dégager par lui, et elle se résigne assez vite à écrire, sous ses

yeux, le «oui» qui la fait duchesse et millionnaire. Bref, elle

escompte et exploite la magnanimité de son ami, tout en prétendant

garder elle-même les apparences de la générosité dans le moment où

elle est le moins généreuse... Elle est hypocrite et faible,--avec

circonstances atténuantes, je ne l'ignore pas,--mais elle l'est enfin;

et ce qui me choque, c'est que l'auteur n'a vraiment pas assez l'air

de s'en douter.

Hormis cette inadvertance, les deux premiers actes de _Catherine_

forment une moderne berquinade jolie et harmonieuse. Mais il faut

poursuivre, et il semble que l'auteur ait éprouvé, ici, quelque

embarras.

On a dit: «Il fallait nous montrer les difficultés que trouve

l'institutrice devenue duchesse à s'adapter à son nouveau milieu, les

fautes qu'elle commet contre le protocole mondain, les luttes qu'elle

a à soutenir contre les belles dames du faubourg, etc.» À la bonne

heure; mais c'était sortir du pays bleu, c'était rentrer dans la

réalité: et quelle figure eût faite alors l'innocente idylle du

commencement? Ce conte, nous n'y croyons pas: car, des mésalliances de

cette force, on a pu en voir, quelquefois, qui étaient l'ouvrage du

vice; de la vertu, jamais. Nous ne croyons pas, dis-je, à ce conte de

ma mère l'Oie, mais nous l'aimons. À une condition pourtant: c'est

qu'il restera bien un conte. Celui-là ne comporte d'autre suite que:

«Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» L'histoire de la

bergère épousée par le roi est finie lorsque le roi a épousé la

bergère.

Voici toutefois ce qu'a ajouté M. Lavedan, parce qu'il se croyait

obligé d'ajouter quelque chose. Quand le rideau se relève (six mois

après), le jeune duc de Coutras paraît déjà détaché de sa femme. Il

lui reproche, notamment, de ne pas savoir monter à cheval, de ne pas

avoir assez l'air d'une duchesse, et de le tutoyer devant les

étrangers; et l'on s'étonne que l'intelligente «largeur de vues» et,

si je puis dire, l'antisnobisme de ce gentilhomme philosophe aient si

peu survécu à son mariage. Il reproche aussi à Catherine la vulgarité

du papa Vallon et l'indiscrétion turbulente des petits frères; et l'on

s'étonne que la prudente et fine jeune fille des deux premiers actes

ait commis cette erreur, d'installer toute sa tribu au château. On

nous a changé notre roi et notre bergère. Horreur! ils ne sont donc

pas parfaits? Et, là-dessus, voilà qu'une jeune parente du petit duc,

Hélène de Grisolles, dont il est aimé depuis longtemps et qu'il n'a

pas su deviner, se décide à lui faire sa déclaration en face, avec

l'ardente brutalité de Julia de Trécoeur ou de Gotte des Trembles;

elle tombe dans ses bras qu'il referme poliment sur elle, et Catherine

les surprend dans cette attitude... En vain son mari, soudainement

repentant, essaye de la retenir. «Je m'en vais, dit-elle. Une autre

femme pourrait pardonner: moi, je ne puis pas; car on me soupçonnerait

toujours d'avoir voulu rester duchesse et millionnaire.» À quoi il n'y

a rien à répondre.--Ce seul trait excepté, l'aventure des deux

derniers actes pourrait servir de suite à n'importe quel autre mariage

aussi convenablement qu'à celui du jeune duc indépendant et de la sage

institutrice.

C'est le vertueux Georges Mantel qui arrangera tout. C'est lui,

finalement, le héros du drame. Appelé par Catherine, il accourt exprès

pour être sublime et pour se sacrifier de nouveau, non sans une

emphase bien permise. D'abord bousculé par le duc, il dit à peu près:

«J'aimais Catherine, et je vous l'ai donnée. Ce premier sacrifice me

donne le droit de commander ici, et de disposer d'elle par une seconde

immolation. Je lui ordonne de se réconcilier avec vous.» Ah! vous

voulez de la vertu? Eh bien, en voilà! Catherine obéit, et le duc

serre respectueusement la main de l'indiscret et héroïque Mantel. La

scène, en soi, a quelque grandeur. Pourquoi faut-il que je croie si

faiblement à l'histoire qu'elle conclut? Encore y croirais-je, si les

personnages étaient habillés comme dans les _Deux Billets_ ou dans le

_Bon Père_ de Florian: mais que ces jaquettes me gênent!

Le succès de _Catherine_ a été éclatant.

Encore plus éclatant, le succès du _Nouveau Jeu_, qui est le contraire

de _Catherine_ et qui est pourtant, à certains égards, la même chose.

Car, si les personnages de _Catherine_ étaient un peu les fantoches

aimables de la vertu, les personnages du _Nouveau Jeu_ sont comme les

polichinelles du vice «chic», du plaisir enragé, de l'irrespect et de

la blague; et, selon la fantaisie, attendrie ou ironique, de M.

Lavedan, ceux-ci et ceux-là semblent s'éloigner également, quoiqu'en

sens contraire, de «l'humble vérité». Mais, je l'avoue, le _Nouveau

Jeu_ me plaît davantage, et me plaît même infiniment. Ici d'abord,

l'action, très simple, est bien ordonnée et forme un tout. Puis, la

joyeuse outrance des types laisse encore voir les attaches qu'ils

gardent avec la réalité. Ce n'est, en somme, que le monde de

_Viveurs_, un peu plus agité et épileptique. M. Henri Lavedan n'a fait

qu'exagérer jusqu'à la plus intense bouffonnerie la démarche

capricante des images qui traversent ces faibles cerveaux, leur

inconscience, l'incohérence de leurs associations d'idées, l'imprévu

de leurs impulsions, rapides, irrésistibles et courtes comme celles

des singes.

Le «nouveau jeu» est de tous les temps. Il y avait dans presque

toutes les comédies romanesques du second Empire, un Desgenais qui le

définissait avec indignation: «Ah! vous allez bien, vous autres!... La

vertu? Vieux mot! La famille? Préjugé! La patrie? Rengaine!...» Vous

reconnaissez le thème. Le nouveau jeu est simplement le nihilisme

moral. Mais il n'est pas toujours tel qu'on le doive prendre au

tragique. Il peut y avoir des ahuris, des jocrisses et des bouffons du

nihilisme, qui est, à vrai dire, un bien gros mot pour eux. L'art de

M. Lavedan, c'est d'avoir rendu leur néant prodigieusement amusant et

gai, et d'avoir, dans leur vide profond, fait craquer et pétiller de

fugitifs et fantasques feux d'artifice.

Pour cela, il leur a prêté une langue qu'il a en partie inventée; et

c'est peut être là le mérite le plus rare de sa pièce. L'origine de

cette langue, c'est l'argot du boulevard, des cercles et aussi de

beaucoup de salons, cet argot recueilli, il y a quinze ans, par Gyp,

l'étonnante rénovatrice du genre «Vie parisienne». Mais, au lieu que,

dans la réalité, ils se contenteraient d'user docilement des quelques

locutions colorées et canailles qu'ils ont apprises, les personnages

du _Nouveau Jeu_ en trouvent continuellement d'inédites; et leur

langage est comme un tissu de métaphores cocasses, de synecdoches

débraillées, et de familières et violentes hypotyposes. Et Costard,

Labosse, Bobette et les autres nous apparaissent ainsi comme des

façons de poètes burlesques.

C'est ce langage, outré, convenu, mais d'un pittoresque et d'un

mouvement extraordinaires, et ce sont les innombrables sautes de

sentiments et d'idées que ce langage exprime, qui font l'intérêt de la

simple et folle aventure de Paul Costard. Joignez-y un renversement

presque continuel des rapports normaux entre les personnages,--lesquels

sont tous de joyeux «hors-la-loi», et dont la psychologie fait exprès

d'être souvent à rebours de toutes les prévisions des psychologues

assermentés.--La jeune fille de bonne bourgeoisie que Paul Costard se

décide subitement à épouser, c'est aux Folies-Bergère qu'il l'a

rencontrée. Lorsqu'il en fait part à sa mère, c'est à une heure du

matin, près de la table où traînent les restes d'un souper, et pendant

que sa maîtresse attend dans le cabinet de toilette. Et le projet

paraît tout à fait drôle à cette bonne mère aux cheveux rouges,

«gobée» de Bobette qui un jour, étant malade, a reçu d'elle un panier

de vin.--Or, le lendemain, venu chez Labosse pour faire sa demande,

qui est instantanément accueillie, Costard reconnaît dans son futur

beau-père le vieux monsieur avec qui il a fraternisé l'autre nuit,

chez Baratte, à quatre heures du matin: et de se taper sur le ventre,

et de se rouler de rire, tant «elle leur semble bonne».--Peu de mois

après, l'idée d'être trompé par sa femme amuse tellement Costard, que

Bobette ne peut se tenir de lui apprendre que «ça y est» en effet.

«Tiens! vous ne riez plus»? dit-elle. «Attends que ça vienne»,

répond-il. Et ça vient. Et il est vraiment «très bien» dans la scène

où, son petit chien sur le bras, il fait constater le «flagrant délit»

de sa femme: mais celle-ci est mieux encore lorsqu'elle ôte son

corsage, dont les manches la gênent, pour remettre son chapeau, et se

fourre ensuite, par pudeur, dans le lit de la chambre garnie. Joignez

que Costard ne lui cède en rien quand, surpris à son tour en compagnie

de Bobette, il offre le champagne au commissaire et déclare qu'il ne

s'est jamais tant amusé. Tout cela, relevé par l'imprévu bariolé des

propos, est d'une démence à quoi rien ne résiste.

Démence très attentive dans le fond. La suite des «mouvements d'âme»

de Paul Costard est extravagante, mais vraie. À un moment, il raconte

«la plus forte émotion de sa vie». C'était un soir où, ayant «plaqué»

une petite amie, il était venu chercher l'apaisement aux

Folies-Bergère. Il y vit «sept étalons de l'Ukraine» présentés en

liberté. Ces noirs coursiers balançaient lentement leurs têtes

surmontées de panaches noirs, ce pendant que l'orchestre jouait une

musique solennelle. Et cette musique, ces panaches de corbillard...

Paul Costard sentit quelque chose pleurer dans son coeur. De même,

après la constatation parallèle des deux flagrants délits, Costard,

abandonné par Bobette, et, là-dessus, ayant lu par hasard _Paul et

Virginie_, n'est pas très loin de croire à l'immortalité de l'âme.

Pourquoi non? Que, dans un moment de détresse sentimentale, les

chevaux noirs et les cuivres imposants des Folies-Bergère l'aient fait

songer à la mort; que, dans une autre heure mélancolique, la symétrie

des deux flagrants délits lui ait paru vaguement providentielle et

l'ait rendu vaguement spiritualiste... c'est saugrenu, mais plausible;

nous connaissons cela; c'est, après tout, d'impressions analogues que

sont sorties les _Nuits_ et l'_Espoir en Dieu_; et il y a donc, dans

Paul Costard, un Musset qui s'ignore; un Musset «loufoque», pour

parler sa langue.

C'est cette démence qui sauve ce que certaines scènes du _Nouveau Jeu_

ont d'extrêmement osé. Lorsque dans la chambre de Bobette, au petit

jour, Costard raconte à son amie dans quelles circonstances il a

«pincé» sa femme, et que, durant dix minutes, charmée par ce récit,

Bobette, en chemise de nuit, fait des sauts de carpe parmi le désordre

des draps et des couvertures, ce tableau d'extrême intimité nous

effarerait peut-être un peu, si nous ne nous souvenions que nous

sommes à Guignol et que nous assistons aux ébats de deux marionnettes.

Et puis, l'auteur de _Catherine_ s'est si bien mis en règle avec la

vertu qu'on lui peut passer quelques licences.

D'ailleurs, fidèle à son devoir, le moraliste convaincu qui cohabite,

chez M. Lavedan, avec le satirique audacieux, surgit au dénouement.

Les personnages, calmés, défilent devant le juge d'instruction, qui

paternellement les sermonne; et Bobette, avec l'autorité de

l'expérience, donne l'explication de la comédie. Le «nouveau jeu»,

c'est une gourme qu'on jette, et cela ne tire pas à conséquence. On

s'aperçoit un jour que la règle a du bon. Costard finira dans la peau

d'un bourgeois correct, respectueux des convenances et même des

préjugés, et Bobette, vieillie, sera une bonne dame qui invitera son

curé et rendra le pain bénit.--À vrai dire, tout cela n'est pas sûr:

témoin Labosse, demeuré polichinelle jusque dans un âge avancé. Puis,

on ne voit pas assez si l'auteur est ironique dans cette conclusion

même, et s'il se rend bien compte que Costard et Bobette, «rangés» de

la façon qu'il dit, vaudront moins qu'ils ne valaient, puisque passer

du nouveau jeu au vieux jeu, ce sera, pour eux, passer du cynisme

ingénu à l'hypocrisie.--Mais surtout ce dernier acte est si inutile!

Et _Catherine_ suffisait si bien à nous garantir la moralité de

l'auteur!

M. Maurice Donnay a diverses originalités, toutes rares. Il me semble

d'abord qu'il est le seul de sa bande qui écrive encore plus pour son

plaisir que pour celui des autres; et que cet esprit, qui plaît si

naturellement, ne sacrifie que peu, si l'on y regarde de près, au

désir de plaire. Ne vous y trompez pas, dans ses trois comédies

psychologiques, ce «charmeur» est un réaliste très ingénu: je sens en

lui un très sincère et presque intransigeant amour de la vérité, et

une horreur des «ficelles», où il y a du défi et de la candeur. Son

dialogue est unique. Si vous lisez ses pièces imprimées (j'excepte,

bien entendu, _Lysistrata_), vous verrez que ce dialogue est ce qu'on

a fait, au théâtre, de plus approchant, par le mouvement et la

syntaxe, du style de la conversation. Pas une phrase «écrite»; jamais

on n'a plus subtilement usé de la syllepse, de l'ellipse, ni de

l'anacoluthe. Et cette familiarité n'est jamais plate; cela est ailé,

fluide, et, d'autres fois, d'une couleur délicieuse. Car ce réaliste

est un poète. Il fait beaucoup songer, par sa grâce, au Meilhac de la

_Petite Marquise_, de la _Cigale_, de _Ma Camarade_,--avec, si vous

voulez, une langueur plus chaude ou un pittoresque plus aigu: ce qui

veut peut-être seulement dire qu'il est d'aujourd'hui.

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 13 / 19 段