des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont
françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il
fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur
d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays.
La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable
que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre»,
même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les
forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus
funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le
monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en
réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés
nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance
de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir
unanimes. La communion d'un peuple dans un sentiment orgueilleux et
joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours aux vertus
privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances et nos
désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de notre
diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus guère de
plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non; mais, quand
on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.
CASUISTIQUE.
Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une
mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations
chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble
avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne,
s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient
fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près
autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on
dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!--Quant
aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils
sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour
eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des
magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas
démontrée, les souhaiter innocents.
Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui
s'est suicidé, est qualifié de crime et par la morale religieuse et
par le Code. Ce crime est une variété du meurtre.
Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il
peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent
si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête
homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me
permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne
point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions.
* * * * *
L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la
victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une
dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut
se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un
meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle
espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe
de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les
théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme.
De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et
qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si
quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de
demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être
jetée sur le pavé pour y mourir de faim... il ne la faut point
absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et comme
il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans son
crime, à la dureté de notre état social!
Et l'on peut imaginer--ou rencontrer--des cas plus déconcertants
encore.
Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux
théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la
fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance
très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il
aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si
l'enfant vient au monde, le mari _ne saura jamais_ si c'est son enfant
ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première
(conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le
condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux
époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans
ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil
avenir.
Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans
ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est
supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans
l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la
vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une
terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à la
mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années de géhenne,
et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et méchant. C'est
un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus excusable en
somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec guet-apens, sang
versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut laisser après
soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes choses qui
n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement l'assassin?
* * * * *
La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la
«morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,--à
condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du
moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités
d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir...
quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire!
Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si
pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code,
ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non
seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que,
rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du
monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une
fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu que _sublata causa
tollitur effectus_; et que cette opération, préservatrice de la
maternité, était presque à la mode, au point qu'un humoriste a pu
écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte pas cette
année?»
Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui
tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et
qu'est cette manoeuvre allégeante, sinon un meurtre en masse,
sournois, anticipé, préventif et radical?--Et que dire même des
pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus,
mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de
donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais
qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et
qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une
bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par
l'État?
* * * * *
Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du
Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer,
jamais, sous quelque forme que ce soit. _Hic murus aheneus esto._ Si
l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des
meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne
sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent,
dans son _Dictionnaire philosophique_, une maxime de Zoroastre:
«Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de faire est
bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est le
rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est égoïste,
donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la pratique,
il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et
sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner,
sans complaisance, le mal du bien.
Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de
l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même
chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais
complètement inutile--et d'ailleurs quels titres y aurais-je?--de
conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des moeurs pures, de
«maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer
l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui
déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le
nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les
hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins
l'opinion publique à certaines rigueurs,--et aussi à certaines
générosités.
Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une
bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers.
(Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on
m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses faciles
amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui offre,
pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies dont il
taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié aussi pour
toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs clientes
riches, pour les perruches et les poupées sans coeur qui ne veulent
pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le
plaisir.
Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste
d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux
filles-mères,--ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent
subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer,
partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et
purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est
sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle
apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons
partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode,
comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.
BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES.
Donc, les révélations continuent.
Cela a commencé, cet été, par la correspondance de Mme
Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de
Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor
Hugo; et la _Revue de Paris_ nous donnait ces jours-ci les lettres de
George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère.
Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne
sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés
comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne
parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes abondamment):--À
quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent rien que de futile
ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et sa rage de tout
diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la badauderie de l'interview
s'arrêtent devant ces tombes! Paix aux morts, respectons leur cendre,
laissons intacte leur gloire et l'image épurée que nous nous formons
d'eux! Etc...
C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec
modestie.
* * * * *
D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment
publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de
désobligeant pour des mémoires respectées.
Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira
naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses
_Lettres_ nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus
poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la
pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse
compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie
et presque de gloire.
Et cela était juste, et d'une justice gracieuse.
Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de
Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les
avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en
pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne
fallait pas confondre Mme Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas.
Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur»
créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers.
Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la
disposition d'âme de ceux qui les lisent.
* * * * *
Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les
prend, nous révèlent les lettres de George Sand--et le journal, si
plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien,
prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme
un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux
robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia...
avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas
présenté.
Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le coeur inquiet et
hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle
aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des
démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait
le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf)
que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un
tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante,
qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y
découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon»
qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et ce nous
est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une extraordinaire
imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance d'illusion, au
travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec son coeur, et
sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous avons la joie
de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie profonde, et son
invincible maternité.
Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces
tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce
mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant
même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de
premier ordre, puisque ce fut celle de _Jacques_ et des _Lettres d'un
voyageur_, des _Nuits_ et de _On ne badine pas avec l'amour_, en
attendant _la Confession d'un Enfant du siècle_. Cela nous rappelle
que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent,
qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur
le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure
cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop
ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les
vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!
N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien
précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle
phrase peut-être, et la plus profonde, de _On ne badine pas avec
l'amour_ a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de
George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait,
de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de
notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la
prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous
voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone.
Et voilà un enseignement de plus!
* * * * *
Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais
assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un
personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu
as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec
Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut
dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que
l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble,
confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,--sublime.
Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être
livrée au public.
Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve.
Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et
comment cet homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce _Livre
d'amour_, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une infamie?
Et, si l'auteur de _Volupté_ l'a commise en effet, y a-t-il quelque
moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de la faire
rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve? Car enfin
il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si délicat et
généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion, purement et
simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? et s'il fut
plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle mesure fut-il
excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de génie à un
homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où étaient les
deux amis de se comprendre et de se pénétrer, impossibilité que leur
intimité même devait rendre plus irritante?... Ah! quel ennui de ne
pas savoir!
* * * * *
Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi.
George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de
ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de
parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté
à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de
beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de Mme d'Épinay)
les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant rencontré Mérimée:
«Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est vraiment
mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que Mérimée la
«blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle écrit: «Je
n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était folle de
Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour me fait
peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée, Musset et
Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son
tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le
petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de Mme
Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.
* * * * *
Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous
nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne
ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une
trahison?»--J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de
pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de
notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on
divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés.
Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient
avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous
étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, et qu'on ne nous
en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! Absolvons les
morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les pauvres diables
étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.
--«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y
a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»--Quel
profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature,
ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la
vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie
elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici
de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître _dans
le détail_ la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a
encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez
d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans
toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai
franc: j'aime de tout mon coeur les oeuvres des écrivains illustres,
mais je n'éprouve pas le besoin de respecter particulièrement leur
personne.
--«Mais ce sentiment est odieux!»--Hé! non, si je suis d'ailleurs
disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il
est assez probable que la publication de la correspondance même la
plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point:
de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la
vertu, je sais où la trouver. Ce sera chez tel homme complètement
obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. Je ne
l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors le
bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu
d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera
aucun tort dans mon affection.
En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux
récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient
que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons,
nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus
et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par
un bénéfice évident.
Continuez, éditeurs, à ouvrir les tombes.
DES AVANTAGES ATTACHÉS À LA PROFESSION DE RÉVOLUTIONNAIRE.
Ils sont nombreux et considérables.
Les opinions révolutionnaires sont les plus favorables de toutes à
l'éloquence. Rêve de justice et de bonheur universel, amour des
faibles et des opprimés, malédiction jetée à une société pourrie;
extase prophétique, pitié, colère, révolte, ce ne sont qu'attitudes
généreuses (certes!) et avantageuses, et thèmes essentiellement
oratoires. Jamais une idée ingrate ou maussade, de ces idées qui
peuvent faire soupçonner immédiatement d'insensibilité et d'égoïsme
celui qui les exprime, ou rappeler que la réalité n'est pas du tout
simple ou que l'homme, même du peuple, n'est pas toujours un très
aimable animal. Non; le rôle est bon à fond et dans toutes les
circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rêve; bon dans sa
partie négative: la haine.
Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont éloquents que
parce qu'ils sont révolutionnaires; mais on en cite qui, peut-être à
leur insu, ne sont devenus révolutionnaires que parce qu'ils étaient
nés éloquents; qui, partis du criticisme un peu timide du centre
gauche, ne se sont arrêtés que là où ils trouvaient l'emploi total de
leur éloquence magnifique, violente et vague, et qui, menés par leur
langue, dupes de leur propre séduction, ont sans doute fini par croire
qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient qu'accomplir
une fonction naturelle et fatale.
Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit révolutionnaire a ceci
de commode, qu'il délie de tout scrupule à l'égard des idées. En
théorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la
croyance à la possibilité proche de la fraternité et de la répartition
égale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En
pratique, il croit que l'obstacle à la réalisation de cet idéal est,
non point dans la nature humaine elle-même, partout mauvaise ou fort
mêlée, mais dans l'égoïsme, la dureté, la cupidité, les vices, les
crimes volontaires et prémédités d'une seule classe sociale.--Comme
les héros des chansons de gestes voyaient le monde divisé en deux
camps: les chrétiens, qui sont les bons, et les païens, qui sont les
méchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses «exercices», partage
l'humanité en deux armées: celle du bien et celle du mal, ou celle des
amis des Jésuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit
révolutionnaire la nation se divise exactement en prolétaires et en
bourgeois. Et dès lors, il est bien à l'aise; il sait pour qui il doit
être, et contre qui, toujours et quoi qu'il arrive. Oh! oui, cela est
simple.