rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est
Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon
comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la
main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de
toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête,
tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce
matin.»--«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver
d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est Mme Récamier. Elle m'a
embrassée dix fois, mais du coeur. Elle est simple... tiens, comme la
bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante
ans, et ces deux âges lui vont bien. Elle touche le coeur. Elle m'a
entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me semble que
je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!... Mars
m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu
n'as pas d'idée de Mars, elle y met du coeur et une volonté qui
récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée
dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a
prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez Mlle Mars, il a été
d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...» Tout cela dans la
même lettre!--«... Nous sommes partis et revenus avec M. de Lamennais
qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te laisse à juger si l'on a
parlé progrès, religion, liberté, avenir humanitaire!... Il a toute la
grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre,
si curé de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop
courts.»--«... J'ai revu M. Sainte-Beuve, affectueux et serviable:
comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est chargé d'y passer
aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa réponse pour l'argent...
Mme Récamier, que j'ai revue hier, et M. de Chateaubriand m'ont prise
en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et
veut s'en occuper, ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donné un
beau livre pour Inès et brûle de voir Line...»--«... J'ai vu M. Victor
Hugo, qui m'a reçue à coeur découvert... Il demeure attaché à l'idée
de te ramener à Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des
circonstances indiquées pour te servir...»--«M. Sainte-Beuve est venu
dîner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»--«M.
Sainte-Beuve fait des voeux bien sincères pour ton retour et s'ingère
pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois
déjà trois cents francs de pension par Mme Salvandy. Jamais je n'ai
rien vu de si simplement bon.»--«M. Balzac est venu me voir il y a
quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus son
talent.»--«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée par
des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un
volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour
déménager.»--«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son
concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme
humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à
la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu
l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il
demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des
lunettes vertes.»--«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant
la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son
fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de
calme et de fleurs.»--«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi...
M. Favre est un homme très droit et très simple; son âme seule est
exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa
raison.»--«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, dit-on, très
bon par le coeur; il s'amuse à faire du bien pour se désennuyer des
tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et lui...»--«Hier mardi,
M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner non l'émotion trop
vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donné
son premier volume de la _Révolution française_», etc., etc... Mon
Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, que les hommes sont bons!...
Si l'on vous livrait la correspondance intime de quelque femme de
lettres d'aujourd'hui (et je la suppose indulgente) adonnée à la
fréquentation des grands hommes, pensez-vous que nos contemporains
célèbres y fissent tous aussi bonne figure et aussi immaculée?
Honorons nos pères,--ou Marceline qui sut les voir ainsi.
Et comme elle sait admirer!--Elle assiste, chez Mme Récamier, à une
lecture solennelle des _Mémoires_ de Chateaubriand. «Je n'ai rien
ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines.
J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand
s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec,
mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»--«Je
suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque
ligne de Mme de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance
d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais quelle
âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir aussi,
comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres coeurs
secs que nous sommes, vu Mme de Staël dans nos songes, et avons-nous
tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au Paradis?...)
Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous les voiles
qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; je suis
frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»--À propos du
retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le _Siècle_, 14
décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est beau;
mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde
lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande comme le
rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute
l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»--«Je profite de ces
moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce
soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce
livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange,
que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les
merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que
j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.»
Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique.
Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: «Je garderai donc
cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon
coeur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il
ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui
chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands
missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là,
il faut tirer l'échelle,--l'échelle de Jacob.
Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces
lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective.
Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme.
Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline
et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus
clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de
Marceline: _Credo_, par: _Je suis crédule_. Évidemment elle le
divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un
respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un
peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille
aînée de Mme Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la
peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut
point une personne négligeable[2].
[Note 2: Il resterait à définir la profonde et
l'originale piété de Marceline; puis à caractériser
sa poésie,--poésie d'ignorante géniale, poésie
admirablement passionnée et spontanée (parmi
quelque naïf fatras) essentiellement _musicale_, et
qui tantôt fait ressouvenir de Lamartine, tantôt
fait présager Verlaine. Mais j'ai dû interrompre
cette étude, et je suis aujourd'hui trop loin du
courant de sensibilité qu'il faudrait pour la
reprendre.]
15 juin 1896.
Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses
quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux
filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement
distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés
nerveuses,--mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et
souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut
mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille,
attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu
lui ouvrir un peu son coeur:
«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où
prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par
larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit,
mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences
forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit
apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère
qui m'a fait entrevoir un moment le _ciel_ d'une mère, le coeur de son
enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce
monde comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé suivant ses
vertus et ses fautes...»
J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: _Un
projet de mariage de Sainte-Beuve_, publiés par la _Gazette
anecdotique_ du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous
dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être
précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le
regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la
toilette. «Mme Valmore avait la parole un peu traînante et larmoyante,
sa fille avait plus de décision et de netteté dans la repartie; elle
plaisait au premier abord.»
En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra
comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé
rue de Chaillot. La directrice, Mme Lagut, personne de grand mérite,
avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était
reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces
réunions. L'auteur de _Joseph Delorme_ et des _Consolations_, l'ami de
la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire
dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au
fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son
âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au
whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des
petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait assez
souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine.
Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne
tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833,
Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que
celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la
trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions
quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le
comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel
dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par
quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me
traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux
album qu'elle me permettait de lire...»
Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des _Mémoires_, était le contraire
d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par
son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La
littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des
«extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse
de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à
l'excellente Mme Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet
qu'il avait formé de demander sa main. Mme Valmore et Ondine,
pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans
doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, le
premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve
t'attend sur tes gages donnés.»
Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il
eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni
l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête,
ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu
dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il
eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa
un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura
jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée
qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le
mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à
l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir
et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques
_virginales_, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé
d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait
commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui
l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce
respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de
transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant
plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,--et c'était
le cas de Sainte-Beuve,--aux rencontres grossières. On peut, quand on
a à la fois l'âme délicate et les moeurs cyniques, estimer répugnant
de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a accoutumé
de demander à de tout autres personnes; on peut très bien, dis-je,
rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: je
parle très sérieusement.
Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout
ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté
d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus
tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont
elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette
gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait
tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je
suis tenté de croire,--car le même sentiment s'y retrouve, et presque
les mêmes expressions,--que l'admirable pièce des _Consolations_:
Toujours je la connus pensive et sérieuse...
fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine
Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et
je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.)
Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être,
une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En
1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie
de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de farouche, elle
écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en villégiature, à son
frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons ensemble, cher
frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour
nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose
pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver là
l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par
_genre_, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de
sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on déjeuner?» On se promène _à
âne_ et on rentre bien vite pour demander: «Va-t-on dîner?» Il y a des
fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré
vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous
rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta
part de tant de biens! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un
style élégant et philosophique comme celui-ci:
Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;
Ne perdons pas de temps à nous laver les mains:
Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,
Car nous le mangerons demain.
«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une
licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous
devenons de véritables Angevins: _molles_, comme dit César (ou un
autre).»
Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons latines
de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce
badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le
pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de
Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.
Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être
consultée sur la toilette de la mariée,--peut-être sur la mariée
elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit
vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande
intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»
Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de
la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni
d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et
les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les
désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la
fois adorables--et excessifs--à cette élève de Sainte-Beuve. Elle
l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer»
toujours avec elle. Je m'explique par là que Mme Valmore ait cru
qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait
simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se
souvenant plus que du grand coeur de sa mère, Ondine osait se livrer
davantage, ainsi que nous l'avons vu.
Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus fantasque, Inès
avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante,
que la mère attribuait à une croissance difficile. La maladie se
déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle une
jalousie folle contre sa soeur, lui enlevant la voix: «La voix d'Inès
était d'une douceur pénétrante et, comme celle de sa mère, _faisait
pleurer_. S'éteignant de plus en plus par le progrès de la maladie,
cette voix déchirait le coeur de la mère lorsque l'enfant faisait de
vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mémoire: ils
ne sortaient plus qu'étouffés de cette gorge brûlante et sèche. Celle
qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans la chambre d'à côté. _La
Voix perdue_ est un des souvenirs de ces veilles poignantes.»
(_OEuvres_ de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.)
«L'AMOUR» SELON MICHELET.
Michelet a écrit _l'Amour_ en 1858, parce que la France «était
malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des
mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas,
après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le
livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs
excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des
grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et
que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.
_L'Amour_ de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un
accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec
_l'Amour_ de Stendhal ou _la Physiologie du Mariage_ de Balzac.
Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont
tenu principalement à montrer qu'ils n'étaient pas dupes de la femme
et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils étaient
capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils n'étaient
pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont pessimistes,
libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité féminine
pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à l'étendue
de leur enquête personnelle.
Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,--ou de
l'amour-libertinage,--quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un
amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour
des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie
passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand
amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au
suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme,
une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout
pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que
vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une
proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour
elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous
la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est
presque le tout.
Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des
choses profondément différentes ou même contraires. Désirer la
possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables secousses
nerveuses... quoi de commun entre cela--et aimer? L'amour de Michelet
est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout
son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.
Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se
donner avec son coeur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut
faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre coeur, dont un
corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et le
signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de
vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se
dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme
les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que
d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne
veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin,
et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les
passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des
sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit,
quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne
sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa
capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout
désir fut une idée... Les renouvellements du désir sont inépuisables
par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, l'art de voir et
de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.»
L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le
livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une oeuvre
d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments
complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de l'amour et
c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un traité
d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de perfectionnement
moral par l'amour.
Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale
et la plus féconde du livre de Michelet: «_L'Amour n'est pas une
crise_, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de
passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.»
Autrement dit, un amour, c'est une vie.
Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un
jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il
les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit
année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents,
l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement:
«création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par le
mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans
l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.»
Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des
points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son
livre _l'Amour_, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet
idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies
par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique
des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un
«idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité
le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner
un peu en détail.
* * * * *