Au lieu d'envisager la série des états internes [p.145] de la conscience

et la série de ses états externes comme des espèces concrètes, il les

pose d'emblée comme deux abstractions dernières, ultimes, irréductibles.

Aussitôt la généralité ou _identité de genre_ prend chez lui la place de

la spécialité ou _différence d'espèce_. Mais la généralité supprimant

toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unité tant

poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent nécessairement

en un concept unique,--qui est l'_être_. Or, toute abstraction pure

peut se considérer: 1° comme telle, c'est-à-dire comme quelque chose

d'absolument réfractaire à une généralisation ultérieure; et 2° comme un

phénomène psychique, partant, très particulier et, partant,

généralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue,

originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de

pure forme que nous prenons pour autant de pénibles conflits de la

raison avec elle-même. En effet, l'abstraction traitée par nous tantôt

comme une généralité [p.146] dernière, et tantôt comme un phénomène des

plus particuliers, nous semble tantôt échapper à la loi de causalité, et

tantôt retomber sous cette loi.

La loi de causalité--on ne s'en rend pas assez compte--ne saurait

s'appliquer qu'aux choses disposées en séries. Celles-ci, à leur tour,

supposent une marche de la pensée du moins abstrait au plus abstrait.

Par suite, la recherche de la cause n'est, en définitive, pour l'esprit,

qu'une façon de passer du multiple à l'un, des espèces au genre. Le

processus causal et le processus généralisateur se laissent ainsi

identifier sur tout leur parcours. Voilà pourquoi il advient un moment

où l'esprit s'arrête dans sa poursuite des causes. Il se bute à quelque

chose qui lui apparaît comme _l'essence impénétrable_ du phénomène, mais

qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction dernière, une

_généralisation ultime_.

On peut, au reste, déterminer le point précis où se produit cette

brusque interruption de la marche ascendante de notre pensée. Ce point

[p.147] ne varie pas, quelle que soit la catégorie des _faits_ qui

occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'élever, dans

l'ordre sériel des _causes_, d'une généralité quelconque à une

généralité plus haute. Il coïncide toujours avec le cas où le phénomène

nous semble dénué de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut

ontologique par excellence, l'idée affirmant sa réalité pure. A tous les

degrés inférieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caractère

passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos

efforts.

Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute

et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous

contractâmes dans le commerce usuel des généralités inférieures, ne nous

abandonne pas, et une illusion caractéristique s'empare de

l'intelligence. A ce degré suprême l'unité, de potentielle, devient

effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses

aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle [p.148] finit,

de guerre lasse, par soutenir que la cause première du monde demeure à

jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En

vérité, il n'est qu'un simple équivalent de l'ultime généralisation et,

par elle, de tout ce qu'elle représente, c'est-à-dire de l'univers

entier. Comme nous l'avons remarqué, d'ailleurs, nous nous trahissons

involontairement nous-mêmes quand, au lieu de supposer deux sortes

d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule espèce pour les deux

séries conscientielles. Les abstractions «sujet» et «objet» masquent ici

l'unité ontologique déjà atteinte; c'est l'_être_ lui-même qu'on déclare

au-dessus de notre portée,--terme tout à fait impropre à signifier

l'intention de l'esprit. Car l'idée qui pose l'existence constitue

l'unité mentale au delà de laquelle il serait vain de chercher un _genre

plus vaste_. A cela se réduit, _in ovo_, la théorie de l'Incognoscible,

le _fidéisme_ qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse

l'étoffe solide de nos préjugés.

[p.149] 4° _Hypothèses dérivées du postulat de l'Inconnaissable_.

Nous avons très peu à dire sur l'application stérile de la loi de

causalité consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable,

l'objet et le sujet, en une série décroissante. La confusion de

l'abstrait et du concret détermine ici ses effets ordinaires. Si

l'inconnaissable engendre l'objet qui, à son tour, produit le sujet,

cela ne peut s'entendre qu'en un sens, à savoir, que le concept le plus

abstrait contient en soi la variété des êtres, l'objet en général, les

choses qui nous semblent extérieures à nous-mêmes aussi bien que notre

propre mentalité. Et l'objet ainsi défini renferme, à son tour, l'idée

plus particulière de l'être conscient ou psychique. Personne ne

contestera cette vérité d'ordre élémentaire.

5° _Classification des faits de conscience dans le temps et dans

l'espace._

Il exisle, selon M. Spencer, quatre attributs [p.150] universels: le

moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais,

distingués par le philosophe comme deux espèces d'états de conscience,

le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener à un genre commun.

Un raisonnement analogue prévaut au sujet des concepts de succession et

de coexistence. Le _temps_ et l'_espace_ peuvent s'envisager, l'un,

comme la négation factice du moi, et l'autre, comme la négation factice

du non-moi. Le premier représente quelque chose d'universellement donné

dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement

donné dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se

laissent ramener, d'abord à deux couples, puis à un seul, enfin à un

attribut unique, l'abstraction dernière, essentielle.

Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour

fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendrée. Ce

qu'on oppose au concept de l'être comme des réalités primordiales,--le

temps, l'espace, [p.151] le sujet, l'objet, la matière, l'idée,

l'univers, Dieu,--tous ces noumènes prétendus irréductibles, au lieu

d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe

dans la classique méprise d'Ixion qui, pensant s'unir à la mère des

dieux, avait embrassé un nuage. Certes, le verbalisme lui-même est

parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines

distinctions qui lui servent, en définitive, de points de repère dans

l'immense amas de faits défilant sans relâche sous ses yeux. Dans les

sciences particulières aussi bien que dans la vie pratique, un usage

régulier du symbolisme usuel s'impose.

Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agrégats dont la

confusion ne se pourrait tolérer à aucun point de vue. Mais si un besoin

pressant de l'esprit nous oblige à poursuivre l'identité dernière de

tels agrégats, mieux vaut, dans cette recherche, obéir aux lois de notre

mentalité et procéder logiquement, d'abstraction en abstraction, pour

aboutir à [p.152] l'équation générale de la chaise, du soleil, de

l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie

à des catégories imaginaires. Car les prétendues formes aprioriques de

l'esprit et ses dernières généralités constituent, elles aussi, de purs

concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont inférieurs au concept

ontologique. De plus, présentées comme terme ultime des choses, ces

idées reflètent simplement ou répètent l'abstraction unique. ...

Précéder ou suivre une chose, coexister avec un phénomène, subsister

dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas

(formule exacte du non-moi senti par le moi),--ces déterminations, ces

modalités qui nous frappent comme diverses, se réduisent facilement à

l'unité ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur

qualité de faits généraux. Mais qu'est-ce qu'un fait général, sinon

encore une idée abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil à son

lever du soleil à son coucher; le soleil, de la lumière [p.153] qu'il

répand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception

comme réalité extérieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons

_distinguer_ ces faits, précisément parce que nous pouvons les

_identifier_. C'est là un seul et même pouvoir, considéré sous deux de

ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction

précède et prépare l'identification, le concret sert de point de départ

à l'abstrait. La confusion, au contraire, empêche la synthèse

scientifique de se produire. Pour généraliser et, par suite, connaître

les choses, il faut utiliser les distinctions que représentent les

concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut

aussi se garder de prendre ces échafaudages temporaires pour l'édifice

qu'ils aident à bâtir.

M. Spencer termine par un aveu très franc, il aboutit à une confession

précieuse à recueillir. «Notre connaissance de l'existence nouménale,

dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos

connaissances phénoménales ne [p.154] saurait approcher.» Étonnante

conclusion d'une longue suite de pénibles tentatives, étonnante ou

plutôt vraiment admirable, car nous y saluons la force de la vérité se

faisant jour à travers tous les obstacles. «En d'autres mots, affirme

encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu'à celui

du sens commun, le _réalisme_ est la seule thèse rationnelle, toutes les

autres sont ruineuses.» Mais de même que le jugement du sens commun ne

saurait s'écarter pour longtemps des règles du jugement logique, de même

le «réalisme transfiguré» de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une

façon permanente, à l'unité de la raison pure.

* * * * *

II [p.155]

Abordons maintenant le monisme spencérien par une autre de ses

faces,--la célébré formule de l'évolution.

La genèse de cette formule offre, entre autres, un trait intéressant.

Penseur nourri des idées de Kant, de Comte, des criticistes et des

positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement

ouvert à la science,--la sociologie. Déjà, dans un de ses premiers

ouvrages, _la Statique sociale_, il cherche à remplacer l'interprétation

_logique_ des phénomènes par leur interprétation dite _réelle_, sinon

purement [p.156] physique. L'_individuation_ et la _spécialisation_

(avec, pour synthèse, le _progrès_) représentent dans ce livre les

concepts de l'«un» et du «multiple». Puis M. Spencer apprend à

connaître la loi (formulée par Wolff, Goethe et Baer) relative au

passage des structures d'un état homogène à un état hétérogène.

L'opposition primitive s'élargit en conséquence: de sociologique elle

devient biologique. L'individuation s'appellera dorénavant _intégration_

(unité) et la spécialisation se nommera _différenciation_ (variété).

L'_évolution_ sera leur résultante. Mais engagé dans cette voie, M.

Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'à

l'extrême limite du monde inorganique. En physique, en mécanique, il

retrouve les éléments du problème qu'il tenait pour résolu dans le

domaine de la vie. Dès lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la

formule suprême de tous les changements.

«Après avoir éprouvé que la loi de Baer (passage de l'homogène, de l'un,

à l'hétérogène, [p.157] au multiple)--dit dans son Introduction le

traducteur français des _Premiers Principes_--s'appliquait aux

organismes considérés comme individus, à l'agrégat de tous les

organismes dans le cours entier de l'histoire géologique, aux

chefs-d'oeuvre de la littérature, aux institutions fondamentales de la

société, comme aussi aux langues, aux arts et à tous ces produits de la

vie mentale qu'il comprend sous le nom générique de superorganiques

(jusqu'à la façon de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de

saluer--v. son essai: _Les Manières et la Mode_), M. Spencer se

trouvait, placé sur une pente qui devait le porter naturellement à

étendre cette loi au développement des existences qui composent le monde

inorganique.»--«On ne peut douter que ces existences ont aussi une

évolution», ajoute le même-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces

existences président à l'origine des concepts d'unité et de variété,

qu'elles se réduisent à l'idée d'être, qu'elles sont, en un mot, des

existences; [p.158] car le terme «évolution» ne signifie pas ici autre

chose.

Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les

sciences,--quant à la preuve astronomique, aux nébuleuses qui, de masse

homogène et diffuse, deviennent des systèmes de corps hétérogènes et

distincts; à la preuve géologique, à l'incandescence du globe

aboutissant à la solidification et au refroidissement de la croûte

terrestre; à la preuve biologique, à l'hétérogénéité croissante de la

faune et de la flore et à la différenciation de plus en plus grande des

organismes; enfin à la preuve sociologique, à la concentration et à la

différenciation politique, sociale, économique, littéraire,

scientifique, etc.,--cette sorte d'argumentation présente un côté faible

qu'on n'aperçoit pas toujours et sur lequel on nous permettra

d'insister.

On a prétendu que l'exemple, dans les branches supérieures du savoir,

est analogue à la figure en géométrie, qu'on ne saurait trop en [p.159]

donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la

force d'une thèse et la sincérité de sa défense. Je le veux bien; mais

avec cette réserve souvent omise, que le fait concret jouant le rôle de

preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'idée abstraite

qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions,

les généralisations finales offrent à cet égard des conditions très

particulières.

N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout événement, tout

phénomène exemplifie le temps, l'espace, la matière, la force,

l'inconnaissable, l'agrégat, le mouvement, le changement, l'évolution?

L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte précise de

preuves dont le penseur pourrait le plus aisément se passer. Bien

entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point à

atteindre la vérité, déjà censée établie, qui tâche seulement de la

faire accepter aux esprits malhabiles à en vérifier par eux-mêmes les

[p.160] éléments, sinon incapables d'en mesurer la portée abstraite.

L'exemple vient alors en aide à l'intelligence, comme les projections

lumineuses ou tout autre artifice pédagogique.

La philosophie qui coordonne les données des sciences en une conception

homogène du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux procédés qui

aujourd'hui remplacent la double méthode de Socrate (la maïeutique et

l'ironie); elle usera de l'exemple à peu près comme de l'hypothèse, dont

l'exemple est le complément nécessaire, le corollaire inévitable.

D'ailleurs, de même qu'une supposition ne se vérifie qu'autant qu'elle

se spécialise, de même un fait ne peut commander la conviction que s'il

rentre dans le domaine des événements côncrets et particuliers étudiés

par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs à construire

des hypothèses de science, il pourra occuper son temps à recueillir des

faits astronomiques, géologiques, etc.; mais sa tâche de philosophe n'en

tirera aucun profit directement [p.161] appréciable. Il ne sera que trop

porté à transformer l'hypothèse spéciale en hypothèse universelle,--et

tout fait particulier lui semblera appuyer ses théories générales.

Il nous faut maintenant montrer à l'oeuvre la méthode employée par M.

Spencer. Tenté par un vaste ensemble de faits sociaux (le progrès) et

désirant traiter le problème en philosophe, sous son aspect le plus

compréhensif, il recourt à l'analyse logique des concepts

correspondants. Il parvient ainsi sans peine à la conclusion puérile que

«le progrès est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste».

Il s'attache dès lors à cette généralité vague. Le caractère connoté par

l'idée de changement lui apparaît comme absolument universel.

Mais l'idée pure de changement implique-t-elle le passage de l'homogène

à l'hétérogène dont M. Spencer fait le contenu «scientifique» de sa loi?

L'hétérogénéité suit-elle nécessairement l'homogénéité? Toute cause

produit-elle [p.162] toujours plus d'un effet? A vrai dire, et conçu

mécaniquement comme conséquence de l'instabilité des existences

homogènes, le fait de l'hétérogénéité croissante des choses demeure

inexpliqué. Le terme _évolution_ substitué au terme _progrès_ témoigne

suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme où se complaît M. Spencer. Dans

un fait social particulier--le progrès--il voit seulement le côté

général et abstrait, celui que la logique découvre dans tout fait

quelconque. Le progrès devient l'évolution; le changement s'appelle

passage de l'homogène à l'hétérogène; l'hétérogénéité se dédouble, elle

se complique d'homogénéité; c'est tantôt l'hétérogénéité homogène de

l'ensemble ou l'intégration, et tantôt l'hétérogénéité homogène des

parties ou la différenciation; l'homogénéité se dédouble aussi, elle se

complique d'hétérogénéité; c'est l'homogénéité hétérogène de l'ensemble

ou la concentration, l'agrégation, et c'est l'homogénéité hétérogène des

parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette [p.163]

cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchevêtrement de

définitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la

logique pure et pour entrer dans la physique ou la mécanique. Tout se

réduit une fois de plus à la définition des idées d'unité et de variété.

On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spencériennes

qui résument le fait suprême de l'évolution: la loi de l'_instabilité de

l'homogène_ (un corps devient plus hétérogène sous l'influence d'une

force incidente), la loi de la _multiplication des effets_ (une force

incidente affecte différemment les parties d'un corps et, par suite,

rend celui-ci plus hétérogène), et la loi de _ségrégation_ (des forces

incidentes affectent en sens variés un corps et accroissent son

hétérogénéité, soit en intégrant ou concentrant les parties affectées en

un sens, soit en séparant ou différenciant les parties affectées en sens

divers).

La théorie évolutive ou, d'après M. Spencer, la théorie de l'involution

et de la dissolution, [p.164] ne contient qu'une longue et fastidieuse

paraphrase d'un concept très usuel: l'_agrégat_. On peut s'en assurer en

essayant d'appliquer les thèses de notre auteur aux concepts d'atome ou

de propriété. L'atome en soi, la propriété telle quelle n'ont rien à

démêler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combinés,

les propriétés réunies, en un mot, les agrégats naturels, se définissent

excellemment à l'aide de ces deux caractères, à la fois opposés l'un à

l'autre et universels.

En effet, toute chose concrète est simultanément _une_ (agrégat) et

_multiple_ (composée de parties ou d'éléments agrégés). _Concret_

implique _discret_, comme involution implique dissolution, comme

concentration implique diffusion, et intégration--désintégration. Voilà

une série de couples synonymiques exprimant le même rapport qui

s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'à la société

humaine. Dire que la loi d'évolution (intégration des parties d'un

agrégat, définissable encore comme accroissement [p.165] de leur

dépendance mutuelle) régit les phénomènes inorganiques, organiques et

hyperorganiques, équivaut à simplement constater l'existence de pareils

ensembles. Une formule qui vise le phénomène en général, vise par là

même tous les phénomènes indistinctement. Elle manifeste l'unité logique

de l'univers. Usant d'un tel procédé, l'esprit peut ramener les formules

les plus diverses à une formule unique.

Tout phénomène est un objet de connaissance; tout phénomène est une

sensation; tout phénomène est un ensemble de parties; tout phénomène

manifeste l'attribut qui s'appelle «temps» et qui se subdivise en passé,

présent et futur (le passage de l'un de ces termes à l'autre donnant

naissance au concept du «devenir»); tout phénomène constitue, par suite,

un agrégat qui _devient_ plus agrégat ou moins agrégat: cette série de

formules unificatrices peut se prolonger indéfiniment. Toutes

appartiendront à la science «des concepts», à la psychologie concrète.

Au même rang se [p.166] placeront les liens universels que découvrent

les mathématiques, la physique, la chimie,--généralités où s'unifient

également _tous_ les phénomènes. Les lois de la biologie viendront

ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de

la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux

seuls événements de la vie sociale. En réalité, cependant, biologie et

sociologie se combinent pour produire la psychologie concrète, et

celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie à son gré la totalité des

phénomènes. Ainsi disparaît le dualisme gnoséologique, ce corollaire

persistant du dualisme cosmique.

Mais l'unité réalisée par la mécanique ou la physique est-elle de même

nature que l'unité logique? En ces termes se pose à nouveau l'antique

problème, auquel une seule réponse nous semble aujourd'hui possible:

l'unité du monde inorganique se présente à son tour (en tant que

_connaissance_) comme un aspect de l'unité logique. Aussi sommes-nous

très loin de [p.167] dédaigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et

l'oeuvre des penseurs qui le précédèrent. Nos critiques ne visent que

les sophismes à l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de

les combiner, les points de vue des différentes sciences, parvient à

faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unité purement logique des

choses, le fantôme de leur unité dite réelle ou transcendante.

M. Spencer se voit lui-même obligé d'admettre deux évolutions ou deux

redistributions de la matière,--l'une primaire et l'autre

secondaire.[55] Ce dualisme exprime très bien la séparation [p.168] de

l'organique et de l'inorganique,--l'éternelle antinomie dont notre

intelligence s'accable chaque fois que, dédaigneuse des lois qui la

régissent, elle cherche la conciliation des différences phénoménales sur

tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'intégration et la

différenciation s'opposent comme deux concepts qui reflètent simplement

la distinction entre l'inerte et le vivant, la matière et l'idée. Mais

si ce contraste semble suffisamment justifié dans la sphère des choses

concrètes, il n'en est plus de même lorsque notre intelligence dépasse

les conditions des existences particulières. Et M. Spencer nous

transporte dans ces régions supérieures du raisonnement où la définition

d'un concept s'élargit au point d'embrasser tous les cas concrets et les

généralités les plus disparates.

En effet, l'intégration mécanique ou physique des corps se peut noter

ainsi: x, y, z s'agrègent pour devenir x + y + z. Le philosophe définit

ce changement comme le passage de [p.169] l'hétérogene à l'homogène, et

la définition tient bon tant que x, y, z, se conçoivent comme formant un

ensemble abstrait. Celui-ci paraît alors composé de parties hétérogènes

qui, concentrées en un groupe figuré par x + y + z, deviennent _moins_

hétérogènes. Mais si x, y, z, cessent d'être considérés comme une unité

abstraite, on ne pourrait s'empêcher de voir dans chacun d'eux un

élément homogène s'accouplant avec d'autres éléments homogènes et

finissant par produire la somme x + y + z, évidemment _plus_ hétérogène

que chacune de ses parties constituantes.

Le même raisonnement s'applique au processus inverse, à la

différenciation figurée par x + y + z devenant x, y, z. La définition de

ce changement comme un passage de l'homogène à l'hétérogène ne soulève

aucune difficulté tant que x, y, z, se conçoivent, _in abstracto_ comme

un système de caractères fortement liés entre eux. Cet ensemble nous

parait alors formé de parties moins intimement unies que [p.170] le

système mécanique ou physique x + y + z, et le processus différentiel se

présente en réalité comme un passage du plus cohérent (homogène) au

moins cohérent (hétérogène). Mais si l'on quitte la sphère abstraite

pure pour considérer le seul aspect mécanique ou physique des

événements, on arrive à une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent

alors des systèmes plus homogènes que le produit de leur concentration,

x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses éléments peut à

bon droit s'imaginer comme un passage du moins homogène au plus

homogène.

Auguste Comte et Herbert Spencer Contribution à l'histoire des idées philosophiques au XIXe siècle · 第 6 / 8 段