On va nous éventrer nos Champs-Élysées, mettre à bas ce bon vieux

Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la

grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les

Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les

Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en

traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se

faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que

deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de

l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme

des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc.

Alors?...

Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois

de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long

des boulevards--déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures;

pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les

brasseries; l'enchérissement de toutes les choses nécessaires à la

vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris, outlaw dans sa

propre ville envahie par les barbares...

Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!

dit Ruy Blas à don César de Bazan.--Les ennuis matériels de cette

fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral

est pire.

Au fond--en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à

l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes

où personne ne s'est jamais arrêté--une Exposition n'est qu'une énorme

kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces

de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden,

d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par

ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le

plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en

liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde

les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride

_incognito_. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de

la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un

endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des

bordées.

1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est

une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les

levers, couchers et bains de filles qu'on nous a servis dans les

cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire

recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs

nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de Mlle

Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur

publique.

La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient

incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout

cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont

trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la

peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les

théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où

l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art

dramatique.

Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous

léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si

1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors

pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux

spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou

byzantins...

Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais

économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?

Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et

recouvrir de spéculations louches--avant, pendant et après--et tout ce

déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire de mensonge et de

vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une

année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce qui porte une

âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.

Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens,

que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y

resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront

l'armée des meurt-de-faim...

D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles.

Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture,

«l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre

grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que

deviennent alors ces malheureuses?...--Toute Exposition a pour

conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu

après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à

tant d'autres.

La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent

aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes

sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons

entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La

vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter

plus de vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des germes de

guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution suivirent de près

la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la célébrait) de la

Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont dangereux, surtout

quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. On se heurte de

nouveau à la réalité; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on

s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prête aux

inutiles révoltes après ces brèves godailles et ces grossières

féeries.

Je me résume...

Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur;

et je m'esquivai prudemment.

POUR ENCOURAGER LES RICHES.

Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre.

Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité

parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande,

et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce

que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il

convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur

reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait

pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en

eussions fait même autant?

Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un

événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les

personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il

ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous

sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble

devoir être plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, à

mérite égal--et en vertu de leur richesse même, qui les signale à

l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant--sont

singulièrement plus assurés de la reconnaissance publique que les gens

de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent guère de

recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne volonté. En sorte

qu'on pourrait recommander la charité aux gens exceptionnellement

millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas où il ne suffirait

point de la leur recommander comme un devoir.

* * * * *

Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut

évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si

enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce

qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de

la Soeur Rosalie.

Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.

Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a

été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit

dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur

des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux,

et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à

les induire en de mauvais sentiments, nous ait été apportée par une

gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous reste du

vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et celle de

l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...

Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal

acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est

une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est,

aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je

ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue

sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre

un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame

éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non

certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une

âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique,

dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi

démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin

«rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont

pas eue.

Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette

dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des

fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine

d'être précisé.

Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de

rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même plus d'un

demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre société

aux moeurs peu fastueuses, il doit être difficile à une vieille femme,

et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle donnait aux

pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait que de

quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est

admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute

païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser

indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres

un rouge liard.

Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus

que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est

contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes oeuvres.

Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille

francs--et pas d'héritiers naturels directs--vous faisiez, après votre

mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jésus-Christ. Mais en

réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la

part de jouissance légitime et la part d'aumône chrétiennement due

soit fort différente, et même inverse, dans un avoir familial de cent

quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts

millions.

Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a

voulu pratiquer que la charité la plus difficile: celle qu'on fait de

son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et habile M. de

Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt millions aux

indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres

bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est refusée, par un

tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors plus que sa

récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici la modestie

et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient pâti.

Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont

été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de

l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante,

la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été

accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux

représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal

socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas

que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été

riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a

uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en

elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre

impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup

d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!

Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire!

Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grégoire de Nazianze eût jugé

que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; et notre

République démocratique l'exalte comme une héroïne de la charité.

* * * * *

Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu

de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son

temps, et toutes ses forces, et tout son coeur, bref, se «sacrifie» à

des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à des

vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne

peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie

cinq cents francs,--auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel

et, quelquefois, un compliment ironique.

* * * * *

Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se

dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de

nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres,

cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux

raisons pour une de garder notre bel argent.»

Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point

un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la

dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et

même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.

Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention

à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires

remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon

l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la

faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail

qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout

seul, et il faut le bien _vouloir_, même quand l'argent que nous

gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà

large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt

cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent

qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de

cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous

occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.

Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple,

soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier

ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas

plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à

donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois

que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que

par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal à lâcher quelques

sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes de son

labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à abandonner une

grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente surtout le

travail des autres. Cela est ainsi.

L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité

et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le

produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la

puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que

cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous

n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer

sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis

«nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les

choses pour en raisonner...

«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le

royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.»

Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur

est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs

publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou

non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les

aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de

l'affranchissement et du salut.

Voilà tout ce que j'ai voulu dire.

MALAISE MORAL.

27 Avril 1897.

Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La

majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et

l'approuvera probablement encore,--quelle qu'elle soit. Nous sommes

décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,--que

personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui

est encore populaire chez nous,--et qui finira sans doute par nous

rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques,

très raisonnables.

Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à

être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque

chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au

rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler

qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne

nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette pâture

légère nous demeure sensible.

Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous

sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.

* * * * *

Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.

Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des

massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il

faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne

de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord,

que par des publicistes de tempérament violent et enclins à

l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour

«sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un

silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien

entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans

doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner;

mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de

siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à

travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup

à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.

Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois cent mille égorgés

d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor Bérard

et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les

massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le

«concert européen»--formé seulement des grosses puissances

intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la

Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège--s'est mis à

poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux

tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples

libres--et le Pape.

* * * * *

Et voici notre second remords.

Il était tout naturel que nous fussions de coeur avec les Grecs. Nos

souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les

principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition

nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être

désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si

les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se

serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la

Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient

donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo,

la France même du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur

eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.

Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que

nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins--avant de nous

rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à

l'égorgeur--exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer

d'elle-même par un plébiscite.

Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent

être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez

donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur

moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas

moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des

sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si

surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces

chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus

proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque

(sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il

doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné

par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est

décidément regrettable que l'Europe du XVe siècle ait été trop

distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont

l'âme diffère à ce point de la nôtre.

On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y

perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire;

ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie

d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque

accroissement d'obligations et de charges.--On dit enfin: «Cette

solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces

actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et

peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela

est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses:

mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans

notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité

orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier

et attendre.

Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je

n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être

accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes.

Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son

injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie.

L'Europe nous eût répondu par le plus énergique _non possumus_; soit:

mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert

européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle

devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».

* * * * *

Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait qu'il y fût

encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or,

d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit

de politique extérieure, par appréhension de «se faire des affaires»

et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux,

les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos ministres,

tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander s'il était

vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la République, on

eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes de _l'Enfant

grec_; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants hellènes, d'une

couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre des airs de

cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une sorte de

petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un très

humble égoïsme national.

Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il

n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais

nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à

notre intérêt dans l'avenir,--parce qu'il a craint d'être plus

magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien

sérieusement. Toutefois, il dépendait peut-être de lui que nous

fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de prononcer

publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant

rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne sont que

des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.

* * * * *

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 9 / 19 段