Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la
grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les
Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les
Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en
traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se
faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que
deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de
l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme
des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc.
Alors?...
Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois
de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long
des boulevards--déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures;
pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les
brasseries; l'enchérissement de toutes les choses nécessaires à la
vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris, outlaw dans sa
propre ville envahie par les barbares...
Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!
dit Ruy Blas à don César de Bazan.--Les ennuis matériels de cette
fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral
est pire.
Au fond--en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à
l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes
où personne ne s'est jamais arrêté--une Exposition n'est qu'une énorme
kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces
de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden,
d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par
ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le
plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en
liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde
les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride
_incognito_. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de
la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un
endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des
bordées.
1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est
une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les
levers, couchers et bains de filles qu'on nous a servis dans les
cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire
recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs
nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de Mlle
Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur
publique.
La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient
incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout
cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont
trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la
peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les
théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où
l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art
dramatique.
Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous
léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si
1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors
pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux
spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou
byzantins...
Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais
économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?
Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et
recouvrir de spéculations louches--avant, pendant et après--et tout ce
déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire de mensonge et de
vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une
année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce qui porte une
âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.
Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens,
que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y
resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront
l'armée des meurt-de-faim...
D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles.
Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture,
«l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre
grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que
deviennent alors ces malheureuses?...--Toute Exposition a pour
conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu
après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à
tant d'autres.
La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent
aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes
sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons
entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La
vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter
plus de vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des germes de
guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution suivirent de près
la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la célébrait) de la
Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont dangereux, surtout
quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. On se heurte de
nouveau à la réalité; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on
s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prête aux
inutiles révoltes après ces brèves godailles et ces grossières
féeries.
Je me résume...
Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur;
et je m'esquivai prudemment.
POUR ENCOURAGER LES RICHES.
Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre.
Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité
parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande,
et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce
que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il
convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur
reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait
pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en
eussions fait même autant?
Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un
événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les
personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il
ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous
sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble
devoir être plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, à
mérite égal--et en vertu de leur richesse même, qui les signale à
l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant--sont
singulièrement plus assurés de la reconnaissance publique que les gens
de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent guère de
recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne volonté. En sorte
qu'on pourrait recommander la charité aux gens exceptionnellement
millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas où il ne suffirait
point de la leur recommander comme un devoir.
* * * * *
Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut
évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si
enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce
qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de
la Soeur Rosalie.
Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.
Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a
été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit
dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur
des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux,
et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à
les induire en de mauvais sentiments, nous ait été apportée par une
gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous reste du
vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et celle de
l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...
Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal
acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est
une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est,
aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je
ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue
sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre
un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame
éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non
certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une
âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique,
dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi
démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin
«rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont
pas eue.
Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette
dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des
fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine
d'être précisé.
Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de
rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même plus d'un
demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre société
aux moeurs peu fastueuses, il doit être difficile à une vieille femme,
et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle donnait aux
pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait que de
quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est
admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute
païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser
indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres
un rouge liard.
Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus
que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est
contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes oeuvres.
Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille
francs--et pas d'héritiers naturels directs--vous faisiez, après votre
mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jésus-Christ. Mais en
réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la
part de jouissance légitime et la part d'aumône chrétiennement due
soit fort différente, et même inverse, dans un avoir familial de cent
quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts
millions.
Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a
voulu pratiquer que la charité la plus difficile: celle qu'on fait de
son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et habile M. de
Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt millions aux
indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres
bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est refusée, par un
tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors plus que sa
récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici la modestie
et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient pâti.
Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont
été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de
l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante,
la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été
accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux
représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal
socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas
que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été
riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a
uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en
elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre
impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup
d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!
Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire!
Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grégoire de Nazianze eût jugé
que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; et notre
République démocratique l'exalte comme une héroïne de la charité.
* * * * *
Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu
de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son
temps, et toutes ses forces, et tout son coeur, bref, se «sacrifie» à
des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à des
vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne
peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie
cinq cents francs,--auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel
et, quelquefois, un compliment ironique.
* * * * *
Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se
dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de
nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres,
cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux
raisons pour une de garder notre bel argent.»
Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point
un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la
dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et
même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.
Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention
à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires
remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon
l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la
faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail
qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout
seul, et il faut le bien _vouloir_, même quand l'argent que nous
gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà
large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt
cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent
qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de
cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous
occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.
Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple,
soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier
ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas
plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à
donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois
que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que
par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal à lâcher quelques
sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes de son
labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à abandonner une
grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente surtout le
travail des autres. Cela est ainsi.
L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité
et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le
produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la
puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que
cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous
n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer
sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis
«nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les
choses pour en raisonner...
«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le
royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.»
Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur
est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs
publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou
non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les
aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de
l'affranchissement et du salut.
Voilà tout ce que j'ai voulu dire.
MALAISE MORAL.
27 Avril 1897.
Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La
majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et
l'approuvera probablement encore,--quelle qu'elle soit. Nous sommes
décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,--que
personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui
est encore populaire chez nous,--et qui finira sans doute par nous
rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques,
très raisonnables.
Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à
être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque
chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au
rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler
qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne
nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette pâture
légère nous demeure sensible.
Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous
sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.
* * * * *
Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.
Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des
massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il
faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne
de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord,
que par des publicistes de tempérament violent et enclins à
l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour
«sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un
silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien
entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans
doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner;
mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de
siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à
travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup
à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.
Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois cent mille égorgés
d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor Bérard
et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les
massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le
«concert européen»--formé seulement des grosses puissances
intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la
Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège--s'est mis à
poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux
tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples
libres--et le Pape.
* * * * *
Et voici notre second remords.
Il était tout naturel que nous fussions de coeur avec les Grecs. Nos
souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les
principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition
nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être
désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si
les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se
serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la
Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient
donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo,
la France même du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur
eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.
Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que
nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins--avant de nous
rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à
l'égorgeur--exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer
d'elle-même par un plébiscite.
Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent
être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez
donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur
moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas
moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des
sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si
surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces
chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus
proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque
(sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il
doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné
par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est
décidément regrettable que l'Europe du XVe siècle ait été trop
distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont
l'âme diffère à ce point de la nôtre.
On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y
perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire;
ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie
d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque
accroissement d'obligations et de charges.--On dit enfin: «Cette
solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces
actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et
peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela
est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses:
mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans
notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité
orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier
et attendre.
Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je
n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être
accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes.
Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son
injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie.
L'Europe nous eût répondu par le plus énergique _non possumus_; soit:
mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert
européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle
devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».
* * * * *
Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait qu'il y fût
encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or,
d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit
de politique extérieure, par appréhension de «se faire des affaires»
et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux,
les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos ministres,
tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander s'il était
vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la République, on
eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes de _l'Enfant
grec_; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants hellènes, d'une
couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre des airs de
cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une sorte de
petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un très
humble égoïsme national.
Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il
n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais
nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à
notre intérêt dans l'avenir,--parce qu'il a craint d'être plus
magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien
sérieusement. Toutefois, il dépendait peut-être de lui que nous
fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de prononcer
publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant
rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne sont que
des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.
* * * * *