«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de b

Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and

the Online Distributed Proofreading Team at

http://www.pgdp.net (This file was produced from images

generously made available by the Bibliothèque nationale

de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

[Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.]

NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE

JULES LEMAÎTRE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LES CONTEMPORAINS

ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES

SEPTIÈME SÉRIE

Marceline Desbordes-Valmore

L'amour selon Michelet--Victor Duruy

J. K. Huysmans--Henri Lavedan--Émile Faguet

Paul Deschanel

Maurice Donnay--Réponse à M. Dubout, etc.

PARIS

SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE

(ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie)

15, RUE DE CLUNY, 15

1899

_Tout droit de traduction et de reproduction réservé_

LES CONTEMPORAINS

ÉTUDES ET PORTRAITS

SEPTIÈME SÉRIE

DU MÊME AUTEUR.

EN VENTE

Les Médaillons,

poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 »

Petites Orientales,

poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 »

La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt,

1 vol. in-12, br. (Hachette et Cie). 3 50

Les Contemporains:

_Études et portraits littéraires_.

Sept séries.

Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. 3 50

_Ouvrage couronné par l'Académie française._

Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie).

Impressions de théâtre.

Dix séries.

Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. 3 50

Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie).

Corneille et la Poétique d'Aristote.

Une brochure, in-18 jésus (Lecène, Oudin et Cie). 1 50

Sérénus,

_Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 50

Myrrha,

_vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jésus, 4e édition, br.

(Lecène, Oudin et Cie). 3 50

Dix Contes,

1 superbe volume grand in-8{o} jésus, illustré par

Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier,

Loévy, couverture artistique dessinée par Grasset, édition

de grand luxe sur vélin, broché. 8 »

Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées (Lecène,

Oudin et Cie). 12 »

Les Rois,

roman, 1 vol. in-12, br. (Calmann-Lévy). 3 50

Révoltée,

comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). 2 »

Le député Leveau,

comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). 2 »

Mariage blanc,

drame en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »

Flipote,

comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »

Les Rois,

drame en cinq actes (Calmann-Lévy). 2 »

L'Âge difficile,

comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »

Le Pardon,

comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »

La Bonne Hélène,

comédie en deux actes, en vers (Calmann-Lévy). 2 »

L'Aînée,

comédie en quatre actes, cinq tableaux (Calmann-Lévy). 2 »

LES CONTEMPORAINS.

Mme DESBORDES-VALMORE.

20 avril 1896.

... Je crois pouvoir, sans mentir à la rubrique de ce feuilleton[1],

vous entretenir d'un ménage de comédiens: c'est Marceline Desbordes et

son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette

extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres,

qui est la _Correspondance intime_ de Marceline Desbordes-Valmore,

récemment parue chez Alphonse Lemerre.

[Note 1: Le feuilleton du _Journal des Débats_.]

Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons

jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de

douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature qui fut

éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme admirable et un peu

de génie. Mais, en outre, la préface de la _Correspondance intime_

nous apporte un renseignement entièrement nouveau, et qui nous fait

comprendre l'intensité singulière de certains cris des _Élégies_, et

l'âcreté de quelques-unes de leurs larmes. Nous connaissons

aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces pleurs de sang. Huit ans

avant son mariage, Marceline avait été séduite et abandonnée avec un

enfant, qui était mort encore au berceau.

On a dit:--Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut

pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi

nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette

révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne

ressemble-t-elle pas à une trahison?--J'avoue ne pas comprendre ce

scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu

et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de

Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint

directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou

1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour

donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on

révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous

savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et

qu'elle en souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. Nous

n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de la

mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses _Élégies_, et,

sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là

souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si

je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux

désespoirs de notre Sapho bourgeoise.

Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne

et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu

de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage

jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa

vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être

aimée,--et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un

homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une

amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle

était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis,

un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut

qu'elle allait être mère...

Quel était cet inconnu? L'éditeur de la _Correspondance intime_, M.

Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M.

Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des _OEuvres_ de

Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.

«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue décente

autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du monde,

un lettré, un _rimeur versé dans l'art d'Ovide_, lequel, frappé et

peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste, sut

tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec une

gratitude ingénue?»

Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline:

J'ai lu ces vers charmants où son âme respire.

Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian,

ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous

parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette

époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers _les

Métamorphoses_?... Mais non; Marceline écrit quelque part:

Ton nom! partout ton nom console mon oreille...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire_;

On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi,

Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi.

Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui

s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai

pas le temps ni les moyens de faire cette recherche. Et, d'ailleurs,

c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire littéraire n'a

pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce «mufle!»

Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il

paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture

déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses

nouvelles:

J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,

Et dans quel temps! _mon ami par l'absence_,

Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance;

Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort.

Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été

lâchée,--puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur

triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un

peu!

Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle

rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son

vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en

avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et

l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha.

Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois...

C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,--et c'était un

romantique. La mélancolie de Marceline, ses beaux yeux, ses cheveux

éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné, d'Espagnole des

Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il connaissait

d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie. Elle,

raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges... Mais

quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour. Elle

était seule au monde, avec un coeur meurtri, mais toujours un infini

besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne à

quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de

sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,--et de

respect,--dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de

tendresse protectrice chez Mlle Desbordes. Ce comédien et cette

comédienne étaient, du reste, deux coeurs parfaitement ingénus, comme

il appert de la _Correspondance intime_. Bref, ils s'épousèrent.

C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines,

de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2

mai 1813, on donnait _Amphitryon_ au Théâtre-Français. Valmore y

jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît

dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui

le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de

haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore

fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois se passèrent

avant qu'il pût remonter sur les planches.»

Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais

il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.»

Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu

jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de

Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme

administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais

mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car

_son genre est perdu en province_.» Cela signifie qu'il paraissait

«vieux jeu»,--en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à

déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français,

et dans les premiers emplois,--tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y

rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il

pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles...

Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme

vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient

jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement,

naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses

colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages

en dix pages on croit entendre les phrases de la douce Mme Delobelle

ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne renonce pas; Monsieur Delobelle

n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit qu'il

renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le même, à

s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout entier,

immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra le

changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les

chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de

voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il

abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux

rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou

essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui

t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés

d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux,

le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de

_l'Éducation sentimentale_?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses

grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un

comique navrant.

Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre

par une innocente exagération de langage et par de petites

déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline,

des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, _parce que ma

voix me faisait pleurer_.» L'explication est charmante; mais la

vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et

qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.

Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans

cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le

plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de

sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est

certain, _mon bon ange_, que je ne te connais pas de rival au théâtre.

Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et,

quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi

pénétrantes, car ta prononciation est aussi _distinguée_ que celle de

Mlle Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces

lignes à son mari.--Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus

là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les

bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année:

«Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait

alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses

filles.--Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher

mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc

cinquante-neuf.

Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre

intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons

avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver

d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement

et, vers la fin, un peu avec le sentiment d'une mère qui pardonne

aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle lui

répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?... Par

quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de

l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je

n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari.

N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement,

de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé

n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec

indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...»

Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que

Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très

profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé

«l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui,

au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette

correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après

sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline

Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père

Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins

lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, _que je

partage_. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de

la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est

courbée comme la tienne, sous des larmes _encore_ bien amères.» Les

mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline elle-même.--En

1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan. Marceline écrit à

Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon premier chant

d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé

cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie pour guérir un

coeur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.» Le mot «amour» a

été effacé dans le texte original, et cette rature est étrangement

expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur le pavé de

Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un impresario

en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a horriblement

souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait

voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce que je

regrette de cette belle Rome? La trace rêvée _qu'il y a laissée de ses

pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement

puissante sur moi_.» C'est elle-même encore qui souligne. «Je ne

demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai pas.» _Il_, c'est

«l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu.

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;

Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,

Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées

Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.

Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée.

Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...

Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant

aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était

si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et

s'en émut à deux ou trois reprises.

Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure.

Telle Mme de Montaiglin dans _Monsieur Alphonse_; mon Dieu, oui.

Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin!

Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore

attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile

confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies...

S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il

médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)?

Mystère.

Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des _Élégies_ de

sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était

décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser»,

un _eautontimôroumenos_ ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de

treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout

de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait

y avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,--plus élégamment, car il

se piquait d'élégance dans ses propos--: «Sapristi! où ma femme

est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour en l'air ni

paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix, soit par

lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus aigrement quand

il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline éplorée lui

répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, rien de rien.

C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me content leurs

peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la littérature.»

Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours

d'une autre absence de Marceline,--qui avait alors cinquante-trois

ans,--son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui

est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est

qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai

dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de

romances de _commande_ sur des sujets donnés, dont quelques-unes

n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné

autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont

produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le

premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que

je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la

confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de

vendre. Toute ton indulgence sur le talent, que je dédaignerais

complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas

d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en moi... Tu vois

que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas l'ombre de

contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du papier au lieu

de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de tenir bien en

ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a été à charge à

personne.»

Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans

cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela

est assurément flatteur pour notre Marceline.

27 avril 1896.

... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes?

Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un

paquet de lettres.

Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esménard, ni Luce de Lancival,

ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-_Marc_ Girardin,

comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravisé

ensuite, ayant fait réflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que

sept ans au moment de cette rencontre.

Un autre m'écrit: «... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile

de cette indication,

Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,

ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte Auguste de

Marcellus, ou celui de son fils André-Charles? Dans la correspondance

de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent, et aussi dans

le journal d'Alexandrine d'Alopens (Mme Albert de La Ferronnays).»

Quand j'ai reçu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le

Bouillet, aux mêmes conclusions. Ou, plus exactement, j'écartais

André-Charles, qui n'aurait eu que seize ans à l'époque du malheur de

Marceline; mais j'inclinais à croire que son père, le comte Auguste du

Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'_Odes sacrées_, de

_Cantates sacrées_, et d'une traduction des _Bucoliques_ de Virgile,

étant né en 1776, pourrait bien être le séducteur cherché.

Mais non, il paraît que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit

sans doute égal, je fais mes sincères excuses à cet honnête mort

d'avoir failli porter sur lui un jugement téméraire.

Un troisième correspondant a eu une autre idée: «... Les vers que vous

citez:

Ton nom...

Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,

me semblent s'appliquer parfaitement à Saint-_Marcellin_, fils naturel

de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tué en duel

en 1819 ou 1820.»

Eh bien! non, il paraît que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin.

Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste Lacaussade

révélait à M. Gaston Stiegler, rédacteur à l'_Écho de Paris_, la

moitié de ce mystère: «... L'amant ne s'appelait pas Marc, ni Marcel,

mais Henri. On lui doit (c'est une façon de parler) des vers, des

romans et des pièces de théâtre. Il eut quelque notoriété. Il ne fut

point marié, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs de Paris,

à Aulnay-lès-Bondy.»

Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver

dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans

les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme:

«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore

vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle»

qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche.

«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-_Joseph_-Alexandre; ceux de

Mme Valmore: Marceline-Félicité-_Josèphe_.

«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces

renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas

mystère.

«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit

autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort

de croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque le mal

est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi le nom

de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour le plus

pur et le plus désintéressé.

«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette

pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car

vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.»

Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que

Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de

renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de

désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure

dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M.

Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le

coeur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour ne

pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa

faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte

Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir

une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup

de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline

répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire:

«Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses

réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre

allusion à son aventure. J'en avais conclu, assez raisonnablement,

que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon impression, c'est

que, si Marceline se confessa à son mari, comme l'affirme M.

Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien, à partir de

cette date, on ne trouve plus, dans la _Correspondance intime_, trace

de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver étrange l'ardeur

de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète plus, parce qu'il

est fixé. Est-ce que je me trompe?

Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:--La seconde

fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que

Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez

vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de

dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un

sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à

quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on

saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre

coeur. Ne le pensez-vous pas?

Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la

_Correspondance intime_, une lettre fort intéressante:

«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant

les siècles»; je vous en suis reconnaissant.

«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais

hésité à la faire paraître. Mais elle est dans une collection

publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM. Valmore père et

fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce qu'ils ont voulu.

Leur intention, du reste, était de publier ces lettres, toutes ou en

partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé leur désir.

«... La première partie de votre étude a peiné les amis de Mme

Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant

à moi, j'en attends la continuation avec confiance...»

M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de

ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude

(moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.

4 mai 1896.

... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de

Latouche!

Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante:

«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère

que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des

fragments de lettres originales adressées par Mme Desbordes-Valmore à

son mari, fragments que je viens de réunir pour vous.

«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille

Valmore étaient de pure amitié. Le prénom d'Hyacinthe a pu être donné

à la fille aînée de Mme Desbordes-Valmore à cause de ce monsieur, mais

seulement en raison de cette amitié.

«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source

qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans

un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche

avait été l'amant de Mme Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que

l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce

dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline

aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et

qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture

et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition.

La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille

Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite

ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de

lui, tant on le craignait.

«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il

le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation,

celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du

fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il

lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui?

«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation?

«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la

_Correspondance_ de Clément XIV et de C. Bertinazzi, par Latouche

(Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que Hyacinthe-Joseph-Alexandre

Chabaud de Latouche est né le 3 février 1785. Il épousa en 1807, à

l'âge de vingt-trois ans, Mlle de Comberousse, fille du président du

Conseil des Anciens: ce fut un mariage d'amour. De ce mariage naquit

un fils que Latouche adorait.

«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme

marié? Non, n'est-ce pas?

«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans

date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne

laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier.

Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question,

posée dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'année

dernière, est restée sans réponse.

«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?»

Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif

intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que

Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins

de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de

dissimulation.

Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute,

«Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms

de Mlle Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les appelait

ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé bénévolement qu'un

hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les avait amenés à se

révéler mutuellement la liste complète de leurs prénoms respectifs et

qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une coïncidence dont les archives

de l'état civil dérobaient le secret au public. Vaine hypothèse! Car,

dans la pièce où Mme Valmore nous dit que son nom était écrit dans le

nom de son amant, je trouve ce vers:

On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi.

Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...

Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse

et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus.

Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de

l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans

quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il

était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et

auteur de _Cantates sacrées_, imbu, sans doute par snobisme, de ce

christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci,

il devait donner aisément dans un _pathos_ idéaliste, propre à séduire

la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je

sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de

Marceline. Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux réclamations

possibles, que rien ne _démontre_ non plus qu'il l'ait été. C'est une

impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis

pas médiocrement fier.

Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait

voir s'il n'y aurait pas, dans les oeuvres du comte de Marcellus,

quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom

de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du

temps? ou tout bonnement pris au hasard?...

Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui

n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était

ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas

gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en

son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les

Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa

triste maîtresse:

Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...

_D'un éloge enchanteur toujours environné_,

À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...

... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir

le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis

évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de

celui de l'OEdipe du café de l'Univers, au Mans.

On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article,

parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est

exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration.

J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire

d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous

assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur

moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me

traite moi-même!

Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée,

dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu

sourire un peu tout en l'aimant bien,--absolvant aujourd'hui en bloc

les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des

temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun

degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un

sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque

sainte.

J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient

qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de

guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour

nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,--comme

feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours

sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa mère

à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent,

l'île est en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs,

le cousin disparu. La mère de Marceline meurt de la fièvre jaune.

«Après une traversée où sa vie et son honneur sont en péril»,

l'orpheline revient en France. Elle cabotine où elle peut. À

vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle perd sa voix à la

suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse un comédien sans

talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. (J'ai reçu d'un

«vieux lecteur des _Débats_» ce renseignement: «L'acteur Valmore a

créé le rôle du geôlier dans _Marie Tudor_ en 1832 ou 1833; il disait

d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes de ce rôle; il

était très mauvais artiste.») Elle perd sa première fille, Junie. Elle

perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un ans; elle perd son

frère, ses soeurs, sa plus chère amie Caroline Branchu, sa fille

Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie atroce. Joignez à

cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la perpétuelle angoisse du

loyer, des billets à ordre, même du repas du lendemain; il lui arrive

de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas

de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une

crucifiée...

Or,--et ceci est magnifique,--sans doute elle se lamente, mais jamais

elle ne désespère,--et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on

puisse surprendre même un commencement de méchanceté ou de dureté, ou

seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure l'illumine.

L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est sublime,

renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les pessimistes

absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des hommes dont

la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent

tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il

semble que l'excès et la continuité des souffrances (j'excepte

toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins favorables à

l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et de malheurs

espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral que de

n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que

possible pendant des années, on finit par être tranquille sur

l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères,

les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent

peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous

savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la

triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du

moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le

souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus

humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans

une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que

ne soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois

aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand ils sont

devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte

d'insouciance bohème...

25 mai 1896.

Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le

séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en

donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours,

une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même

renseignement. Or, cette lettre était l'oeuvre d'un loustic.

Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état

d'esprit de ce mystificateur imbécile.

Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la

mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai

essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée,

d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon

avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de coeur, un

germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je

réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est

quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit

finalement apparaître dans une posture qui prête à rire. À la vérité,

je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les

Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal pour un fort

petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme d'énergie inepte

ils ont dépensée, à quelle longue et patiente dissimulation ils se

sont astreints; et, mettant en balance l'énorme travail des

préparations et l'insignifiance du résultat, il me semblait que, dans

le fond, ces laborieux mystificateurs étaient peut-être les vrais

mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, de rendre autrui

ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le faire souffrir,

expliquait en quelque manière la peine que prenaient ces bizarres

spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs attentes, et leur

endurance de Peaux-Rouges.

Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous

a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre

ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien

de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni

incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas

M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à

l'authenticité de ce billet?--Quelle a donc pu être la pensée du

subtil faussaire?

Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon

toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire,

et sur un point qui n'importe à personne. Voilà qui est bien

singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure

curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et

une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs

ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun

degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un

mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre

mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la

mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être

plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies

(chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique

somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement

insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il

m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur.

Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très

humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple

imbécillité.

Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si

c'est cela, qu'il soit heureux.

Mais Marceline nous attend.

Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers

tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de

cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais

il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà dites; et ce n'est

pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa déveine que

lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente en Dieu: et

elle était infiniment bonne.

Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous

pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées

_peupliers_.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du

dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est

qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des

autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés.

Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres

qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de

visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son

châle étroit, vers quelque oeuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse à

un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une quête

pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle s'exalte

et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de

Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes brûlantes sur

le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. Elle en versera

d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, sur la mort

tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle année! Trente

mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et

_chantant_ la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint

orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est

vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un

rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans

le coeur... et ils chantent comme des enfants _soumis_. C'est là le

miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville...

Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles

infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai

plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui augmente et

_fait frémir_, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a

de sublimes dans ce peuple.» Et à Paris, en 1849: «Tous les genres

d'ouvriers sont bien à plaindre aussi! Qui aura jamais poussé l'amour

triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre

adorable père et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de

Paris, et je pleure pour ceux du monde entier.» Humanitaire et

chrétienne, elle a des alliances, toutes féminines, d'idées, de

sentiments et de croyances,--alliances dont le secret semble perdu, et

qu'elle seule pouvait oser, et qui paraîtraient aujourd'hui

extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase

sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber ainsi en _martyr_, sous

_l'atroce barbarie des rois_, c'est _aller au ciel_ d'un seul bond, et

ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous

faisait par moments envier _l'élite_ qui _montait à Dieu_»? N'est-ce

pas le propre esprit révolutionnaire des évangiles, candide, tout

formé d'amour et totalement dénué de «prudence» humaine?

Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à

tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle

elle les voit et les entend.--À cause de sa profession première et de

celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu,

a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde

forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les

chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,--celle-ci, maîtresse

d'Auber,--et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la

réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de

toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une

imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de

leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à

Pauline, délaissée par le petit père Auber!...

Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes

les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les

voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une

restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux.

Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus

incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique

de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les hommes qui

l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient été

bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être autrement:

comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette passionnée

tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un si grand

foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, cette sainte

échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes

de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque à son insu?

Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur et le génie

des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bonté émue

et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps qu'ils étaient

en sa présence.

Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 1 / 19 段