à son âme, qui était gracieuse et noble, et qui alla toujours
s'embellissant.--Il faut se souvenir ici que les pages les plus
douloureuses peut-être et les plus imprégnées de l'amour de la terre
natale qui aient été écrites sur l'«année terrible» sont d'Alphonse
Daudet.--Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la
sensibilité et l'imagination furent si vives et l'observation si
hardie, n'a pas laissé une seule page impure; qu'en ce temps de
littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus
scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et que l'auteur de
_Sapho_ est peut-être le plus chaste de nos grands romanciers.
* * * * *
Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la
folie et _l'orgueil_ de vivre, je me dis qu'il est juste que je
souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en
voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête
devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix...
LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la
plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière
d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune
des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut,
pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux
châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les
empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au
dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de
la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.
(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant
d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)
C'est Napoléon Ier, invisible et présent sous le porche de l'Arc de
Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de
la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un
moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; Saint Louis et le
moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napoléon
aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et Racine à
l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux peupliers
d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut
souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et
toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une langue
lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les
savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au
nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de
l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur
compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là
encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le
despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit
héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis
XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République,
pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire,
je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même
d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»
Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le
peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de
la France, qui venait si gracieusement à notre aide. Le plus ignorant
sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier dans la
Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Révolution
n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de montrer à
cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas non plus
sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez reluisants.
Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il
restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger
toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui
fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur
nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors,
sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves,
elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de
ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses
conducteurs.
Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir
réconcilié Marianne avec l'histoire de France.
BERNADETTE DE LOURDES.
C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la _Légende dorée_ par
un artiste à la fois ingénu et subtil.
M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze
jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans
une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve
là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite
pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une
Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su
entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si
harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui
convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus
qu'il n'étonne.
La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans
un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions.
Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en
Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui
touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: «... Le
jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a plus de
certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve. Bernadette
regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la Sainte Vierge.
Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!»
La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une
brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui
sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du
colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et
elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de
la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres,
des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des
cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent
d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,--comme les ombres des morts dans
l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer,
c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se
souviendrait-elle?
* * * * *
Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire
miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et
d'évangélisme.
Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre, animaux et
plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint François. Et
tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète. Tout y est
matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe» terrestre, très
arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans les impressions
de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi, sont des gens qui
«voient» mieux et plus nettement que nous, même les images de ce bas
monde. La création est un système de symboles, mais les symboles sont
clairs et consistants au pays du soleil.
À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre
une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel
que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire
d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline:
«Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves
délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs
dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en
bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les
gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...»
Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand
Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la
basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux,
vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant que toute
la catholicité exalte son nom. En se figurant les magnificences
sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide religieuse a un
mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela nous a valu des
pages d'une couleur vibrante et d'une émotion profonde.
Du petit jardin de son cloître, soeur Marie-Bernard retourne en esprit
dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes journées:
supplications de toute une multitude, prières presque furieuses,
sommation de la souffrance humaine à la pitié divine, arrachement du
miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les pèlerins
s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent
immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés...
L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se
mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de soeur
Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale
balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et,
seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés,
noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent,
désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...»
Mais il faut tout lire.
Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de
partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société
bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait
de la civilisation industrielle, et de cette idée que le
chef-d'oeuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au
monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple.
* * * * *
Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il
aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?
Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une
imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les
pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle
miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne
t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle
est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu!
Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à
ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.»
Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été
des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu
Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les
miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades
qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni
le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait
encore d'autres choses.
Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime ardemment ce
qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire. Il est comme
sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété sans la foi. Il
songe:
--Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le
désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres
âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes
personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut
davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même
sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice
assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est
sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons,
par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est
vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y
a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,--tels que
l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,--ne s'expliquent
pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine
cachée dans une âme?...
Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et
pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son
Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir
arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, au Dieu qu'on
aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le déclare
juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par son
amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était
parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui
sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de
guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une
nécrose, et fut heureuse d'en mourir...
Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.
* * * * *
Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du
surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il
contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une
bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle
extérieur.
Que va être le roman de M. Zola?
Ah! que je crains l'étude médicale du cas de Bernadette Soubirous, et
la description du Lourdes commercial, des hôtels et des boutiques, et
les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et
les odeurs des trains de pèlerins, et les pelures de saucisson!...
Mais, après tout, cela aussi pourra être beau; et, enfin, nous verrons
bien.
PHILOSOPHIE DU COSTUME CONTEMPORAIN.
On vient de publier les jugements de quelques personnes considérables
sur le chapeau haut de forme. «Élargissons la question», si vous le
voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour
procéder avec méthode, voyons ce que devrait être le costume, ce qu'il
est, et pourquoi il est ainsi.
* * * * *
Sur ce qu'il devrait être, les philosophes n'hésitent pas. Le vêtement
a pour objet de protéger le corps contre le froid, et ensuite de
l'orner.
Utile, on le désire commode autant qu'il se peut. L'idéal, c'est que
le vêtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gênes
superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps.
D'autant moins que, en comprimant le corps, il le déformerait. Or, ce
serait dommage, un corps humain de proportions normales étant
nécessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc, après
avoir considéré le vêtement comme utile, nous l'envisageons comme
décoratif, il est évident qu'il ne pourra orner le corps qu'à la
condition d'en respecter les contours, de n'en point briser l'ensemble
harmonieux et l'unité.
De plus, la matière employée pour le costume, ce sont surtout des
tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mêmes des plis,
et c'est là leur grâce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut
donc pas que les tissus collent au corps.
Ces principes sont parfaitement observés dans la toilette antique.
Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de
Tanagra. Dans ce système, le moindre changement d'attitude se traduit
par des déplacements de plis du vêtement tout entier: en sorte que,
malgré la simplicité et l'uniformité des pièces de leur habillement,
les Tanagréennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes
beaucoup plus variés et plus imprévus que ne font nos Parisiennes avec
leur harnachement si compliqué.
Autre remarque: le costume grec ou latin est le même, dans son
principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la
différence des sexes, mais il ne s'attache pas à l'accentuer. La
tunique n'est qu'une _stola_ plus courte. Les habits des hommes se
drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vêtement est,
pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et décoratif.
* * * * *
Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous
reconnaissons aussitôt qu'elle part de tout autres principes. Deux
choses sautent aux yeux:
1º le costume est toujours, plus ou moins, ajusté;
2º il diffère très profondément, selon les sexes.
Sans doute, le vêtement ajusté a pu, à l'origine, s'expliquer par le
climat, contre lequel il était utile de se prémunir. Mais il est clair
que cette utilité n'est plus présente que très accessoirement à
l'esprit de nos tailleurs et de nos couturières. _Aucune_ des règles
que je rappelais n'est observée aujourd'hui dans la toilette féminine.
Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour
le protéger: il le comprime et le repétrit. Les étoffes sont tendues
sur des armatures rigides qui modifient très notablement la forme de
la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour à tour trop
amples et trop étroites, s'étalent sur des contours artificiels et
démesurés, ou épousent du plus près possible les contours réels: deux
façons diverses de nous communiquer une même impression.
Quelle impression?
On a pris à tâche d'exagérer toutes les parties que la nature a faites
plus saillantes dans le corps féminin: la poitrine, les hanches, la
croupe et même, dans une mesure plus discrète, le ventre. Ce résultat
a été surtout obtenu par une compression forcenée de la taille. Et
des artifices de détail sont venus compléter ce premier artifice. On a
augmenté le relief des contours par le corset et, suivant les temps,
par les paniers et la tournure, ou, au contraire, par le fourreau qui
bride les cuisses. Sans compter les manches à gigot qui amincissent
encore la taille, ou les hauts talons faits pour jeter le buste en
avant et pour imposer aux mouvements du corps une gêne qui révèle
mieux les formes. D'une façon générale, la femme a été à la fois
considérablement amplifiée--et coupée par le milieu.
Vous voyez les effets de cette division. L'unité du corps féminin
étant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard;
mais nos yeux sont tour à tour attirés sur les deux parties qui le
composent et, dans chaque partie, sur les proéminences. En somme, la
ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et
commode comme chez les femmes antiques, mais totalement déformatrice
du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage
thoracique, divise résolument la femme en deux--pour localiser notre
attention.
Bref, la toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du
sexe.
Elle est sans doute restée décorative dans le détail de ses
ornements--où la «décoration» prend d'ailleurs, de plus en plus, un
caractère de curiosité archéologique. C'est ainsi que, depuis vingt
ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la parure
des femmes, maintes réminiscences discrètes ou hardies de ce qu'elles
ont trouvé de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs aïeules ou
dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais la grande
originalité de la toilette féminine, c'est bien, au fond, d'exprimer
ce que j'ai dit.
De là son charme étrange. Je n'ai point à rechercher si ce charme n'a
pas sa rançon: maux d'estomac et d'entrailles, anémie, migraines,
métrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdité et
l'abomination, au point de vue social, d'un système de toilette
entièrement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet état si
véritablement «intéressant», qui ne se trahissait dans la toilette
antique que par un léger surcroît d'ampleur, apparaît à une jeune
femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la
signale risiblement aux regards.
Le corset est la pièce essentielle et secrètement génératrice de tout
l'ajustement féminin: et la maternité ni l'allaitement ne souffrent le
corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle
des femmes est l'irréconciliable ennemie de leurs devoirs naturels:
voilà la vérité.
* * * * *
Passons au vêtement des hommes. À aucune époque, je crois, il n'a été
si profondément différent de celui des femmes.
Les contours du corps féminin s'éloignent très sensiblement de la
ligne droite: la toilette s'applique à les en éloigner encore. Les
contours masculins s'en éloignent beaucoup moins: la toilette les en
rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes a
pour fin suprême l'attrait du sexe et ne se soucie point de la
commodité, c'est de la commodité presque seule que notre costume se
préoccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu.
La démocratie a aidé à cette évolution, en supprimant, surtout pour les
hommes, les différences de costume entre les classes.--Aujourd'hui, il
n'y a plus que les femmes qui se parent de «jabots», de «petites
oies», de rubans, de dentelles et de fanfreluches, et qui arborent de
beaux tissus aux couleurs éclatantes. Chez nous autres, les
différences ne sont que dans la qualité cachée des étoffes et dans
leur coupe plus ou moins savante et précise. L'invention des élégants
se confine dans la cravate, dans le velours d'un col, le plissé d'une
chemise, ou dans le soin des «dessous». Mais un ouvrier proprement mis
se rapproche beaucoup d'un bourgeois négligé.
Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformité pratique de la mode virile,
s'opposant au bariolage, à la diversité superficielle et aux artifices
contraignants de la mode féminine, signifie aux yeux que l'homme est
né pour agir et la femme pour plaire, et nous suggère cette idée que
l'extrême différenciation des costumes entre les sexes est peut-être
une des marques de l'extrême civilisation.
La toilette féminine n'est pas commode: elle est même meurtrière. Elle
est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricière:
mais elle est délicieuse.
Le vêtement masculin n'est pas délicieux: mais il est si commode!
* * * * *
Seulement, puisque le vêtement masculin s'inspire, avant tout, de la
commodité, je voudrais qu'il fût entièrement conséquent à son
principe, tout en offensant le moins possible la beauté.
Passe pour le pantalon! S'il manque de grâce, comme je le crois, la
forme n'en saurait être modifiée sans nous gêner beaucoup. Je ne
regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits
mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point à
me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du
répertoire. Mais je voudrais que le vêtement eût le droit d'être plus
flottant, plus aisé, de ne point ressembler à une carapace, comme cela
se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode.
La redingote est tolérable, à cause de ses larges pans. Le veston est
mieux. Mais la jaquette est laide et l'«habit» de cérémonie est hideux
par les élytres inexplicables dont il nous orne le derrière. Le col
et le plastron de la chemise empesée font des taches de lumière
amusantes par la crudité même de leur éclat et par un air de netteté
unie et précise: mais je voudrais que la chemise molle, et même de
couleur (rien ne lui interdirait d'être propre et jolie), fût partout
tolérée, et à toutes les heures. Je demanderais la même faveur--et
aussi le droit d'être en velours--pour le veston, cher aux poètes et
aux «artistes», et qui peut être charmant: les gens du temps de Louis
XIII le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut
de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux
que l'«habit», et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse
accoutumance de nos yeux...
Mais je sens bien ici que je suis en plein rêve.
OBJECTIONS D'UN MORALISTE CONTRE L'EXPOSITION DE 1900.
Avril 1895.
Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit:
--Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition?
--Mon Dieu...
--Moi, elle m'écoeure, m'exaspère et m'épouvante. Et d'abord, qui la
fait? qui l'a décrétée? A-t-on consulté la France? A-t-on consulté
même les habitants de Paris? Qui la réclamait? Qui en sentait le
besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues
députés... dont vous ne connaissez même pas les noms, ni moi non plus.
C'est le régime représentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme,
ou à peu près... Au moins, sous l'ancien régime--qui, du reste, ne
valait pas mieux,--on savait à qui s'en prendre.
Mais je m'égare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous
faudra non seulement la subir, mais en subir les préparatifs. Ça
durera cinq ans. C'est exquis.
Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de
Mars et à l'Esplanade! Mais une idée qu'_ils_ ont, idée digne d'eux,
la plus absurde et la plus antiesthétique des idées, c'est que la
beauté d'une Exposition se mesure premièrement au nombre d'hectares
qu'elle couvre. Or, celle de 1889 était déjà éreintante à parcourir.
Que sera la prochaine?