généralise M. Spencer de façon à pouvoir l'adapter à tous les ordres de
phénomènes, revêt une nouvelle apparence. L'activité vitale se sépare
nettement de l'activité chimique, et celle-ci de l'activité physique.
L'activité sociale exige également un processus à part. De l'agrégation
et de la désagrégation physiques nous passons ici à la combinaison
[p.171] chimique (composition, décomposition), à l'organisation
biologique (vie, mort), enfin à l'évolution sociologique (progrès,
décadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte
point le terrain de la recherche spéciale. Mais deux causes ou
conditions existent qui nous poussent sans cesse à les confondre. C'est,
en premier lieu, la hâte avec laquelle le philosophe s'éloigne des faits
précis et son insouciance qui permet aux idées à peine nées de prendre
leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second
lieu, la complexité extraordinaire des faits biologiques, psychiques et
sociaux, l'enchevêtrement, souvent inextricable, des phénomènes
d'évolution, d'organisation, de combinaison et d'agrégation.[56]
[p.172] Les formules unitaires de M. Spencer nous mènent-elles, ainsi
qu'il le pense, à des lois universelles, ou valent-elles plutôt comme de
simples définitions logiques de termes excessivement généraux? Prenons,
par exemple, sa célèbre loi de l'instabilité de l'homogène. Une loi est
un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M.
Spencer se range évidemment sous cette dernière rubrique. L'homogène y
précède _nécessairement_ l'hétérogène, et, puisque ces deux attributs
pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous [p.173] voilà,
semble-t-il, en présence d'une loi universelle do succession. Il n'en
est rien, cependant.
En effet, si l'hétérogène peut se définir un homogène dont les parties
subissent l'action inégale de forces quelconques, l'homogène devra
également pouvoir se déterminer par son contraire limité, restreint ou
conditionné (forme ordinaire de la définition logique). On dira donc que
l'homogène est de l'hétérogène dont toutes les parties subissent
l'action égale de la même force. L'hétérogène, en ce sens, précéderait
_ex definitione_ l'homogène, et c'est de la multiplicité que jaillirait
l'unité. Nous pourrions du même coup poser pour loi suprême la
transition constante de l'hétérogène à l'homogène, ou l'instabilité de
l'hétérogène.
Dès la plus haute antiquité, les philosophes ont pu soutenir sans grand
risque que tout était _un_ et _multiple, vivant_ et _inerte, mouvement_
et _repos, idée_ et _matière, existence_ et _néant_. A leur suite, M.
Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'_homogène_
à [p.174] l'_hétérogène_ et vice versa. Mais, si dans la sphère des
choses concrètes l'affirmation et la négation constituent deux classes
distinctes de faits; s'il y a réellement des unités et des multiplicités
dans les mathématiques, des mobiles et des inerties mobilisées, pour
ainsi dire, par des chocs, dans la mécanique, des êtres vivants et des
cadavres dans la biologie, etc.,--il n'en saurait être de même lorsque
les termes généraux dénomment des concepts purs, des abstractions du
dernier et suprême degré, invariablement régies par la loi de l'identité
des contraires.
«Dans toutes les actions et réactions de force et de matière, conclut M.
Spencer[57], une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs
nécessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute
dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent être
semblables.» Il ajoute que cette formule est [p.175] la plus abstraite
de toutes celles où se résument pour nous les faits exprimés par la loi
d'évolution. Rien de plus vrai. Mais la même conclusion se retrouve chez
tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalité, soit sous
celle du principe logique d'identité. La règle de M. Spencer traduit
fidèlement ce dernier principe, et l'indestructibilité de la force, dont
il fait découler sa loi d'évolution, s'y ramène aussi. Car si A n'était
pas identique à A, la force cesserait de s'égaler invariablement
elle-même; elle pourrait se détruire.
NOTES:
[55] L'une se définit comme l'intégration des phénomènes
physico-chimiques, et l'autre comme l'intégration, toujours accompagnée
de différenciation, des phénomènes organiques et hyperorganiques. En
réalité, cependant, dans la redistribution secondaire, l'intégration se
rapporte surtout aux phénomènes physico-chimiques, inséparables des
organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour
les phénomènes physico-chimiques une «différenciation latente» se
déployant à de larges intervalles--telle la prétendue différenciation de
la matière sidérale et terrestre qui produit les océans, les forêts, les
montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas là plutôt des comparaisons
poétiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme
pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?
[56] On pourrait toutefois se servir du terme _évolution_ pour indiquer
le genre logique auquel se ramènent, dans notre esprit, ces deux espèces
voisines: le processus vital et le processus social. Ce dernier
s'appellerait en ce cas _progression_ (et, corrélativement,
_régression_). Aujourd'hui, les idées sociologiques ont envahi la
biologie et, par contre, les idées biologiques ont fait irruption dans
la sociologie. La confusion arrive à son comble. On peut s'en assurer en
particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences.
On s'aperçoit alors que le processus qui transforme les corps vivants,
porte toujours, _in concreto_, sur une disposition quelconque de matière
(tissus, cellules, éléments), et qu'il se réduit, en somme, à l'idée
d'organisation. De même, ce qu'on appelle, par métaphore, une
organisation sociale, évoque simplement l'idée d'une activité commune
d'organismes semblables. Cette activité consciente ou inconsciente
s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une
progression ou d'une régression de certains rapports définis entre les
organismes qui la manifestent.
[57] _Premiers Principes_, p. 516 de la trad. franç.
* * * * *
[p.177]
POST-SCRIPTUM[58]
LE MONISME ET LA MORALE
* * * * *
Nous avons vu que le _substratum_, la substance des conceptions
universelles du passé, des théologies aussi bien que des métaphysiques,
se laisse réduire, en dernière analyse, à trois grands dogmes:
l'_agnosticisme_, l'_évolutionnisme_ et le _monisme_. Nous avons vu
aussi combien [p.178] bien différent, selon les époques et surtout
l'état plus ou moins avancé des sciences positives, fut le rôle joué par
chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.
Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la «socialité»,
qu'elle forme elle-même un produit complexe de la combinaison intime du
«psychisme social» avec le «psychisme bio-individuel»? Il y aurait dès
lors un intérêt de premier ordre à saisir la corrélation plus ou moins
lointaine pouvant exister entre les doctrines énumérées plus haut et
telles ou telles normes éthiques. Il serait particulièrement profitable
d'étudier les rapports de ces théories avec les sentiments qui ont
dirigé les sociétés, inauguré les langages, créé les institutions utiles
ou nuisibles à l'avancement des sciences, déterminé les grands objets de
la poursuite scientifique, favorisé, par la dispersion de la richesse,
ou restreint, par l'expansion de la misère, le loisir des individus et
des groupes sociaux, etc.
[p.179] En un mot, la question se pose en ces termes: à quels grands
principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une
façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions
philosophiques du passé sous le nom de croyance, de sentiment religieux,
et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? Car
j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-à-dire, par le
fait, inaccessible; et, jusqu'à nouvel ordre, l'évolutionnisme lui-même
qui, sous le nom de méthode expérimentale, lutta, d'une façon dissimulée
d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables
fins de non-recevoir de l'antique ignorance.
La corrélation supposée existe. Elle se découvre même avec facilité.
En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses
humaines, dès le point d'affleurement où les idées prennent contact avec
le milieu, on aperçoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore
irresponsable, la [p.180] religiosité, à un obscur sentiment social qui
explique ou résume les quatre cinquièmes des faits de l'histoire.
Né de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de
l'évolution des sociétés, et affermi, consolidé sous les auspices de la
sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua à
diriger l'éthique entière pendant la phase formative ou proprement
historique, avec des allures à peu près franches et loyales dans la
période militaire, et des façons hypocritement voilées dans la période
industrielle qui s'étend jusqu'à nos jours.
Depuis de longs siècles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de
se formuler en théorie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les
qualifications qu'elle mérite le moins. Elle se fait appeler ordre,
autorité, hiérarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a été déjà
donné par une école sociale dont les vagues aspirations et les
hypothèses troublantes se répandent aujourd'hui avec une rapidité
[p.181] plus naturelle, peut-être, que désirable. En un mot, nous avons
affaire à là _réceptivité passive_, au _servilisme_ générateur des
divers esclavages économiques et politiques qui ont marqué l'histoire
depuis la période de l'anthropophagie jusqu'à celle du capitalisme.
Fortement ancré dans les cellules cérébrales de nos ancêtres, passé à
l'état de tendance héréditaire, ce mode social de sentir devait,
nécessairement, exercer une grande influence sur tous les produits
ultérieurs de l'intellect humain, sur ses méthodes de recherche, sur ses
conceptions particulières et générales. Et son action ne pouvait être
que déprimante ou suspensive.
Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-même, quand on scrute le sens
profond de cette doctrine, sinon un arrêt de la connaissance, tantôt
impulsif, et tantôt volontaire, une _inhibition_ que, seuls, ses
promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme à la structure
intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des [p.182] résignés par
choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parallélisme, et
contentons-nous de rappeler deux faits généraux bien connus.
Aux époques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et
agissait par l'hypothèse du surnaturel, du mystère divin, de
l'intervention providentielle. Aux époques qui suspectèrent la vérité
théologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une
notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine),
par l'intermédiaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques
et sociales, de cette immoralité naïve, de ces illogismes sans cesse
renouvelés qu'on décore des noms pompeux de métaphysique, de droit
naturel, de morale.
Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je
crois l'avoir démontré dans mes ouvrages[59], ne fut jamais la mère de
la science. C'est par suite d'une illusion mentale [p.183] longtemps
inévitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances à la
philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une répercussion naturelle des
progrès accomplis dans les diverses branches du savoir[60]. Mais à côté
des succès et des triomphes se déployait l'énorme liste des déceptions
fâcheuses, des mécomptes irritants, des tâtonnements stériles, des
recherches restées vaines.
La philosophie, miroir de la mentalité d'une époque, concentrait en un
foyer unique la somme de ces _privations_ intellectuelles. L'addition
n'était pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en
raison de l'incommensurable supériorité divine admise comme un postulat
sûr, soit en vertu de prémisses morales où l'inertie originelle des
groupes humains tenait une place prépondérante.
La célèbre abstention des positivistes se rattache par raille liens
invisibles au renoncement [p.184] religieux, à l'antique abdication de
l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la défaillance primordiale,
transmise de génération en génération. C'est le pessimisme du savoir, la
désespérance du _vrai_. Toujours elle, s'apparie étroitement à la
déception, à la désespérance du _bien_, à la résignation passive
représentant l'aspect social des idées et des sentiments pessimistes.
Le clair génie qu'était Goethe avait vivement senti ce rapport. Le
puissant écrivain ne fut pas dupe de l'énervante critique kantienne. Il
demeura invaincu par le grand mensonge que les temps passés avaient
légué au siècle présent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je
pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du
Dr Paul Carus, de Chicago[61], la superbe apostrophe:
[p.185] «_Iris Innere der Natur,_ O du Philister! _Dringt kein
erschaffner Geist!_ Mich und Geschwisler Mögt ihr an solches Wort Nur
nicht errinnern; Wir denken: Ort für Ort Sind wir im Jnnern», etc.[62]
Et combien pénible et touchant à la fois, cet aveu du poète, contraint,
pendant soixante ans, à maudire en secret l'illusion qu'il déplore, mais
que défend trop bien l'intolérance superstitieuse de l'époque:
Das hör ich sechzig Jahre wiederholen;
Ich fluche drauf, aber _verstohlen_[63].
Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies.
Les résistances, cependant, sont encore vives. Protée aux formes
changeantes, l'agnosticisme pénètre dans les citadelles les mieux
défendues. Il [p.186]encombre les champs de bataille contemporains.
Négligeant les foules crédules--d'ailleurs, avec raison, puisque,
d'avance, elles lui demeurent acquises,--il s'exerce surtout à entraver
l'évolution mentale des minorités affranchies ou se disant telles. Une
sélection analogues s'observe dans la sphère des faits sociaux ou
moraux. Le centre de gravité du vieil instinct servile tend ouvertement
à se déplacer. Le peuple, la majorité, le nombre, deviennent de plus en
plus le nouveau maître dont on s'applique à gagner, à un prix
ridiculement exagéré, l'inconstante faveur.
Les idées de _bien_ et de _mal_--les plus aveugles y acquiescent--ne
s'opposent jamais d'une manière absolue. Pour réussir à faire contraster
entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune à toutes nos
idées dites corrélatives, les concevoir ainsi que des aspects connexes,
des _degrés_ mobiles d'une seule et même qualité. Comme les extrêmes de
température, comme le chaud et le froid, le bien [p.187] devient le mal
quand il descend au-dessous d'une certaine norme très variable selon les
temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'élève au-dessus
de cette norme.[64] Ce phénomène d'ailleurs, l'_autogenèse_ des choses
et des événements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se
reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu précis.
L'un des plus connus est celui de _réaction,_ qui a fait fortune dans
les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de
la vie, de l'esprit et des sociétés.
C'est également par ce terme vague que, sans nous préoccuper des faits
d'autogenèse qu'il recouvre, nous pouvons, désigner l'en semble des
éléments éthiques dont la lutte contre le servilisme[65] semble
constituer la matière même du grand drame de l'histoire. Ces diverses
formations morales visent à abolir les obstacles [p.188] tenus pour
irrationnels ou jugés capables d'entraver là marche régulière du
progrès. On peut, en ce sens, les ramener toutes à un chef unique, le
sentiment ou l'instinct _libertaire_, le principe _actif, dynamogène_. A
son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules cérébrales où
il livre des combats opiniâtres au groupe des tendances opposées.
Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le
savoir exact et ses méthodes. Un tel «redressement» moral devait trouver
un écho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier
lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas à se
produire. Les idées libertaires et égalitaires se sont montrées
éminemment propices à là croissance de l'esprit de recherche illimitée.
Elles favorisèrent, en une large mesure, l'éclosion de ce doute
scientifique qui aujourd'hui s'attaque à toute connaissance se
prétendant bloquée par des écueils infranchissables. Ainsi surgit l'état
mental très moderne [p.189] dont le scepticisme métaphysique, doutant du
doute, n'avait été que la vaine caricature. Placé sous cette heureuse
constellation sociale, l'évolutionnisme, le principe d'expérience, jeta
de profondes racines dans la raison humaine.
Mais l'expérience et l'évolution ne sont qu'un moyen, une méthode. Leur
fin suprême est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identité des
choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, réalisée et
atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la
cause de l'expérience, sert dans la même mesure la cause de l'unité,
renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corrélation
plus ou moins étroite unit au dogme moral de la résignation passive la
religiosité _amorphe_ qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la
même espèce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de
l'évolutionnisme, du monisme, et les principes éthiques de liberté,
d'égalité. Toute évolution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activité
libre, et tout monisme [p.190] n'affirme-t-il pas une égalité
essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le
fait, la science--constatation devenue banale--en élevant le faible à la
dignité du fort, édifie la définitive synthèse humaine, parachève le
nivellement social des hommes.
Dans sa pratique aussi bien que dans sa; théorie, l'agnosticisme n'a
jamais été qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par là,
nécessairement, du monde lui-même; car rapporter tous les phénomènes
quelconques, l'esprit et la matière, par exemple, à l'inconnaissable
comme troisième et dernier facteur, c'est évidemment tomber dans la
parodie de l'unité, c'est presque faire du monisme à rebours. D'autre
part, l'évolutionnisme a toujours aplani la route à l'unité du savoir;
et la raison conçoit sans peine l'évolution comme un monisme en
puissance, une unité qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la
«réceptivité» passive, l'instinct de servitude, sinon encore un
dédoublement illogique, une division irrationnelle?[66]
[p.191] Et qu'est-ce que l'affranchissement égal pour tous, la
suppression progressive d'obstacles nuisibles à l'essor commun, sinon
une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient
dans le monde des idées,--le social proprement dit ou le strictement
moral, et ce qui en dérive, le conceptuel, l'émotif, le moral au sens
large du mot.
Nous côtoyâmes plus haut un problème intéressant. Pourquoi le principe
passif a-t-il prévalu dans les premières agglomérations humaines
émergeant de la sauvagerie préhistorique, et comment a-t-il pu acquérir
par la suite une influence et une stabilité durables?
On a souvent répondu à cette question. Loin de dominer la nature,
l'homme primitif n'osait même point la regarder en face. Il tendait
humblement l'échiné à tous les jougs, il acceptait docilement tous les
esclavages. Comme l'animal humain lui-même, la moralité naissait donc
[p.192] incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive,
livrée au hasard des ambiances hostiles ou serviables.
Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialité
commençante apportait déjà et garantissait au monde quelque chose qui
devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, à la longue,
transformer sa faiblesse en force, sa résignation en révolte, sa
passivité en activité. Le savoir humain se produisait à la suite des
premières ébauches de vie collective, et peu à peu réagissait sur la
socialité, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits
essentiels.
En vérité, s'il réfléchit sur ses propres destinées, l'esprit humain
peut toucher du doigt l'identité des contraires qu'il refuse d'admettre
dans nombre d'autres cas où, d'habitude, il découvre autant de
contradictions irréductibles, autant d'antinomies insolubles.
Les tristes ergoteurs qui dînent des miettes tombées de la table de la
scolastique--et [p.193] quels maigres repas on y servait!--croient faire
merveille en rabâchant l'antique distinction entre la contrariété pure,
la contrariété par négation, et la simple corrélativité. Aussi profonds
que pourraient l'être des grammairiens qui, heureux de tenir une
définition de l'adjectif, et une autre du verbe, en arguëraient que ce
qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils
enseignent doctoralement cette fausseté manifeste, que la contrariété ne
suppose pas la corrélativité, et cette autre erreur grossière, que la
corrélativité n'implique pas la contrariété. Mais passons; ces vétilles
ne valent pas la peine qu'on s'y arrête.
L'identité des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant
que les contraires eux-mêmes restent de pures idées, sans attaches
réelles immédiates et sans que le choc qui résulte de leur rencontre
s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer
ainsi, ou par l'intercalation d'un lien [p.194] intermédiaire (tel le
savoir dans l'antinomie sociale que nous étudions) pouvant susciter
l'hypothèse d'une naissance naturelle.
Mais, en dehors de cette règle, l'identité des contraires est
non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les réalités
relatives, à se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi
que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible
en fort, le passif en actif, l'inégal en égal, et l'esclave en homme
libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa,
selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle,
cependant, ne surpasse en aucune façon celui, si familier à nos yeux,
qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe,
en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clartés du jour.
En d'autres termes, l'identité conceptuelle, l'égalité absolue des
contraires, dérive simplement de leur identité réelle, de leur égalité
[p.195] relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait
et le bien abstrait s'identifient d'une façon générale, cela vient de ce
que le mal n'est jamais, dans la réalité concrète, qu'un degré inférieur
du bien.
Le transformisme incessant des choses assure leur unité essentielle et
garantit, en somme, leur permanence, leur stabilité, leur pérennité. Ce
n'est point là un vain paradoxe. C'est une de ces vérités fondamentales
que les sciences de la nature et les sciences de l'humanité mettent
également en lumière et sur laquelle les sages et les fous du jour
feraient bien de méditer.