«Si bien que tu trouves finalement ton compte à te jouer des cendres

de ta mère, et des dieux immortels et des astres silencieux.

«Vénus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse, en

aiguisant ses flèches sur un grès ensanglanté.

«Et toute une génération grandit pour toi et t'assure de nouveaux

esclaves,--sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage

de déserter ton seuil impie.

«Et, de plus en plus, les mères et les pères économes te redoutent

pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne

détourne leurs maris.»

(Notez que ma traduction est médiocre et que la grâce des strophes

saphiques en est forcément absente.)

Écoutez encore ceci:

«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez

le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux

Janus. Tu as du coeur, des moeurs, de l'éloquence, de la probité. Par

malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être chevalier:

tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs rondes: «Tu

seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher, n'avoir

jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton inexpugnable

citadelle.»

Et ceci encore:

«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes

d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un

pupille. Il vit de fèves et de pain bis... Le poète façonne la bouche

tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille contre les

propos grossiers; il forme leur coeur par de belles maximes; il leur

enseigne l'humanité et la douceur... Il console le pauvre et celui qui

souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens et aux jeunes filles

de belles prières.»

Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces

passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien

malgré moi, la beauté solide?

La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons

bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise,

accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies

provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt

pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le

genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne

vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir.

Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice

chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques,

le plus purement artiste des poètes latins. Ses _Odes_ sont, à la

vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une

extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose

de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers des

_Satires_ et des _Épîtres_ ne ressemblent guère davantage à ceux d'un

Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient plutôt, par la liberté et

l'ingénieuse dislocation du rythme, les fantaisies prosodiques de

_Mardoche_ ou d'_Albertus_: je parle sérieusement. Joignez qu'Horace

a, le premier, introduit dans la poésie latine les plus belles

variétés de strophes grecques, sans compter certaines combinaisons de

vers qui lui sont, je crois, personnelles. En sorte qu'il fait songer

à Ronsard infiniment plus qu'à Boileau.

Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la

tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace.

Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des

révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute

comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et

les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre,

d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à

raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. _O

imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba

magistri_, sont des mots essentiellement horatiens.

Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un

chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le

véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de

pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement la

philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est, finalement,

d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes bien situées,

l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les systèmes, ont

toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On trouve dans Horace

les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie retirée et

retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au seul bien

moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté propre.--Soldat de

Brutus, il accepta le principat d'Auguste par raison, par

considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble, moins

complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux

défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre

Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle

ami,--et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la

Sainte-Beuve.

Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas

moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou

pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à

le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le

traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...

ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR.

Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus

fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres.

L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu

léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs oeuvres

tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en

eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et

dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes,

le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être

dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de

Vigny, comme vous le verrez par les _Lettres_ que vient de publier la

_Revue des Deux Mondes_.

Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les

poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les

satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer,

pour les idées les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux

symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de telle sorte la

pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez lui, tout

imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est suggestive de

rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au delà de ce

qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, y

parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents à mourir... Et

c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce, plus libre

seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que

poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte.

Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un

héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite

parente.

* * * * *

«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le

fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait

pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable

que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce

qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur

demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient _Moïse_, _la Colère de

Samson_, _le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger_, et attestent

à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et

l'efficacité merveilleuse de son orgueil.

Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est mauvais;

l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est serait une

infamie si Dieu existait; la nature est insensible et cruelle; toute

supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui en sont

affligés... _Donc_ il faut se taire, se résigner, demander à la nature

non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la vie--de très

haut--sans jamais se plaindre pour son compte.

Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement

par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique,

n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).

Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette

négation et dans son coeur ce désespoir,--et croyant, dans le fond, à

moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un

Renan,--Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude

attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très

bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à

la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu

répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa

caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce

pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment

des leurs.

Les lettres à la petite cousine nous apprennent quelque chose de

plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi sublime. «La

plus forte protestation contre le monde injuste et contre Dieu absent,

c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de m'estimer le plus.

Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi raisonnait-il. Cela, sans

l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce sentiment irréductible du

devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se rebâtir après coup toute

une métaphysique encourageante. Il ne daigne; il est désolé à fond.

Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir solitairement de son

propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la magnifique

fructification de cet orgueil.

C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très

aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et

c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans

sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le

succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et,

par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable

vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un

Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.

Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait

l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que

Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme

une prostitution. Et pourtant il les traite l'un et l'autre sans

dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet

l'indulgence.--Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en

parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais

jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition

native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où

le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un

long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère

une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées

et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais

dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la

fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres,

sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans _la Mort du Loup_,

et par le même sentiment.

Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai

pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de _Moïse_, mais il

lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût

été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade

patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et

qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié

l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui

rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais,

s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute

absence. Il fit _tout_ son devoir,--précisément parce que c'était

très difficile.

Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite

cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la

tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la

pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il

sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres

trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle

ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de

la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime

un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la

_Maison du Berger_: pour se reposer de la contemplation des choses

insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus

séduisante d'être fugitive,--et souffrante aussi, quoique frivole...

Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien

inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort,

il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre,

c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme

et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais

me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée.

Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous

en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre

davantage et que la mort approche, il se détache de la jolie

«apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne

plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque

jour vos _trente_ visites _nécessaires_, _indispensables_,

supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux

devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière

vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du

Loup».

Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une

tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac...

«Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de

martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et

je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me

condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des

cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les

médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme

Mme de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le voir,

et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements exagérés de

tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des miracles, et

de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine», le comte de

Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux de tous les

rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité farouche.

Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière ligne de sa

dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire et

de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi». C'est-à-dire:--Croyez

en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui j'ai pu souvent agir

comme si j'avais été un saint, et vivre héroïquement dans l'état de

désespoir.

J.-K. HUYSMANS.

Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le

dernier livre de M. Huysmans, _En route_, nous fait concevoir une

aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en

mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût.

J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de

littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se

distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille,

simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en

souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes

sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est

radicalement anti-chrétienne.

Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts

qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude

flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-coeur. Les

sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée avec un si sombre

parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si méprisante, si

inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis demandé jadis si

cette vision n'était point un jeu d'art maladif et que j'ai suspecté

la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien aujourd'hui que je

me trompais.

Non, jamais le monde n'a si étrangement pué au nez d'un homme. Il y

avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence:

celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impureté de la

chair et de ses oeuvres et, au fond, une complaisance pour cette

laideur et un consentement à cette impureté, se trahissant par une

sorte d'orgueilleuse virtuosité à les décrire et par la hantise non

repoussée de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont

il subissait, dont il aimait peut-être l'obsession, était déjà un

jugement chrétien, le jugement d'un moine tenté et succombant avec

honte à la tentation. Ses livres laissaient loyalement paraître que le

fond du «naturalisme» était la «délectation morose» des théologiens,

et que l'attachement même à considérer le laid y était encore une

forme détournée de l'impureté.

D'autres en sont restés là; non M. Huysmans. L'extraordinaire

sensibilité physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il

poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impureté, à leur dernier

degré d'exaspération, c'est le satanisme, ou la luxure blasphématoire.

M. Huysmans est allé jusque-là, du moins par la curiosité inassouvie

de l'imagination (_Là-Bas_). En réalité, il était déjà «en route» vers

Dieu.

Car, lorsque l'on croit à Dieu assez pour le maudire, c'est bien

simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe,

puisqu'elle en est le contraire; et le désespoir satanique peut

engendrer la divine espérance. Le pessimisme absolu, quand il est

moins une perversion de l'esprit qu'un état du système nerveux, peut

être grand créateur de rêves. La conversion de M. Huysmans (ou de

Durtal) fut une évasion hors des réalités hideuses.

L'horreur de l'universel cloaque de lâcheté, de sottise et

d'impudicité qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces

étroits et secrets paradis d'entier renoncement et de pureté parfaite

qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des

carmélites ou des trappistes. Et, là même, c'est encore par ses sens

excédés qu'il était conduit. Ces blancs asiles lui étaient,

physiquement, un bain de paix.

Rien du catholicisme littéraire de Chateaubriand; très peu même de

celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne

concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent

de séjourner que dans les extrêmes: il va jusqu'au bout du

catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, c'est le monde

considéré comme le champ de bataille de Dieu et du démon; c'est la foi

au surnaturel continu, au miracle chronique, à l'action directe et

personnelle de Dieu sur les âmes et au jeu de la réversibilité des

mérites.

Ces prodiges s'opèrent par la prière, l'oraison méthodique, la

confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et

la femme, par des signes sensibles et corporels. La chasteté, la

sainteté sont des états de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire

et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans

l'expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la

peinture de la vie immonde.

Le haut-le-coeur de son naturalisme l'a jeté au mysticisme; mais on a

cette impression qu'il demeure le même homme. D'autant mieux qu'il a

commencé par être un converti du plain-chant et de l'art du moyen âge,

un converti par les sens.--Sa chasteté n'est peut-être qu'un moment

singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu'un moment

de sa curiosité de sentir.

Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a

vu des prostituées prises tout à coup d'une horreur physique

insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps

avait totalement aboli en elles le désir: apaisées, endormies,

amorties, angélisées, la seule approche de l'ancien péché les eût fait

s'évanouir d'épouvante. Le lendemain, la plupart retournaient à leur

vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte Thaïs ou sainte

Marie l'Égyptienne. «Les voies de Dieu sont mystérieuses...»

HENRI LAVEDAN.

La saveur si particulière des écrits de M. Henri Lavedan, d'où

vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La _Haute_ et le _Nouveau Jeu_,

_Leur Coeur_ et _Nocturnes_, le _Prince d'Aurec_ et _Viveurs_, c'est

la surface brillante et pourrie de la société contemporaine, décrite

par un esprit aigu,--mais en même temps _jugée_, le plus souvent sans

le dire, par une âme qui, dans sa rencontre avec l'éphémère, continue

de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la

vieille France, simplement.

Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui

ce qui, tout de suite, apparaît.

L'oeil guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain

excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet

(_Inconsolables_, _Sire_). C'est de ces savants exercices qu'il a

passé à la peinture des moeurs mondaines. Venu immédiatement après

Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a

poussé et développé le dialecte de Monpavon (du _Nabab_). Nul

peut-être n'a parlé de façon plus soutenue «le parisien» des dix

dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la syntaxe,

les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue dans ses

petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers argots

superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de nouveaux tics.

Cela va, parfois, dans le _Vieux Marcheur_, jusqu'à la convention la

plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne presque autant

du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent un petit

commencement de démence.

Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de

la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère

volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple,

dans _Leur beau physique_, le soliloque de ce mourant qui se fait

apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les

caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans

l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique.

Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes

mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale

ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises

moeurs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une peur

d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et de

peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau.

Bref, sa caractéristique est, très souvent, une outrance un peu

haletante, capricante et fébrile.

Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne

d'éducation.

Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un

ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste.

Il a, plus que les autres, insisté sur le _surgit amari aliquid_ de la

vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences

purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand

ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession

de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante

(la _Haute_, _Nocturnes_). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce

qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi

et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre.

Voyez, dans le _Nouveau Jeu_, l'entretien nocturne du père Labosse

avec son valet de chambre: chef-d'oeuvre absolu; du Balzac en petites

phrases.

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 6 / 19 段