j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand
on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a toujours
soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue remédier. Puis
il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du temps pour être
consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué par ses travaux
historiques aux lenteurs des transformations sociales, M. Duruy nous
eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas dans son esprit
que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si l'univers a un
but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu de l'homme et de
se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les métaphysiciens nous
disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est pensé par nous.
«Science sans conscience est la ruine de l'âme». Certes, M. Duruy en
était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la science, à
l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui saurait
tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité, de la
haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en
impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis,
connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il
connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec
celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement
que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la
science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut,
incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est
incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient
déjà avant elle le coeur des hommes. D'un autre côté, une morale
rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des terreurs
et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le sentiment de
l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme de l'espèce
qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y élargit en
charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la vertu
simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut que
très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut du
temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes un
caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui eût
été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement de
quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme ou
une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est
excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,--à
moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la
corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de
longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un
peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien
alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela
aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement.
J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime et l'amitié de
l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put tenter de si
vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait d'autant plus
faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre ses mains. Lors
donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M. Duruy se trouva
plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en sorte que le
souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du serviteur trop
hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son absolutisme.
Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy
retourna à son _Histoire des Romains_. Il changeait ainsi de besogne,
mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France.
Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien
projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de
Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de
celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un
demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec
l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie
scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes.
Devenu professeur, je me mis à l'oeuvre; mais, en sondant notre vieux
sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien connaître
je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce avait
exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il fallait
donc reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce qui ne devait
être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma vie. Les deux
préfaces sont devenues deux ouvrages.»
Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse,
d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en
ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint
constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par
endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par
le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé
général de l'_Histoire des Romains_, morceau d'une gravité, d'une
majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée
et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir
confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé,
ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne
peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de
l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des
leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le
châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours
celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des
générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée
ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des
récompenses».
C'est autant peut-être par ce souci moral que par amour de la vérité
vraie qu'il évite de faire trop large la part des personnages
historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes paroles:
«... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le mieux à
la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils
reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la
responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent
commode de s'en affranchir.»
Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui
fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime,
le devoir de la faire belle--ou de l'empêcher d'être trop hideuse.
Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure,
la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié
les innombrables scènes. Le «résumé général» de _l'Histoire des
Romains_ et celui de _l'Histoire des Grecs_ ressemblent à l'examen de
conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses
à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant
que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par
quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le
dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit
la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares,
l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les
institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage
de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de
l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de
l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne,
c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement
chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion
morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.--Et toutefois
le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce
qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête
romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites
de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle
aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ
méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours
l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à
travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin,
pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent
d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous
venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome,
initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé
de la civilisation, l'aïeule même de la France.
1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En
1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en
1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation
sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer la guerre,
à toute occurrence.--Pendant que son fils Albert, âme héroïque de
l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les turcos pour être
des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante ans, réclamait une
place dans la garde nationale.
Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de
désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément
des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son
_Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit
humain_,--ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor
Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi,
admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est
ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément
sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien
préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le
grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite...
L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en
petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait
alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long
effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du
patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince,
le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions»,
pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions,
la charité dans la société, et donner au droit la souveraineté du
monde». Et, constatant que la France marchait en avant des autres
peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il nous
faudra y traîner nos ennemis même».
Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au coeur du
patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort
d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose
à peine compter pour des joies le succès européen de l'_Histoire des
Romains_, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa
vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure
des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien
et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver
l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de
l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre,
sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières
dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au
temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la
magnanimité se perpétue.
Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect
universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,--sans
qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect,
jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le
respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, soit dans son
modeste appartement de Paris, soit à Villeneuve-Saint-Georges, où sa
médiocrité de fortune lui avait pourtant permis d'acquérir la maison
et le jardin du sage, l'aimaient pour sa bonté, sa douceur, la
simplicité de ses moeurs et l'on peut bien ajouter,--car la chose
était exquise chez un vieillard, et l'on sait ici le vrai sens des
mots,--pour sa naïveté: disposition d'esprit franche et fière, qui
n'excluait ni la connaissance des hommes ni la finesse, mais seulement
les défiances et les moqueries stériles et le pessimisme d'amateur.
_Candor ingenuus_, comme disaient ses chers Romains.
De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes
inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la
négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une
vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que,
depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car
ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y
croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient
donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme
excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix
de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la
décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter
honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui
profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie honorablement.
Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées entrevues par
la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il croyait en
Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par delà la mort,
à une signification morale du monde et, malgré sa marche un peu
déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la domination
sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la famille, à la
patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est assez éprouvée
pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop
grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient
plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait que les
vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de tout
l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il servit
si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus confiant.
Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible espérance au
coeur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un grand ministre
et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un de ces hommes
qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus claires et
augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de vivre.
LES SNOBS.
Le mot de _snob_ est très employé depuis quelques années,--et par les
snobs eux-mêmes, comme tous les mots à la mode. Je le prendrai, avec
votre permission, au sens très élargi où il plaît aux Parisiens de
l'entendre et dont s'étonnerait peut-être l'auteur de la _Foire aux
vanités_.
Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et
documentaire, les snobs de l'écriture artiste, les snobs de la
psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la poésie
symboliste et mystique, les snobs de Tolstoï et de l'évangélisme
russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvégien; les snobs
de Botticelli, de saint François d'Assise et de l'esthétisme anglais;
les snobs de Nietzsche et les snobs du «culte du moi»; les snobs de
l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans préjudice
des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du
socialisme, et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de
l'aristocratie,--lesquels sont souvent les mêmes que les snobs
littéraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre eux et
se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du snobisme
en littérature, et je ne sais pas bien, en vérité, si ce sera pour en
faire la satire ou l'apologie.
Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une
docilité d'esprit presque touchante et de la plus risible vanité. Le
snob ne s'aperçoit pas que, d'être aveuglément pour l'art et la
littérature de demain, cela est à la portée même des sots; qu'il est
aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveauté que de
s'attacher de parti pris à toute tradition, et que l'un ne demande pas
plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyère, «deux choses
contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté.»
C'est par ce contraste entre sa banalité réelle et sa prétention à
l'originalité que le snob prête à sourire. Le snob est un mouton de
Panurge prétentieux, un mouton qui saute à la file, mais d'un air
suffisant.
Or, cette docilité vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits
médiocres et vides, cette ardeur pour les nouveautés uniquement parce
qu'elles sont des nouveautés ou que l'on croit qu'elles en sont, tout
cela est très humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est
récent dans le sens où nous l'employons, la chose elle-même est de
tous les temps.
Il y a eu les snobs de l'hôtel de Rambouillet, les snobs du précieux.
Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les aïeules
authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs du
théâtre de l'OEuvre. «C'est là savoir le fin des choses, le grand fin,
le fin du fin», est une phrase de snob et même d'esthète. Madelon fait
cette dépense d'admiration à propos de l'impromptu de Mascarille: elle
la ferait aujourd'hui à propos de quelque poème symbolique en vers
invertébrés et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme littéraire
des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme mondain et
de celui de la toilette, ou plutôt s'y confond; car c'est du même
esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou sa
petite oie. Bref, elles sont complètes.
Une autre espèce de snob, c'est le marquis de la _Critique de l'École
des Femmes_: snob d'Aristote, qu'il a découvert dans l'abbé
d'Aubignac, et des trois unités: car les trois unités d'Aristote, qui
ne sont pas dans Aristote, furent une nouveauté, une mode, «le dernier
cri», avant d'être une vieillerie; et le marquis les défend dans le
même sentiment et avec la même compétence que les conspuera tel naïf
gilet rouge de 1830.
Lorsque la jeune cour délaissa le vieux Corneille pour l'auteur
d'_Andromaque_ et de _Bajazet_, il y eut, n'en doutez point, les snobs
de Racine. Et il y eut, au siècle suivant, les snobs de la
philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilité et de
l'amour de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin de
Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme
charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si
je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du réalisme, et ceux
du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernières
années, que j'énumérais en commençant. Ainsi le snobisme,
parallèlement à la série des écrivains novateurs, forme tout le long
de notre histoire littéraire une chaîne ininterrompue.
Qu'est-ce à dire? C'est que les snobs jouent un rôle aveugle, mais
parfois efficace, dans le développement de la littérature. Ils se
trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et dans les
raisons qu'ils se donnent de leurs préférences, mais non toujours dans
ces préférences mêmes. Comme ils courent indifféremment à tout ce qui
affecte un air d'originalité, ils s'attachent le plus souvent à des
modes ridicules et qui passent; mais il est inévitable qu'ils
s'attachent aussi quelquefois à des nouveautés qui demeurent; et leur
concours, alors, n'est point négligeable. Ils ne sauraient soutenir
longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi
durer: mais leur zèle, quoique ignorant, peut hâter le triomphe de ce
qui est appelé à vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue
conséquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure,
ils ne se sont pas trompés. Ils ont donc, à l'occurrence, leur utilité
sociale. Il faut, à cause de cela, les traiter doucement et, sinon
les honorer, du moins les absoudre.
Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que
quelques-uns des événements les plus heureux de notre littérature, et
par exemple l'épuration et l'affinement de la langue dans la première
moitié du dix-septième siècle, l'entrée des sciences politiques et
naturelles dans le domaine littéraire au dix-huitième, le mouvement
sentimental et naturiste provoqué par Jean-Jacques, et l'évolution
romantique suivie de l'évolution réaliste qu'a suivie la réaction
idéaliste, un peu trouble, à laquelle nous assistons, ne se seraient
point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcément, les
esprits médiocres sont toujours en majorité, il faut bien que ce
soient des esprits médiocres, mais inquiets et préoccupés de
nouveauté, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on
appelle les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui sont à la fois dociles
et modestes, seraient plutôt capables de retarder cette victoire.
Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été
dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de
reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente
comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand;
tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans _Gil
Blas_; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la
Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; tout le théâtre
dans l'_Orestie_, et tout le roman dans l'_Odyssée_. Ils disent à
chaque invention prétendue:
«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent
parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque
tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires
agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire
du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des
évolutions de la littérature et de l'art.
Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres
esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la
docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en
effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la
soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la
routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de
pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un
et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne
s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la
crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent
sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en
deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude,
diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être.
Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère
avec soi-même et de juger vraiment par soi. On découvre que
quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées;
que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont
pas toujours les oeuvres reconnues et consacrées, mais tel livre moins
célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus avant...
Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie! Il n'y
aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable, si la
multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.
Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous
voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils
l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique
une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque,
d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses
admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui
appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant
d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à
s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à
l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des
jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant
plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des
morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de
ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses
jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains
moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres n'y
voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j'entends là-dessous un million de mots.
Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs
inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le
snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de
l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même
marcher.
Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est,
et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de
gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du
snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme
l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai
parlé des snobs avec aménité.
FIGURINES.
(_Deuxième Série_)
HORACE.
Oh! celui-là n'est pas du tout «d'actualité». Il n'a pas eu la chance
de Virgile, dont l'immortalité est entretenue par deux contresens
sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-être pas dit. Après
avoir été le plus cité et le plus traduit des poètes anciens, Horace
en est aujourd'hui un des plus délaissés. Et pourtant...
Écoutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus
connues:
«Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de déformer un
de tes ongles ou de noircir une de tes dents,
«Je croirais à tes serments, ma chère. Mais plus tu les violes, et
plus tu es belle et plus tu excites l'universel désir.