leurs plans, plus d'une déception cruelle. Les uns se garderaient
d'assimiler la morale régnante à la moralité, abstraite ou générale; et
les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous paraître
l'opposé de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son
produit [p.196] légitime, sa conséquence logique. Au surplus, nous
touchons ici à une erreur de méthode que toutes les époques, y compris
notre siècle, ont scrupuleusement respectée.
Je veux parler du penchant qui nous pousse à compliquer la
différenciation naturelle des choses par des distinctions de plus en
plus artificielles ou même verbales. Nous embrouillons ainsi à plaisir
la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par
exemple, nous ouvrons bénévolement les portes au contraste des buts et
des moyens, à l'argutie téléologique qui enfanta tant de controverses
oiseuses ou nocives.
Nous discutons avec gravité la question de savoir, lequel des deux
termes de l'antithèse: _société_--_individu_, peut prétendre à la
brahmanique dignité de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger
dans la catégorie rabaissée des moyens. Nous oublions qu'il s'agit
toujours de l'individu _social_ ou _moral_, et jamais de l'individu
organique, du simple animal humain [p.197] étudié par la zoologie et la
biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de
pédantesques amusettes, que nous agitons un problème aussi comiquement
stérile, pour le moins, que celui qui consisterait à établir une
comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions
biologiques qui, seules, rendent la vie possible.
A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'apôtres des nouvelles
doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-là dénomment
_égotistes_. Serait-ce pour mieux marquer leur séparation d'avec les
vulgaires _égoïstes_, et la moralisation ou socialisation plus complète
de leur _moi_, sa grandissante dévotion pour le principe qu'Auguste
Comte désignait par le terme autrement suggestif d'_altruisme_? Quoi
qu'il en soit, tant que la société trouvera un milieu organique et
inorganique convenable, et l'individu--un milieu hyperorganique
approprié, une société où se déployer et s'épanouir, ces deux réalités
connexes, la [p.198] société et l'individu, se prêteront un mutuel et
ferme appui.
La sociologie fera comme sa devancière et sa pierre d'assise, la
biologie. Elle étudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et
ses sources cachées. Elle poursuivra le secret de la vie collective
jusque dans les cellules sociales et même plus loin, jusque dans les
éléments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.
La science est le tribunal suprême de l'histoire du monde. Elle est
l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous
apprend les déterminations inéluctables qui composent la nature. Mais la
vraie conscience sociale nous fait encore défaut. Nous ignorons à peu
près complètement les normes exactes qui règlent la vie collective.
Voilà pourquoi la sociologie ne saurait pour le présent suffire au
gouvernement et à la conduite des hommes. Et voilà pourquoi sa place
reste prise par toutes sortes de tâtonnements [p.199] aveugles, de
fantaisies métaphysiques, d'insanités pieuses, autant d'incitations
passagères à légiférer, à nous encombrer de plans de vie qui obstruent
la vue claire des réalités sociales. Les lois que, naïvement, nous
croyons avoir trouvées dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se
condamnent-elles point par là, que presque toutes cherchent leur
sanction dans l'artifice du châtiment, dans la convention pénale,
laissant ainsi le champ largement ouvert à l'hypothèse d'une révolte
victorieuse?
Médecins officiels de l'hôpital social ou guérisseurs libres, ne
ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une façon frappante, à ces
classiques faiseurs d'expériences «qui ne les ratent jamais», qui n'ont
qu'à annoncer un résultat pour voir aussitôt se produire, sinon le
phénomène contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose
que j'appellerais volontiers une véritable révolte de la nature contre
les fausses hypothèses et les généralisations absurdes du chercheur
empirique? A [p.200] quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus
sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en
sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.
FIN
NOTES:
[58] Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des chapitres de
_l'Ethique_ à laquelle je travaille en ce moment et dont le premier
volume paraîtra dans le courant de l'année prochaine sous le titre: _La
déception du bien et l'immoralité future_.
[59] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_ 2_e_ partie, chap. III, §
7; cf. chap. IV, et 1_er_ partie, chap. VIII.
[60] V. _La Philosophie du Siècle_, p. 190 et suiv.
[61] _Le problème de la conscience du moi_, Alcan, Paris, 1893.
[62] Au coeur de la nature, dis-tu, ô Philistin» (ce Philistin n'était
autre que le célèbre naturaliste Haller), «aucun esprit créé ne pénètre.
Ne le répèle pas à moi et à mes frères. Nous pensons que partout et
toujours, nous touchons le fond intime des choses», etc.
[63] «J'entends répéter cela pendant soixante ans; je maudis cette
erreur, mais en cachette.»
[64] V. L'_Inconnaissable_, p. 175 et suiv.
[65] Esclavage, servage, féodalisme, industrialisme, omnipotence de
l'Église, de l'État, inégalités sociales de toutes sortes, etc.
[66] Maître et esclave, souverain et sujet, capitaliste et prolétaire,
etc.
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
Introduction
Livre I.--Le problème du monisme dans la philosophie du temps présent
Livre II.--Le monisme d'Auguste Comte
Livre III.--Le monisme de Herbert Spencer
Post-Scriptum--Le monisme et la morale
End of Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty