Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le

monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon

et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la

finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes

se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un

phénomène social que l'auteur du _Prince d'Aurec_ a étudié d'un effort

très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien différents.

Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont il s'est

fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très juste du

rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et un rien

de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il dire à

un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on

dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.»

Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans

les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête

comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la

manière», répond le mot de Mme Blandain: «Vous vous croyez des

Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du

pays de Loire (_vera et mera Gallia_), et peut-être d'historien pour

les vieilles choses jolies et fanées--croyances et meubles, moeurs et

bibelots, pensées et fanfreluches--de cet ancien régime où nos

origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous

«nobles» (_Sire_).

Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux

rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de _Viveurs_, l'acte

d'amère contrition de Mme Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris

même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui

s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé.

Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux

prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles pieuses, les

jeunes filles innocentes, les moeurs terriennes, les antiques foyers,

les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques...

Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé

d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses

essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis

«le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps

que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle

une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose

cette question:--Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait

s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui

appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de

bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?...

Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le

satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre

lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de

la chair triste, survit et se devine encore,--grandi et libéré, mais

non point infidèle--le «bon petit enfant» à qui Mgr Dupanloup fut

paternel autrefois.

ÉMILE FAGUET.

C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le

dix-huitième, et dans ses _Politiques et Moralistes du dix-neuvième

siècle_, qu'il le faut considérer.

Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque

uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral»,

un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et

si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.

D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des

oeuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de bons

peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un descripteur

d'intelligences.

Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou

l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre

quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est

invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et

de quelle puissance!

Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques,

politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie,

de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau

de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon,

Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus

complets, plus forts.

Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues.

C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des

monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi,

des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une

littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de

gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre

ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y

voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement

qu'il ne s'est plus permis depuis _Drame ancien, Drame moderne_,

oeuvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les

relègue honnêtement dans ses préfaces.

Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette

étonnante étude: _Ce que sera le vingtième siècle?_) Et, en effet, ce

n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai.

Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si

étroitement appliqué sur les idées, d'une clarté extraordinaire dans

la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la musique, dédaigneux de

la couleur, et vivant (mais avec intensité) du seul mouvement de la

pensée.

Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et

c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente

de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de

ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion,

d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses

grandes études) par le désir de plaire.

Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce

que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue,

nulle vanité, simplicité de moeurs, humeur un peu farouche,

bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que

ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux

objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le

souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on

s'y attendait.

Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les

poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des

«penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression

d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.--Il ne

lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de

paresse, un peu de sensualité: ce qui signifie simplement que sa

complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accusées, et

qu'il «remplit tout son type».

Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus

profondément comprises et _le moins déformées_; une pensée calme,

incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des

cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en

doutent pas!

PAUL DESCHANEL.

Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les

communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils

peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire.

Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en

vacances.

Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais

entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut

vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon,

si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y

est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans

les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet.

Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu

sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs

_debaters_. Ce sont moins les talents et les connaissances que les

caractères qui manquent à cette Chambre méprisée.

J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure tenue

qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a été

écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la droite. Et

M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême gauche. Une

fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et mauvaise, a

jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il ricanait,

tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus d'ostentation

que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui se sait

regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des propos tout

à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et même à la

bonne foi l'un de l'autre.

* * * * *

C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en

puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé

d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce

qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille

chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques

autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal

inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a

d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la

discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique.

À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus d'imagination et

plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision dans les idées ou

de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait peut-être pas mal

nommé le Père Hyacinthe du socialisme.

Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi

incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les

exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle

lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez

lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le

socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les

rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme

ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état

sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient

dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action.

Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les

autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour

l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même

incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un

peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires

religieux.

Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est

encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte

jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire,

et c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de frais.

* * * * *

Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M.

Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux,

d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini

par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il

lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée

tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés

applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns

applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres

d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être

unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que

toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec

éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà,

vraiment humaines.

Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très

intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et

dans sa pensée politique.

* * * * *

Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de

jeune parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain,

recherché des «salons», et dont les discours--déjà très substantiels

pourtant--plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait

presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un

clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la

Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la

netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste;

dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard,

qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé.

J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du

Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul

ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il

prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon»

qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.--À mesure que sa

pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier

discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à

diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la

bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai

cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du

sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé)

qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par

prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au

nom de la raison, il a montré une puissance que ses amis même

attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la

forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique,

vibrante--merveilleusement claire--luttait sans désavantage contre

l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès.

M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus

capables d'agir sur les autres hommes par le discours.

* * * * *

Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore.

Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une

attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et

totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son

éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre

gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti

radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder,

c'est un grand parti national, un large _torysme_, généreux, humain,

hardi aux réformes,--en face du socialisme révolutionnaire.

En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes

classiques. Leur idéal est de réduire au _minimum_ l'intervention de

l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose

peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus qu'un

_minimum_ de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les impôts

monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est vraiment

pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent de ce

qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit surtout aux

classes populaires. L'État n'est point quelque chose d'aussi abstrait

qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous doivent aide et

protection à tous. Il faut seulement que cette protection ne soit

point oppressive de la liberté individuelle, et serve même à la

développer.

Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme

principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal

nouveau.

M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à

l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations

_libres_. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant

libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention

de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles

conditions. Mais en cherchant bien...

* * * * *

M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus

en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des

meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde,

par l'étude de l'histoire et de l'économie politique, et par de longs

voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation d'un

homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme avec

raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et, par

surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il

m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances

de notre pays.

ALPHONSE DAUDET.

Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe

mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui

sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et

des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante,

aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des

panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu--chose rare en telle

circonstance--de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou,

comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un

désir de larmes».

* * * * *

Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir

souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même

volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière,

et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse lui fait

prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de quoi être

un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur. Toutefois, venu

à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les présents des fées:

mais une femme--sa femme--le recueille, l'apaise à la fois et le

fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la paix du foyer,

le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres. La maladie,

enfin, le complète. Elle agrandit son coeur et sa pensée par l'effort

de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et les lectures de

ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à l'aigu son

expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si l'on vit

jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la sensibilité

pittoresque et de la sensibilité morale.

* * * * *

Romancier, Alphonse Daudet est très original et très grand. Le

réaliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-même des

_Rougon-Macquart_ le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est

comme «hypnotisé» (c'était son mot) par la réalité. Il «traduit» ce

qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses

livres, construits sur des impressions notées (les fameux «carnets»),

participent encore quelquefois du décousu de ces impressions, en même

temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.--Ses personnages

ne nous sont présentés que dans les moments où ils agissent; et il

n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagné d'un geste,

d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C'est à

cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et

qu'ils nous restent dans la mémoire.--Les personnages des romans

«psychologiques» redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres

vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main

légère, pétrit des êtres qui continuent de vivre, et «fait concurrence

à l'état civil».

Ce réaliste est cordial. Il aime; il a pitié; il ne dédaigne point. Il

s'est préservé de ce pessimisme brutal et méprisant qui fut à la mode

et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet

a été, dans un coin de tous ses livres, le poète affectueux des

petites gens et des humbles destinées.

Mais ce réaliste à mi-côte est aussi un grand historien des moeurs, et

qui s'est trouvé aisément égal aux plus grands sujets. Une part

notable de l'histoire du second Empire et de la troisième République

est évoquée dans le _Nabab_ et dans ce _Numa Roumestan_ dont la

personne et l'aventure sont si largement représentatives du monde et

de la vie politique d'il y a quinze ans. _Les Rois en exil_, c'est

presque toute la tragédie des rois d'aujourd'hui. _L'Évangéliste_ est

une des plus fortes études que je sache du fanatisme religieux; et

combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'âme de

ce catholique païen! Et _Sapho_--avec les différences que vous sentez

et qui sont toutes à l'avantage de Daudet--est simplement la _Manon

Lescaut_ de ce siècle: c'est notre version, à nous gens d'à présent,

de l'éternelle aventure des captifs de la chair; version parfaite et

définitive, d'une signification si générale et d'une couleur si

particulière! Et _Sapho_ est donc un chef-d'oeuvre, et je crois que

_l'Évangéliste_ en est un autre. Et ces livres ont à la fois un

sourire à fleur de phrase et, gonflé jusqu'à déborder souvent au

travers, un profond réservoir de pitié et de tendresse humaine.

* * * * *

Et l'écrivain, chez Daudet, est de la qualité la plus rare. La

Bruyère, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers

ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire «sensitif».

Il a l'immédiat frémissement de la vie aussitôt exprimée que perçue.

Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne

fit un tel usage de toutes les «figures de grammaires» abréviatives:

anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brèves, saccadées,

comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une continuelle

invention verbale. L'impression, vers la fin, en était presque trop

forte, et comme lancinante. C'était comme le trop-plein de sensations

qui vous oppresse par les temps d'orage. On eût dit, en feuilletant

cette prose, qu'il vous partait des étincelles sous les doigts... Et

néanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives audaces, Daudet

savait se garder, soit du «précieux», soit du charabia impressionniste;

il conservait un instinct de la tradition latine, un respect spontané

du génie de la langue.

Ai-je défini cet adorable écrivain? Hélas! non. C'est qu'il est très

complexe dans sa transparence... On rencontre, en littérature, de

beaux monstres, des phénomènes, assez faciles à décrire grâce à

l'évidence de leur faculté maîtresse et de leurs partis pris. Mais que

dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des

nerfs, de l'ironie, du pessimisme même et de la férocité, mais aussi

de la gaîté, du comique, de la tendresse, le goût de pleurer... Pour

les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet

possède un don qui domine tout: le «charme»; et c'est à ce mot simple

et mystérieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui.

Mais le charme, comment cela se définit-il? Un classique a dit: «Si

l'on examine les divers écrivains, on verra que ceux qui _ont plu

davantage_ sont ceux qui ont excité dans l'âme _plus de sensations en

même temps_.» N'estimez-vous pas que cette réflexion s'applique très

bien à Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est

cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une

impression à l'autre et ébranle presque dans le même instant toutes

les cordes de la lyre intérieure? Et son charme n'est-il pas, en

effet, dans cette facilité et cette incroyable rapidité à sentir, et

dans cette légèreté ailée?...

* * * * *

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 7 / 19 段