multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer,
brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de
sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité
exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement)
pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes;
cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang,
et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui
serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que
suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et
l'espoir que, en se réveillant, il aura la joie infinie de se savoir
affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son
infirmité...
Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en
voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est
complètement étranger,--aussi étranger que celui du grand compositeur
ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations
habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les
plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes,
qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et
plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le
Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice,
une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le
sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse
attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et
cela nous rend modestes sur la littérature.
Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se
touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but
poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe
aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations,
à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera
l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le
seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une
sympathie, une pitié qu'on ne saurait dire, et, dans ce drame de vie
ou de mort, on fait des voeux passionnés pour le triomphe de la vie.
Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en intensité
d'émotion, cette tragédie sans paroles.
* * * * *
Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions
les plus rares--émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à
voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et
sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et
forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse
et inventive;--puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît
comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi
nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?
Donc je vous le dis,--bien moins pour sa gloire que par amour des
malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère,
qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie.
DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS.
1er août 1896.
Chers élèves,
L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite
le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu
étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc
M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je
ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au
reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne
suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine,
que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des
exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part
de mon coeur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en
communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections.
De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce n'est de
votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de France a sa
marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une des moins
distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par l'esprit des
guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de bon sens et de
modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes et les teintes
de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous définit, je vous
dirai:--Tâchez de ressembler à votre définition.
Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au
premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la
modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien
et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts.
Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est
formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du
possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects
divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de
l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de
soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes
tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus
grande duperie que le dévouement.
Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes
outrancières, de cabotinage et de snobisme--en littérature, en art et,
dit-on, en politique--quelque chose de rare et d'original; j'ajoute
de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus faciles à
développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et sont
généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les professent.
Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement dans cette
ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous recommande
cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur et de
malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus du
tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du pays.
Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque
impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes
nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France
peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la
Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu
quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne:
«J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui,
par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la
Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»;
la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»;
et ainsi de suite.--Mais l'Orléanais, c'est la France la plus
ancienne, _vera et mera Gallia_; son histoire ne fait qu'une avec
celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes
reprises, celui de la France même. Un des ouvrages qui, au XIIIe
siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle: _Établissements
de France et d'Orléans_.
Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate
de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est,
historiquement, la province centrale par excellence.--Ici, plus
aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la
_Chanson de Roland_ quand elle parlait de «France la doulce». Vous
avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la
grâce--et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois
l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on
embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme
un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel
léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château
ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle
a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si
charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse
pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée
de souvenirs.
Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à
vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous
autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant
qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de
Lorraine en Normandie, enveloppe toute la France comme d'une
ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son oeuvre, et, morte
depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au
maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc,
pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage,
est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se
conserve vivante.
On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte,
toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à
ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.
Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la
sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au
roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre
part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que
Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup
d'oeil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que son
don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la guerre,
mais le génie du coeur.
C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne
a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans
la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque
façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre
natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en
son temps, un coeur plus large et plus aimant que tous les autres.
Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a souffert de ce
que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux cents lieues de
là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien d'intérêts, de souvenirs,
de traditions, de fraternité, de dévouement à un même homme, le roi,
représentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondément senti, que ce
sentiment l'a faite capable d'actions héroïques; que, par là, elle a
révélé ce lien à beaucoup d'hommes de son siècle et l'a rendu plus
réel qu'il n'était auparavant. Voilà l'invention de Jeanne d'Arc.
Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau et même aussi original,
aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi de la gravitation ou
d'avoir écrit le _Cid_. À cause de cela, la gloire de Jeanne d'Arc est
au-dessus de toutes les gloires; et, pourtant, je le répète, elle
n'eut aucune science et elle n'eut point une puissance intellectuelle
extraordinaire: elle n'eut que de la bonté, de la pitié et du courage.
Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir.
Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands
savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous
les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de
la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de
devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une
qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand
capitaine ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, pourvu
que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée
d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des
forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le
voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est
absolument entre vos mains.
Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne.
Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et,
puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par
des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie
morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien
qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances
de valoir déjà quelque chose.
DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES VISITEURS DES PAUVRES.
Mesdames, Messieurs,
Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un
prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la
charité des choses si nouvelles!--A-t-il dit qu'il ne fallait pas la
faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que,
sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en
dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que
j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui
était auparavant dans vos esprits et dans vos coeurs.
Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans
discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de
Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le
dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez bons,
pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant tout au
mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez volontiers
l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une pensée de
réparation et de restitution, comme le recommandaient les Pères de
l'Église pour qui la conception romaine de la propriété--_jus utendi
et abutendi_--était une damnable erreur, et aux yeux de qui certaines
fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et un péché.
Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être
point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les
petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont
les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes
de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant
les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des
grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et
sont plus séparés par les moeurs qu'ils ne l'étaient jadis par les
institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui
pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par
surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a
une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à
qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.
Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un
soulagement efficace. Il en est parmi eux, dont la misère est
telle--quelquefois, hélas! à cause de leurs vices--qu'elle ne peut
être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que
vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni
même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout
faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher
ceux-là de mourir de faim, à des oeuvres plus anciennes et plus riches
que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement d'enlever des
recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice pauvre et de la
détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent encore être
sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit d'une
expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des
Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant
dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont
reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la
misère définitive».
Quand vous avez trouvé _vos_ pauvres, une seconde difficulté se
présente: c'est d'établir entre eux et vous des rapports vraiment
affectueux et qui leur semblent, à eux comme à vous, «naturels». Il
n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt
d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part,
le contentement de soi et le sentiment de sa supériorité. Ces gens,
que vous voulez aider sont souvent très différents de vous par
l'éducation, par les manières, par tout le détail de la vie
extérieure. Ils ne sont pas toujours agréables à voir. Il y a chez eux
des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous
en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il
est à craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la
défiance, et que cette défiance ne fasse bientôt place à l'hypocrisie.
Surtout, il faut se garder de l'affreuse «condescendance» de certains
philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut
les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont
des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre,
c'est de les aimer en effet.
Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver là, les
personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles
croient au prix inestimable et à la sainte égalité des âmes rachetées
par le même Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en
travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien,
j'imagine, n'égale en puissance ces mystérieuses raisons.
On peut néanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charité,
d'un sincère amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la
solidarité humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne
l'apercevions pas toujours. C'est l'idée que chacun est intéressé au
bien-être et à la santé morale de tous, et inversement; et que si la
société, dont nous ne retirons, nous autres, que bénéfices, commet des
erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en devenons
responsables, pour notre part, dès que nous nous retranchons dans
notre égoïsme. C'est encore l'idée que, seul, un hasard heureux nous a
préservés des nécessités qui oppriment les pauvres et qui parfois les
réduisent à un abaissement moral que nous aurions peut-être subi comme
eux si nous avions été à leur place, mais qui, d'autres fois,
développent en eux des vertus dont nous n'aurions peut-être pas été
capables. C'est aussi un sentiment de fraternité dans la souffrance,
la faiblesse et l'ignorance communes à tous les hommes, riches ou
pauvres. C'est enfin la préoccupation de ne point laisser décroître,
par notre faute, la somme de vertus indispensable à la vie de
l'humanité, et de sauver de ce trésor fragile et nécessaire tout ce
qui peut encore en être sauvé; c'est le désir de rechercher s'il ne
subsiste pas, chez ces êtres accablés, humiliés et ulcérés par leur
triste destinée, quelques germes de noblesse et de dignité morale, de
préserver ces germes et de les faire fructifier; bref, d'«élever» les
malheureux par la manière dont on leur tend la main.
Ils vous accorderont peu à peu leur confiance, s'ils sentent en vous
une fraternelle pensée et que vous ne vous croyez pas meilleurs qu'eux
ni d'une essence supérieure. En étant très simples et très francs; en
y mettant, s'il se peut, de la bonhomie; en les traitant comme des
hommes; en respectant d'avance--sans vains discours, mais par votre
façon d'être--la dignité que vous leur supposez, vous la ferez
renaître en eux. Des conseils, des recommandations, des services
plutôt que des aumônes; l'aide spirituelle, qui rend efficace le
secours matériel et l'empêche d'être humiliant, voilà la vérité. Vous
l'avez parfaitement compris. La forme que vous savez donner à votre
charité implique que vous regardez le pauvre comme étant moralement
votre égal et comme n'étant pas incapable de le devenir même
socialement. Dès lors, vous pouvez causer ensemble. Tout cela, je le
répète, est délicat dans la pratique, demande de la patience, de la
finesse, du tact. Mais ce tact, vous l'aurez si vous avez de la bonne
volonté et un bon coeur.
Vous en serez récompensés, soyez-en sûrs. L'esprit de votre société
est excellent: il n'a rien d'étroit, rien d'administratif ni de
formaliste. Il respecte votre liberté et vous excite même à en user:
il développe en vous l'initiative, l'effort individuel, tout comme si
vous étiez des Anglo-Saxons. Votre oeuvre vous fait mieux connaître la
vie et les hommes. En sorte que la charité, comme vous l'entendez, non
seulement sauve et élève les autres, mais vous améliore vous-mêmes et
vous fortifie; que c'est à vous-mêmes aussi que vous la faites, et que
vous êtes les obligés de vos obligés.
Je suis étonné des propos édifiants que je vous ai tenus, et j'en
éprouve quelque pudeur, car mes paroles valent évidemment mieux que
moi. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir voulu me faire valoir en les
prononçant, puisque je vous ai prévenus que ce que j'exprimerais ici,
ce seraient vos propres pensées.
Au Gymnase: _Les Transatlantiques_, comédie en quatre actes,
de M. Abel Hermant.--À la Comédie-Française: _Catherine_,
comédie en quatre actes, de M. Henri Lavedan.--Aux Variétés:
_Nouveau Jeu_, comédie en sept tableaux, de M. Henri
Lavedan.--À la Renaissance: _L'Affranchie_, comédie en trois
actes, de M. Maurice Donnay.
Oui, j'en serais persuadé depuis quinze jours si je ne l'avais été
déjà auparavant, la critique impersonnelle est le vrai; et
«l'application de la doctrine évolutive à l'histoire de la littérature
et de l'art» est presque seule «capable de communiquer au jugement
critique une valeur vraiment objective»[5]. Je voudrais donc, de bon
coeur, juger d'après cette méthode les comédies que ce dernier mois
nous a apportées. Mais je ne vous cache pas que j'y pressens quelques
difficultés. Le XVIIIe siècle a eu des douzaines d'auteurs
dramatiques, qui ont écrit des centaines de pièces. Or je ne pense pas
que la méthode évolutive et la critique impersonnelle puissent
retenir, comme significatifs, plus de cinq ou six de ces auteurs, ni
plus d'une vingtaine de ces ouvrages.--C'est par centaines que le
XIXe siècle compte ses dramaturges, et c'est par milliers qu'il compte
leurs comédies. L'éloignement permet sans doute d'en faire le triage
pour la période antérieure à 1870, de discerner tout en gros celles
par qui s'est faite l'évolution du théâtre, et de dessiner
sommairement la «courbe» de cette évolution. Mais quel moyen
avons-nous de connaître la valeur historique des comédies du dernier
mois, et de savoir quelle place elles occuperont dans l'histoire
littéraire, ou même si elles y occuperont une place?
[Note 5: M. Brunetière.]
Si pourtant je crois entrevoir qu'aucune d'elles n'est destinée à
«marquer une date» (et je vous ai déjà dit qu'il y avait eu des
chefs-d'oeuvre dans ce cas), suis-je du moins capable de fixer la
valeur intrinsèque des _Transatlantiques_, de _Catherine_, du _Nouveau
Jeu_, de _l'Affranchie_ et de _Paméla_, et d'en faire une critique qui
soit véritablement «impersonnelle» et «objective»? Ces oeuvres sont
trop près de moi pour cela. L'esprit et la sensibilité qui s'y
rencontrent sont trop «miens», j'entends qu'ils sont trop l'esprit et
la sensibilité d'aujourd'hui pour que je ne risque point soit de m'y
complaire, soit de m'en défendre avec un zèle excessif.--Et ce n'est
pas tout. Supposez qu'un critique, ayant à parler des auteurs
dramatiques du mois, se trouve avoir, avec tous, commerce d'amitié ou
de camaraderie. Sera-t-il libre, même en s'y efforçant? ou, s'il s'y
efforce, ne tombera-t-il pas d'une indulgence trop molle dans une
défiance trop inquiète et trop armée? Et le dessein d'être stoïque
contre un ami ne peut-il pas être aussi une cause d'erreur?
Il reste que je «juge», si j'ose encore m'exprimer ainsi, les cinq
dernières productions de notre art dramatique d'une manière toute
subjective et sur le plaisir qu'elles m'ont fait. Ce n'est pas
glorieux, mais c'est tout ce que je puis.
Il n'y a peut-être de critique digne de ce nom que celle qui a pour
objet des oeuvres suffisamment éloignées de nous et dont nous sommes
personnellement détachés. Encore faut-il qu'elle porte sur d'assez
vastes ensembles pour que nous y puissions saisir les justes relations
que soutiennent entre elles les oeuvres particulières. La critique au
jour le jour, la critique des ouvrages d'hier n'est pas de la
critique: c'est de la conversation. Ce sont propos sans importance. Et
c'est très bien ainsi. À considérer dans quel rapport numérique sont
les oeuvres significatives et durables avec celles (souvent
charmantes) que négligeront les historiens de la littérature, on voit
que cette critique écrite sur le sable ne convient pas mal à des
comédies dont si peu paraîtront un jour gravées sur l'airain.