Révolution française--en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se
contraindre pour être «avec son temps»,--la vie de Victor Duruy,
exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux,
et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à
quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains
des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.
Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école
communale de la rue du Pot-de-Fer. En même temps il suit un cours de
dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des apprentis. Mais,
le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitués du samedi dit
au père qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec
une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint
plus tard le collège Rollin. Il y reste six ans. Au début, il était un
des derniers; à la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy
disait volontiers de lui-même: «Je suis un boeuf de labour.» Dès
l'enfance, il commença de tracer son sillon, qui fut droit et profond,
et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics.
Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des
«trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à
la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège
et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la
compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût
bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à
remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le
jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses
compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat!
Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il
ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.
Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en septembre 1833,
premier au concours de l'agrégation d'histoire. C'était, vous le
voyez, sa destinée, d'avoir des commencements modestes et des
réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de sa vie pût être
tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, après un
trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège Henri
IV, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un
était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence
ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos
historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français
entre nos princes.
Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal
sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut
des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant
plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans
gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par
son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre;
profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,--je
cite ses expressions,--que «l'esprit de l'enfant est un livre où le
maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»
Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français
apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui
firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux
premiers volumes de sa grande _Histoire des Romains_ paraissaient en
1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de Salvandy. En
1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. Puis, M. de
Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. Duruy accepta la
proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, faisant belle besogne,
son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se voyait déjà enfermé dans
un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la
langue et les moeurs des vaincus, et les aimant, et par là les
civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rêvait était
un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et même à
cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne époque
pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. Cousin
et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces deux
hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons le
plus en lui.
Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est
pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui
valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât,
d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne
laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que
c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de
l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant,
dans un de ses manuels, avoué cette préférence, une note officielle
la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, de longs
ennuis pour un court passage de son _Abrégé de l'Histoire de France_,
relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, soutenant
ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa
pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre:
«Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M.
Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à
fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de
mémoire, se souvint d'avoir entendue.
Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux
yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des
meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le
professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales,
c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et
aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou
qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et
calculée d'un prince selon Machiavel--ou l'illusion d'un mystique,
comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui
trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en
toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute
suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à
OEdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre nom».
Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas,
l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut
parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de
certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de
conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il est à
remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur
Napoléon III ait soutenu contre lui la théorie des «hommes
providentiels», exposée dans la préface de la _Vie de César_.
Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M.
Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne
se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il
expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité.
«On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut
mieux ne pas les rappeler.»
L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait--ou n'en songeait
pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a
vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre
aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait
été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait
beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune
à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à
demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des
nationalités, l'établissement d'une démocratie un peu socialiste et
pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique de la
Révolution française: grands desseins dont les moyens d'exécution se
précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par
un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et dont il se
croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son étoile. Il
fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de
leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement
il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de rêve--qui, vers
la fin, s'ensanglanta.
M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une
seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à
l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent
également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur
aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il
était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette
franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je
cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la
générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui
étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité».
Enfin--et je suis tenté de dire surtout,--l'auteur de la _Vie de
César_ aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période
impériale, bienfaisante du moins pendant un siècle, sous Auguste,
puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napoléon
Ier, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. C'est en
lisant le second volume de l'_Histoire des Romains_, où déjà Caïus
Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, qu'il lui
prit envie de connaître M. Victor Duruy.
Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne
dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique.
Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée.
En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant
des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du
peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait
jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient
succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti
fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait
lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive
la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement
indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre
républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le
10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui
suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté _non_. Il
expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait
fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait honneur à
tous deux.
En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École
normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862,
inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École
polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite
reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son
avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.
Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une
dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction
publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça
ira bien.» Et ça alla très bien.
Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit,
très franchement, l'oeuvre ébauchée par la Convention nationale. Il
était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité,
un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de
prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue
pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus
beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante,
par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon
générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où
elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement
public. Il se dit que l'égalité des droits, récemment achevée par le
suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, réclamait
aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore que l'accession
possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession
possible de tous à la science, et à tous les degrés de la science. Il
considéra que, la Révolution étant rationaliste dans son essence,
l'encouragement et la propagation de la science devaient être un des
principaux soucis d'une société issue de la Révolution. Et, d'autre
part, historien averti par l'étude des réalités, il comprit que
l'enseignement doit être quelque chose de souple et de varié dans ses
formes et qui s'applique aux catégories les plus diverses d'aptitudes,
de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement
supérieur, plus qu'à tout autre régime, importe au démocratique,
lequel est plus visiblement fondé sur la raison; que d'ailleurs tous
les ordres d'enseignement se tiennent secrètement et influent les uns
sur les autres, soit que l'ordre supérieur fasse descendre dans les
autres son esprit et leur fournisse leurs méthodes, soit qu'il se
recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilité
offerte à tous ceux que ces méthodes ont éveillés de s'élever à un
degré plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut
donc pour M. Duruy organiser à la fois tous les enseignements.
Quelques semaines après son entrée au ministère, il exposait son plan
à l'empereur dans une lettre confidentielle.
«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie,
et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi.
Les hommes qui ne voulaient pas de l'_adjonction des capacités_
peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles
primaires.»--Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de
l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage
universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société
un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit
la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité
absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes,
les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études
dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder
l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions
industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de
campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora
notablement les traitements des instituteurs et des institutrices...
Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer,
Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des oeuvres de
M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse
des nomenclatures.
Dans la même lettre, au sujet des treize millions de citoyens occupés
par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: «L'enseignement
qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement technique ni
étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers le métier.
L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de procédés
traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à épurer le
goût de nos futurs industriels».--Et c'est pourquoi il transforma les
collèges classiques des petites villes en «collèges spéciaux», et
surtout il constitua cet «enseignement moderne», si évidemment
nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera, espérons-le, à
trouver la forme convenable.
Il écrivait encore à l'empereur: «Assurons à ceux qui, par leurs
qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à
marcher au premier rang de la société... la culture de l'esprit la
plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au
milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...»--Et c'est pourquoi il
supprima la bifurcation en études scientifiques et littéraires, «qui
sépare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver à la plus
haute culture de l'intelligence»; introduisit dans les lycées
l'histoire contemporaine et quelques notions économiques; restaura la
classe de philosophie, si prospère aujourd'hui et suivie avec tant de
passion par les mieux doués de nos enfants. Et pour l'enseignement
supérieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurément il fit beaucoup
en créant l'_École pratique des hautes études_, si féconde et si vite
illustre.
Il écrivait en terminant: «Nous ne devons pas oublier que les femmes
sont mères deux fois, par l'enfantement et par l'éducation; songeons
donc à organiser aussi l'éducation des filles, car une partie de nos
embarras actuels provient de ce que nous avons laissé cette éducation
aux mains de gens...»[3] enfin, de gens qui n'avaient pas toute la
confiance de M. Duruy.--Et c'est pourquoi, préoccupé, ici comme
ailleurs, de l'unité morale du pays, et pour atténuer les
dissentiments que la différence des éducations apporte dans tant de
ménages français, il fonda, à la Sorbonne et dans les grandes villes,
ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées.
[Note 3: La citation complète est: «... de gens qui
ne sont ni de leur temps ni de leur pays».]
Autrement dit, Messieurs, toutes les réformes de l'enseignement
poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a
commencées; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode
et, pour longtemps, défini l'esprit. Depuis les sports et lendits
scolaires jusqu'à la résurrection des universités provinciales, il a
tout prévu, tout préparé. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens,
qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de
collaborateurs dont le zèle, communiqué et échauffé par lui, était
son ouvrage encore. Il était isolé parmi les autres ministres, leur
était presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le désavouait
pas, mais ne l'aidait point; et peut-être cela valait-il mieux. Les
réformes du ministère Duruy furent véritablement l'oeuvre personnelle
de M. Victor Duruy.
Par là, et par l'ampleur, l'harmonie, la beauté rationnelle et la
souplesse du plan conçu; par l'activité ardente et méthodique déployée
dans l'exécution; par l'importance des résultats acquis et des
fondations demeurées; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer à tout
l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le
droit fil des plus légitimes besoins et des meilleurs désirs de notre
temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu'à la
maintenir, j'ose dire que le ministère de M. Victor Duruy fut un des
plus grands ministères de ce siècle.
Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les
dilettantes, les sceptiques. Il en eut de déclarés et de violents: la
plus grande partie des évêques et du clergé.
M. Duruy était très réellement respectueux du christianisme, très
scrupuleux observateur de la neutralité religieuse. Il n'y a pas, dans
ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un écolier. Jamais il
ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des écoles, où l'on
apprenait encore, de son temps, le catéchisme et l'histoire sainte.
Chaque année, il se faisait un devoir d'accompagner, dans les lycées
où ce prélat donnait la confirmation, Mgr Darboy, qui était,
d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi très peu
agressive.
Mais il a été dit aux prêtres: «_Ite et docete_.» L'Église ne peut
renoncer à l'éducation des âmes ou consentir à la partager sans renier
sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutôt (car elle ne
saurait penser autrement), ce que la nécessité l'oblige à taire
aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier très
haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds épisodes de
la lutte furent la discussion au Sénat de la pétition Giraud (qui
concluait à la liberté de l'enseignement supérieur), et l'assaut de
quatre-vingts évêques contre les cours de jeunes filles; «nos jeunes
filles», disait l'un d'eux.
Ici, Messieurs, je me dérobe avec simplicité. Il ne convient pas, dans
une cérémonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de
ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre
quelqu'un, et presque toujours véhémentement, malgré qu'on en ait. Je
veux, parcourant l'histoire de ce passé, n'en retenir que ce dont nous
pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beauté de
l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas
contre qui; et dire ma piété pour sa mémoire sans désobliger personne,
fût-ce parmi les morts... Je me contenterai de remarquer que des
prêtres, même excellents, ont peut-être, dans ces dernières années,
regretté M. Victor Duruy.
Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis
pensé de son oeuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en
pourrait dire.--Il dirait que le grand ministre dut être surpris de
quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que
l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage
universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement
des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui,
infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des
déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les
vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en
même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les
appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et
des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui
devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et
que, si l'oeuvre de M. Duruy fut une oeuvre de grande volonté et de
grand courage, elle fut donc aussi une oeuvre d'étrange illusion.