Par suite, l'esprit révolutionnaire délivre aussi de tout scrupule

quant aux actes. Pour lui, très réellement la fin justifie et

sanctifie les moyens. Que son idéal social, prêché d'une certaine

façon aux intéressés, ne caresse en réalité que leurs instincts et

leurs appétits et les pousse à des révoltes qui, même justes à

l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement

désastreuses et les laissent à la fois moins bons et plus misérables,

l'esprit révolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par définition,

la légitimité de la violence et de ces aveugles mouvements populaires

qui font toujours, nécessairement, des victimes innocentes. N'est-il

pas d'avance absous de toutes les conséquences de ses actes par la

beauté de son rêve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et

dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des

opprimés et, au besoin, de leurs crimes mêmes?

* * * * *

Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je

parle n'impose à ceux qui en sont animés aucune vertu ni aucun

sacrifice particulièrement difficile. Je sais que de bons nigauds de

bourgeois les ont quelquefois comparés aux disciples de Jésus et aux

doux Ébionites. La méprise est forte, ou la générosité étrange. Les

disciples de Jésus étaient sobres et chastes. Ce qu'ils s'assuraient

les uns aux autres par la mise en commun de leur pauvreté, ce n'était

point leur part intégrale des jouissances terrestres, telle que la

peut concevoir un ouvrier, et qui comporte, très naturellement, une

nourriture copieuse et les plaisirs qu'on trouve chez le marchand de

vin et ailleurs: ce n'était que quelques figues sèches et la douceur

d'attendre ensemble le royaume de Dieu. Mais, chose remarquable, les

révolutionnaires modernes, qui sont, en philosophie sociale, des

rêveurs intrépides, sont pourtant aussi, presque tous, des

matérialistes décidés. Ils ont la bonne foi de reconnaître la

légitimité des appétits qu'ils flattent ou déchaînent. Tout en

présentant au prolétariat un idéal qui ne saurait être atteint que par

le sacrifice volontaire et le progrès moral de chacun et de tous, ils

n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement intérieur et,

bien entendu, ne s'y obligent point eux-mêmes. Et, avec une bonne foi

pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus d'être

vertueux, ni austères, ni exceptionnellement charitables. Quand vous

pourriez démontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des

bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce

qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en

a jamais voulu à tel écrivain démagogue d'être riche, de mener une

vie élégante et de mépriser au fond le peuple, tout en l'aimant

peut-être comme on aime l'instrument de sa réputation et de sa

fortune. Et cette tolérance est charmante et fort habile.

(À la vérité, ce n'est point par une nécessaire liaison d'idées, mais

par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines

révolutionnaires associées chez nous au matérialisme le plus franc et

le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et même mieux, avoir

pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'était,

notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en

bonne logique, pour que l'État socialiste ou collectiviste sorte de la

conception matérialiste du monde: il n'en peut être déduit que par

l'optimisme le plus naïf--ou le plus avisé. Si, partis de principes

«philosophiques» sensiblement analogues, la Grande Catherine ou

Frédéric II conclut à la monarchie absolue, et nos collectivistes à la

nécessité d'un «chambardement général», c'est peut-être que la

différence des conditions sociales et des intérêts entraîne ici la

différence des applications.)

* * * * *

Quoi qu'il en soit, meneurs et menés se passent, provisoirement,

presque tout. Et voici un quatrième ou cinquième avantage de la

profession de chef révolutionnaire. Le parti n'étant encore qu'une

minorité imposante, la discipline ne laisse pas d'y être assez forte.

Je crois que les bourgeois s'exagèrent beaucoup les dissensions de

leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les occasions critiques.

Elles ne seraient sérieuses qu'au lendemain de la victoire. Un orateur

révolutionnaire, à la Chambre, est à peu près sûr de n'être pas

«lâché», d'être soutenu par les applaudissements, les cris et les

hurlements des siens.

De là une griserie, et singulièrement entêtante. Il ne faut point

faire fi de ces triomphes-là, et encore moins, je crois, de ceux des

réunions publiques. C'est la que la popularité est vraiment un poison

mortel à l'âme, un irrésistible opium. On y doit goûter d'âpres

jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des âmes

véhémentes et frustes, par la conscience qu'on a de déchaîner et

l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous

soulève, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;--tout cela

exaspéré encore par la lourde atmosphère des salles et par la

brutalité même des sensations dont l'ouïe et l'odorat sont assiégés...

Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystérie dans la révolte, et

qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de

l'avoir sentie très nettement, à Paris, pendant le premier mois de la

Commune, à lire les affiches et les journaux enfiévrés, à voir flamber

dans les rues le drapeau rouge, à me mêler, sous le grand soleil, aux

cohues démentes de la place de l'Hôtel-de-Ville; et pourtant j'étais

un enfant très raisonnable.--Bref, je conçois, sans nul effort que cet

homme, l'autre jour, soit monté sur cette table et qu'il y ait chanté

cette chanson assassine contre une classe pleine de vices et d'égoïsme

assurément (comme toutes les classes sociales sans exception), mais où

il y a aussi de braves gens, et dont il se pourrait que la très

modeste moyenne de vertu et de bonté ne fût pas trop inégale à la

bonté et à la vertu de ceux qui réclament du plomb contre elle. Oui,

je conçois que ç'ait été là une des minutes les plus voluptueuses de

ce rhétoricien à cou de taureau.

* * * * *

Enfin, si cette considération les touche, les révolutionnaires ont,

par surcroît, la quasi-certitude d'être traités sans trop de défaveur

par la postérité. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de

révolte ont toujours participé largement de l'égoïsme contre lequel

ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charité appellent

quelquefois les révolutions, c'est la haine et l'envie qui les

accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grèves qui,

nés capitalistes, eussent été les plus durs patrons: il semble parfois

que, les révolutions faites, il en revienne tout de même quelque

chose, au bout d'un certain temps, aux résignés, aux humbles de coeur,

bien qu'elles n'aient été faites ni par eux ni même, au fond, pour

eux; et il arrive ainsi que les violents et les féroces paraissent

finalement avoir travaillé pour la justice... Ou peut-être que je

m'abuse, et que le bénéfice humain acquis par des moyens

révolutionnaires eût pu l'être, et mieux, par un progrès uniquement

légal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne sais.

Je conclus: «Quel joli métier! et si facile!» Ce n'est pas que le rôle

de réactionnaire, ou de conservateur, ou de républicain de

gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme

et ses profits. Mais je crois que les avantages attachés au rôle de

révolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rôle qui gêne le

moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez fréquemment, une

apparence d'honorabilité.

LES BRIMADES[4].

[Note 4: Cet article est excessif; je le garde

pourtant, parce que je crois qu'il renferme quelque

utile vérité parmi d'évidentes exagérations.]

Vous connaissez les faits. Les anciens de l'École polytechnique ayant

fait subir aux nouveaux d'excessives «brimades», et l'administration

étant intervenue pour y mettre fin, toute l'École, en guise de

protestation, s'est consignée deux dimanches de suite.

* * * * *

Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs

victimes elles-mêmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre

ceux-là. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que

l'effet d'une affligeante dureté d'âme et d'un orgueil un peu

ridicule.

Nous ne valons guère, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et

vides d'énergie. Mais, que la pitié ne soit pas toujours la bonté, et

que la sensibilité nerveuse ne soit pas toujours la pitié, il n'en

paraît pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain amollissement

des coeurs et quelque diminution de la cruauté. C'est déjà bien assez

que nous fassions souvent du mal aux autres sans le vouloir, rien

qu'en suivant nos passions ou notre intérêt, ou que nous en fassions

volontairement, quelquefois, à ceux que nous haïssons. Mais faire

souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force, ceux qui ne

nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais incapable,

aujourd'hui, toute âme un tant soit peu affinée.

Telle n'est pas, il faut bien le reconnaître, l'âme de nos

polytechniciens.--Imposer à des camarades des souffrances réelles et

de réelles humiliations, les contraindre à de stupides et pénibles

corvées, les priver de nourriture et de sommeil,--et y trouver

plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut

expliquer que par un éveil de l'antique férocité animale chez «l'élite

de la jeunesse française», et par ce fait qu'une réunion d'hommes est

plus méchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent

(meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare).

Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant

supportée, la réclament encore («Et s'il me plaît, à moi, d'être

battu?»),--si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle

patience, c'est donc dans la pensée qu'ils pourront, dans un an, être

cruels à leur tour. Et cela est vraiment exquis.

* * * * *

Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanité

burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an passé, et

les victimes qui seront bourreaux l'année prochaine. Ces «brimades»

sont symboliques. Elles signifient que l'École est un corps si sacré

et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir

des épreuves longues et compliquées,--comme pour être admis dans la

maçonnerie aux temps héroïques de _la Comtesse de Rudolstadt_, alors

que cette Compagnie de Jésus à rebours n'était pas encore tombée dans

le décri.

Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme, à relever le

«prestige» de l'X à ses propres yeux. L'École abrite plus de trois

cents élèves. Il en est de tout à fait distingués; qui le nie? Mais

tous ne sauraient être des aigles, pour cette simple raison que les

sots sont partout en majorité. Puis, faites attention que l'aptitude

aux sciences mathématiques et physiques (je parle d'une aptitude

moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la faculté qui

témoigne le moins sûrement en faveur des autres dons de l'esprit et

qui s'allie le mieux avec la médiocrité sur tout le reste. Entre le

don littéraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et notre vie

morale, un lien existe, assez facile à percevoir. Mais, entre notre

vie morale et intellectuelle et le don mathématique, il n'y a le plus

souvent nul rapport.

L'entrée à l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec

application, des mathématiques spéciales, et ne prouve rien de plus.

Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas

éblouissant. Pris à part et considéré en soi, un polytechnicien de

force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacré. C'est un fort

travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des

examens a favorisé; voilà tout.

Sorti de l'École, il continuerait à ne briller, par lui-même, que d'un

éclat tempéré. Dans plus de la moitié des cas, un ancien élève de l'X

est un homme qui, ayant aspiré à l'honneur de fabriquer du tabac, est

réduit au désagrément de faire manoeuvrer des canons ou de bâtir des

casernes. C'est un soldat malgré lui; c'est, moralement, un déclassé.

Mais, si un polytechnicien isolé est presque aussi proche du néant que

les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment

imposants, et l'École elle-même est une chose immense. Et, avec le

costume, le chapeau, l'épée, les traditions, l'argot spécial, ce sont

les brimades, en quelque manière, qui la font auguste. Ayant un air de

sacrement, elles lui donnent un air de temple.

Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée haïssable,

mais fertile pour eux en orgueilleuses délices.

«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?)

et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient

déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin

de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces

souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres

déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère.

Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement

cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues,

dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à

tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de

l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus

nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les

chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et

tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer

des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un

_minimum_ de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre

eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une

digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en choeur que c'est

le pont et la digue qui ont tort.

Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification du

_Tchin_ par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, si

ce n'était funeste.

L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici,

l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux

qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en

sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les

remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il

risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la

réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,--tout

flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers.

Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet

esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois

fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de

Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en

maintient seule l'odieuse tradition.

* * * * *

On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la

superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui

n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je

crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie»

proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les moeurs enfin y sont

joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les

brimades y étaient inoffensives, qu'elles affectaient une forme

uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie. On

m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les

«humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le

temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les coeurs, et

que la mathématique les endurcit?...

* * * * *

Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus

entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme

Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.»

J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École

polytechnique--qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être

presque tous de «gentils garçons»--ont eu l'esprit et le courage de

désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de

mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les

maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer

qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses.

CHIRURGIE.

Je suis un ignorant, et je m'adresse à des ignorants comme moi. Je

tâcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement.

Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la

chirurgie.

* * * * *

Deux inventions, comme vous savez, l'ont transformée de notre temps,

ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des

anesthésiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie.

En dix-huit ans, le champ des grandes opérations chirurgicales s'est

peut-être décuplé. D'abord limité à l'ovariotomie, il s'est étendu aux

tumeurs solides du ventre, aux lésions les plus diverses du foie, de

la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons.

L'opération césarienne est devenue bénigne, l'ouverture du crâne

facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcère de

l'estomac, la péritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui

jadis ne regardaient que le médecin, lequel n'y pouvait pas

grand'chose, appartiennent désormais au chirurgien. La chirurgie des

membres s'est elle-même transformée. Les opérations conservatrices,

résections, ostéotomie, suture osseuse, ont réduit à presque rien le

nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne

peut-on espérer de la suture des tendons, des nerfs et, plus

récemment, des veines et des artères?

Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vérité dans cette oraison, un

peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: «Seigneur, épargnez-moi la

souffrance physique; quant à la souffrance morale, j'en fais mon

affaire», l'anesthésie et l'antisepsie ont peut-être plus sérieusement

amélioré la misérable condition humaine que n'avaient fait soixante

siècles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour où vous aurez

une tumeur ou une fistule. Réfléchissez que la chirurgie d'aujourd'hui

eût pu «prolonger» Bossuet, sauver Racine, sauver Napoléon...

* * * * *

Mais ce progrès, tout en restant un grand bien, n'a pas donné partout

ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant

des merveilleuses facilités de la chirurgie nouvelle, retenir du moins

les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les

chirurgiens n'ont pas su faire.

Les grands praticiens d'autrefois, obligés d'opérer rapidement et sur

une chair sensible, torturée, révoltée, hurlante, avaient une extrême

habileté de main, une belle énergie, un imperturbable sang-froid. Ces

qualités ne paraissant plus indispensables au même degré, beaucoup de

nos chirurgiens oublient de les acquérir. La tranquillité que donnent

l'anesthésie et l'antisepsie permet à l'opérateur de prendre son

temps, de tâtonner, et, n'eût-il qu'une main hésitante et

d'insuffisantes notions d'anatomie et de médecine générale, de mener à

bien un certain nombre d'opérations jadis réputées malaisées. On a pu

devenir, à peu de frais, un chirurgien passable, c'est-à-dire

médiocre.

Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations

relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène

inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité,

signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne

connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le

connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du

corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres.

Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie

tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la «spécialisation»

lui permet, en outre, l'ignorance.

Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du _métier_, en

amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement

de l'_art_ chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une

simple hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante pinces;

et l'opération durait trois ou quatre heures.

Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours

l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les

opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de

sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les

veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le

temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique

opératoire, suppression de toutes les manoeuvres inutiles, ablation

rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures

minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin

extrême à «recoudre»: voilà la vérité.

La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce

programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours

présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard

lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au

bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance

d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une

faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi

instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand

capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur.

«L'art de la chirurgie est personnel.

«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir conscience de sa

sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce qu'il peut, ce

qu'il doit entreprendre.

«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de

s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira

d'emblée.»

C'est par ces fières paroles que se termine l'_Introduction_ de la

_Technique chirurgicale_ du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon

érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté

impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le

plus vif intérêt, même des profanes.

Je ne vous dirai pas--car je n'en sais rien--si le docteur Doyen

surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé,

Guyon,--et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,--et les Pozzi et

les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez

nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne

encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions,

et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est

élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que

son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître

mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses oeuvres.

Surtout, je l'ai vu «au travail»; et--expliquez-moi cela,--bien que

je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai compris, en le

voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit être un artiste

et non pas un manoeuvre», et cette tranquille déclaration: «On a

objecté que mes procédés étaient dangereux et inaccessibles à la

majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en fût autrement. Il

est temps que l'on sache que le premier venu ne peut s'improviser

chirurgien.»

* * * * *

C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération

chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être

entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la

dramatiser.

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 11 / 19 段