question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou
plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il
ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme,
vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La
physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La
fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte
générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets
multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.»
Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les enfants du second
mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme
met en elle sa marque pour toujours.--Mais, au surplus, l'avancement
moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de la vie et
l'oeuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet
avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être l'oeuvre d'un seul
amour et qui dure autant que la vie même.--Bien différent de nos plus
récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le
libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette espèce «de divorce dans
le mariage qui est, dit-il, l'état d'aujourd'hui (1858).» Les
mauvaises moeurs ne lui inspirent aucune curiosité spéculative. Il
parle avec horreur et naïveté de la courtisane. «Il n'y a plus de
filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de
tristesse.»
De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore
la femme.
Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau
lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de
menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une
incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle
paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite
moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le
goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez rien!...» Et c'est
pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est dépourvu
d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô Reine!... Il
croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de Valet de
chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand Domestique,
grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si Votre
Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand la
femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son
bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les
lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète,
l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble
page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il
est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir
ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son
empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de
frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les
plus niaises. Mais elle est profonde et continue.
Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi
différente que possible de l'homme.
Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation
que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps.
Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du
muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait
que l'abus des sports communique aux mouvements de cette vierge
quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'enveloppé ni
d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux
des garçons.--Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met
dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la jeune fille timide,
rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, inachevée; oui,
l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!--Car il la faut ainsi, molle
et incertaine, pas encore formée de corps ni d'esprit, pour que
l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, la créant, il soit à
son tour renouvelé et achevé par elle.
Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse,
comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une
blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême
sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme;
au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son
sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle
ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un
langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais
surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet
autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme
soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de
ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de
Bouchardat, que, contrairement au préjugé de l'Église et du moyen
âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme
harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il
explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort.
Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez
malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes
avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux
déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur
vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas
seulement une malade, mais une blessée. Elle subit _incessamment_
l'éternelle blessure d'amour.»
Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle
fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle
travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit
royaume.--Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le
cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser
lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le
savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine
vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable,
l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que
«la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la
vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et
par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la
chevalerie, et difficilement le droit; enfin qu'elle est toujours
plus haut ou plus bas que la justice.
Mais il l'adore.
Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle
paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la
blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au
contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»
Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance
d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il
reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que
l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences,
que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins
responsable que l'homme. Dans le chapitre: _La Mouche et l'Araignée_,
cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer
que deux cas: si elle tombe,--c'est qu'une perfide amie avait résolu
de la faire tomber, la pauvre petite;--ou c'est que, de très bonne
foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari...
Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale.
Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième
exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les
neuf autres à une contrainte extérieure.
Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait
les innombrables absolutions maritales qui font, depuis quelques
années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va aussi loin
que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait bénéficier
jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante
pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous fier à
elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait vous
interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité magnifique
et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse même,
vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le
cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»
Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses,
notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: _Une rose
pour directeur_). Il faut dire que, dans les cas supposés par
Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela
lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer,
c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un
jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses
inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!...
soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que
d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...
Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme
une confidence pareille, suivie des mêmes supplications:
«Conduisez-moi; ayez pitié de moi et aimez-moi encore si vous
pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout simplement.
Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de la jeune
pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne
sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à rien, il
gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et quand même
elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse.
Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vôtre,
quoi qu'elle ait fait.»
Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: _la Mouche_,
_Tentation_, _Médication_, me paraîtraient accablants de bonté, de
pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent
par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité.
Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on
soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade,
infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et
contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel Mme de La
Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon coeur, Molière
n'hésiterait point:
Oui, je tiens que jamais de semblables propos
On ne doit d'un mari traverser le repos.
Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. Mais Michelet,
comme j'ai dit, est un naturiste mystique.
Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de
l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature
mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par
à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait
point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au
mal,--vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que
la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui
aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que
l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du
ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous
naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous
la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre coeur.» C'est
presque la formule: _In ea movemur et sumus_.
Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches
d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet
est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et
d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas
étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un
temps meilleur, remplira tous les coeurs de religion. Il faut se
mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais pas
l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une
mère le remerciera.»
Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu
vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'_Abbesse
de Jouarre_. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui
le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je
puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une
volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère
religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la
grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne
qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure.
Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un
sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales
sans le savoir: une grande répugnance à faire _de la même femme_ un
objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse,
adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez
ces renchéris, le coeur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs
scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la
débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils
aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils
possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect
de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci
qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait odieux.
Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond chrétien pour
sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé de dégoût en
songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des plus viles
sécrétions.
Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités.
Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce
qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de
honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue
avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre
avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de
collaborer à une oeuvre divine.
Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met
trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est
nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de
considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle
est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même
d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le
devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce
que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines.
L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de
saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est
ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus en quoi l'un des
résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de la race,
le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une phraséologie
propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu presque tous la
manie de fourrer partout le sentiment religieux.
* * * * *
En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des voeux de nos
féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement
voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre
égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son
âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes
devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et
professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou
comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de
filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.
Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération
des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et
d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme
que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le
livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y
joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première
jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient vraiment son
associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne «religieusement»
l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; elle lui affine
et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source inépuisable de
rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples accommodations
de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et comment la femme
n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais aussi, selon les
temps, une fille, une soeur, une mère.
Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la
vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le
grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire:
«Le coquin!»
Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le
développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien
joli:
«... Le visage vieillit bien avant le corps.--L'ampleur des formes est
favorable à l'expression de la bonté.--Une génération qui n'aimerait
que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des
dames resterait grossière.--Une femme qui aime et qui est bonne peut,
à tout âge, donner le bonheur, _douer_ le jeune homme.»
Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette
dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du
chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le
naturisme de Molière.
L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux âmes
s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour mène
à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'_Imitation_, tend
toujours en haut.»--C'est quand tous deux se rencontrent dans une idée
de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le
même _coeur_», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange absolu
de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait remarquer,
que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en douces
larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au jeune
âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense les
vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance
engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du
dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.
Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus
émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt
par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme
survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»
Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle
du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par
crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le
ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira,
par exemple: «Chaque fois que la femme consent au désir de l'homme,
elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La vie est
plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est pas
toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni si
innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une
«réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui
convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se
faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait
pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.
Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil,
d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux
gens d'aujourd'hui,--et de tous les temps,--que la vérité, c'est de se
marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il
est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature
en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure,
l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs.
La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du
foyer.»
Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous
reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce,
l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui
impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces
préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges,
affectent la forme la plus maladive, la plus nerveuse, la plus
haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont l'accent
d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres orphiques. La
sensibilité et l'optimisme du XVIIIe siècle, dont Michelet fut le plus
fidèle continuateur, y vaticinent avec une romantique frénésie. Les
«harmonies de la nature» y sont expliquées et célébrées en phrases
sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un Bernardin de
Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.
VICTOR DURUY.
M. Jules LEMAÎTRE, ayant été élu par l'Académie française à
la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre
séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:
Messieurs,
En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez
fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais
un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la
rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me
seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à
remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'oeuvre
de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'égaler
mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une oeuvre si
évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un éloge tout à
fait rare, même ici.
La certitude et l'activité; des croyances morales simples et fortes,
héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le
christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la
générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des
actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances
et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus
solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes
communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la
vie privée et l'oeuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de la
médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune et
au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au
recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement
harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle
impression de force, de suite et de sécurité dans son développement
qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,--côté des
Romains.
J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me
deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux
parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M.
Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son
ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et
de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor
Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à
la manufacture des Gobelins depuis sept générations. L'enfant
respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans
l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, «fidélité
aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté des
gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une France
libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait une
sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de
Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui,
naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette
époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces
Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la
Restauration, retrouvaient les propos de la _Satire Ménippée_; et, le
samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour
chanter les premières chansons de Béranger.