[30] _Ibid._ leçon xliii, p. 646 et suiv.
[31] _Cours_., tome III, leçon xliii, pp. 648-649.
[32] _Ibid_., p. 652.
[33] _lbid_., p. 656.
[34] _Cours_, tome I, leçon i, pp. 52-55.
* * * * *
III [p.94]
Suivant une vue à laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il
développe en de longues pages, «une véritable unité philosophique exige
l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur
tous les autres».[35] Mais tel aussi fut l'ingénieux artifice qu'imagina
l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni té réelle des choses.
Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue guère des métaphysiques
banales.
[p.95] Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie
positive, de déterminer «l'élément qui doit finalement prévaloir, non
plus pour l'essor premier du génie positif, mais pour son actif
développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux,
mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin
sociologique, à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes
les spéculations réelles. Or, la constitution même de cette hiérarchie
scientifique démontre qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu
appartenir qu'au premier ou au dernier des six éléments
philosophiques».[36]
L'alternative posée par Comte nous semble condamnée par l'histoire de la
philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier
chaînon de la série scientifique jouèrent un rôle décisif dans la
différenciation des systèmes, dans la constitution du matérialisme
[p.96]et de l'idéalisme, le chaînon intermédiaire, le groupe des
sciences de la vie, mérite un rang au moins égal. En effet, ce groupe
régla l'évolution d'une métaphysique très importante,--le sensualisme
(ou sensationnalisme).
Comte aborde une discussion détaillée des titres respectifs à la
prépondérance qui peuvent appartenir, d'une part, à la philosophie du
savoir mathématique et, de l'autre, à celle du savoir sociologique.
Bornons-nous à résumer ici ses principales conclusions.
Il soutient que si l'esprit mathématique a dû nécessairement dominer
sous le règne de l'_a priori_, l'esprit sociologique peut seul
aujourd'hui diriger les spéculations générales, devenues enfin
positives. Il nous décrit la lutte de ces deux principes comme «un
déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment
développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie
philosophique». Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion
mathématique, une vaine [p.97] systématisation, la philosophie réclamait
inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progrès
récents du savoir, l'extension du caractère positif à tous les ordres de
phénomènes, autorisent les conceptions sociologiques à reprendre
l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.[37]
Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes.
L'histoire des systèmes n'a jamais constaté ni le prétendu abandon du
point de vue humain, ni la déchéance, durant la période indiquée, des
conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre
époque, comme le double résultat du progrès des sciences naturelles et
de l'essor rapide des idées matérialistes aux xviie et
xviiie siècles, une reprise plus ardente du vieux combat
contre l'anthropomorphisme idéaliste ou sensualiste. Comte sacrifie au
même esprit étroit lorsqu'il affirme que les [p.98] nombreuses
tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie
nouvelle, se recommandèrent des principes mathématiques, dont la grande
construction cartésienne avait fourni le type générai[38]. Cette
appréciation ne convient pleinement qu'aux synthèses matérialistes. En
revanche, Comte porte un jugement sage sur le «transport dans l'ordre
physique et chimique du point de départ des conceptions universelles».
Ce rêve correspond tellement au besoin d'unité éprouvé par les
intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entraînés,
même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social pour suivre
de pareils projets, à l'exemple des géomètres et des physiciens[39].
Le vrai mode selon lequel doit «s'opérer la liaison des spéculations
exactes» n'est certainement pas le mode sociologique préconisé en
dernier lieu par le fondateur du positivisme.
[p.99] Alors que des catégories entières et fondamentales de phénomènes
se dérobaient aux méthodes scientifiques, il était sans doute permis de
concevoir tous les groupes inconnus de faits comme réductibles aux
groupes connus (induction matérialiste): ou, inversement, d'assimiler
les faits connus aux faits inconnus (induction idéaliste); ou bien
encore de ramener les uns et les autres au groupe intermédiaire, dans la
connaissance et dans la réalité (induction sensualiste). Par cette série
d'hypothèses universelles on apaisait, ne fût-ce que pour l'heure, le
«tourment d'unité» qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes,
de tels «trous» dans la trame continue du savoir, autorisaient le
philosophe à choisir entre ce que Comte nomme «les deux marches
contraires de notre esprit, l'une mathématique, et l'autre
sociologique».
Mais aujourd'hui que l'achèvement de la série des sciences se poursuit
d'une façon de plus en plus active, par la constitution presque [p.100]
simultanée de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se
convainc sans peine que les orientations élémentaires de la philosophie
furent autant de routes fausses, ou plutôt autant de véritables impasses
acculant la logique dans les contradictions fâcheuses, la retenant
prisonnière des antinomies sans issue possible. L'unité hypothétique,
naguère suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui à l'acte
de foi préfère le doute systématique.
Pareille chose s'était déjà vue, il est vrai, dans les annales de la
pensée humaine. C'est une disposition d'esprit analogue qui donna, dans
l'antiquité, et puis à l'aube des temps nouveaux, un éclat si grand à la
philosophie sceptique. Mais le doute général des époques précédentes ne
pouvait s'opposer qu'à la double unité atteinte par les «deux marches en
sens contraire» du matérialisme et de l'idéalisme. Cela le rejeta
lui-même dans le cul-de-sac sensualiste. De nos jours, s'appuyant sur
l'échelle [p.101] théoriquement complète du savoir, le scepticisme
prétend rencontrer de front et combattre à la fois les trois unités de
l'ancienne métaphysique. Comment se terminera cette lutte grandiose, nul
ne saurait le dire avec certitude. Mais sur ce terrain spécial, puisque
d'ordre sociologique, les conjectures sont permises. Et l'on peut déjà
prévoir que, lorsqu'on aura déterminé les caractères communs des vieux
modes d'unifier les phénomènes, et qu'on aura établi les vraies causes
de leur insuffisance, la philosophie cherchera le salut dans un
renouvellement radical de sa méthode.
Mais continuons notre revue des idées émises par Comte sur le problème
de l'unité. La plus complexe des sciences doit exercer sur toutes les
autres une sorte de domination, de souveraineté intellectuelle qui se
justifie par des raisons nombreuses. L'un de ces motifs, sur lequel
Comte insiste particulièrement, mérite d'être signalé. Il réside en
cette remarque que, pour concevoir les droits de l'esprit sociologique à
la [p.102] suprématie, il suffît d'envisager tous nos concepts comme
autant de produits du développement de l'intelligence humaine[40].
L'argument n'est pas neuf. Il avait déjà servi aux philosophes, et Comte
ne le rajeunit guère. En outre, dans l'espèce, il est peu convaincant.
Ne sourions pas, comme de la plus futile des tautologies, de
l'attribution d'un caractère profondément humain aux idées formées par
notre intelligence. Ne courons pas légèrement le risque de manquer de
respect à la mémoire de Kant croyant révolutionner le monde de la pensée
par une semblable découverte, qui lui est d'ailleurs commune avec toutes
les écoles idéalistes et sensualistes. Agissons envers, autrui comme
nous eussions voulu qu'on agît envers nous. Poussons l'indulgence
jusqu'à ses limites extrêmes et considérons la thèse des deux
philosophes ainsi qu'une véritable donnée [p.103]scientifique. Nous
devrons toutefois lui opposer une objection capitale. Une loi de logique
n'existe-t-elle pas, en effet, d'après laquelle les attributs communs à
toutes les parties d'un système n'influent en rien sur les relations
mutuelles de ces parties? Et cette loi n'est-elle pas très générale,
sinon universelle? Ne revêt-elle pas en mathématique la forme de
l'axiome qu'une quantité égale ajoutée à tous les termes d'un rapport,
ou retranchée de ces termes, ne change pas la valeur du rapport? Et ne
la retrouve-t-on pas en mécanique sous le nom de loi de Galilée,
affirmant l'indépendance, dans n'importe quel système de mouvements, des
différents mouvements partiels à l'égard du mouvement général qui anime
toutes les fractions du système? Quelque soit donc le caractère commun
qu'il faille assigner aux conceptions humaines,--celui d'être _nos_
conceptions, comme le disait Kant, ou celui de résulter d'une longue
évolution spéculative de l'humanité vivant en groupes sociaux, comme le
veut [p.104] Comte,--une fois qu'un tel caractère s'envisage comme
appartenant à tous nos concepts, il ne saurait évidemment servir à les
distinguer, à les différencier, il ne modifie en rien les rapports de
ces concepts entre eux, il ne nous éclaire nullement sur leur nature.
Nous admettons volontiers que le système total de nos idées, qui forme
en même temps le système achevé de nos connaissances, soit un fait de
sociologie, ou un fait de biologie et de sociologie à la fois, un fait
de psychologie concrète, ce qui semble d'une vérité plus large ou plus
entière. Mais une caractéristique aussi vague ne saurait influencer les
rapports mutuels des divers éléments du système des sciences, en
commençant par les conceptions mathématiques et en finissant par les
conceptions sociales. Pour faire partie d'un vaste ensemble humain de
connaissances, le savoir mathématique n'en demeure pas moins
rigoureusement spécial; et comme tel, il n'offre aucune prise à
l'ascendant de l'esprit sociologique. Une autonomie [p.105] égale, mais
inverse, appartient manifestement à la sociologie. Une des plus graves
erreurs de l'ancienne métaphysique a toujours été de sacrifier la
spécialité à la généralité, et de méconnaître ainsi la grande loi de
l'indépendance des mouvements relatifs dans son application au système
complet de nos connaissances.
Du reste, ce que nous avançons de la nature sociologique propre à
l'ensemble du savoir se vérifie pour les deux autres attributs communs à
toutes nos conceptions. Nous voulons parler des sommes de caractères
qu'on résume, d'habitude, par les termes d'existence mécanique ou
physico-chimique, et d'existence organique ou biologique. Car si nos
conceptions sont des faits sociaux, elles sont aussi des faits
mathématiques ou mécaniques, et des faits vitaux. On commet donc la même
erreur en affirmant soit l'ascendant de l'esprit mathématique
(matérialisme), soit celui de l'esprit psychologique ou sociologique
(idéalisme), soit enfin la suprématie [p.106] de l'esprit biologique
(sensualisme). Possédant à la fois trois caractères universels, le
système intégral du savoir se plie à trois explications incomplètes et
unilatérales. Mais l'exemple négatif de la métaphysique prouve qu'aucun
des attributs énumérés ne saurait prévaloir dans un système harmonieux
de nos acquêts cérébraux. Comte ne fait en somme que donner une
expression nouvelle à l'ambitieux dessein de la philosophie sensualiste.
Cela ressort avec évidence de son affirmation «qu'entre le mode
mathématique (matérialisme) et l'ancien mode théologique et métaphysique
(spiritualisme)» il a réalisé, «par la création de la sociologie (qui
chez lui prolonge la biologie), un nouveau mode philosophique
satisfaisant à la fois et complètement aux conditions que chacun des
deux modes précédents avait en vue sans les remplir suffisamment»[41].
Quant à la prétendue «aptitude de l'esprit sociologique [p.107] à
diriger les méditations générales», elle a été maintes fois vue à
l'oeuvre dans l'histoire de la pensée. Elle n'a rien à envier à
l'évidente impuissance, sous ce rapport, de l'esprit mathématique[42].
Sans doute, pour bien philosopher, il est nécessaire, avant tout,
d'acquérir un savoir suffisant sur les diverses catégories de faits
généraux qu'on désire confronter entre eux. Comte le dit très sensément:
«Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir systématiquement,
comme je l'ai fait moi-même, à un lent et pénible apprentissage, à la
fois scientifique et logique, fondé sur l'étude des diverses branches de
la philosophie.»[43] D'après les idées fort justes de l'auteur du _Cours
de philosophie positive_ sur les conditions qui, seules, peuvent assurer
le succès du sociologue, celui-ci devra avoir préalablement étudié la
série entière des [p.108] sciences fondamentales. Il appert donc que, de
tons les savants spéciaux, le sociologue approchera le plus du
philosophe idéal rêvé par Comte. D'autre part, il semble non moins
certain que si l'explorateur du monde social se mettait à considérer les
phénomènes mécaniques, physiques ou vitaux sous le seul point de vue de
son étroite spécialité, il perdrait immédiatement les avantages
essentiels de sa préparation encyclopédique.
NOTES:
[35] _Cours_, tome I, leçon lviii, p. 650.
[36] _Ibid_., pp. 630-631.
[37] _Ibid._ pp. 652-653.
[38] _Ibid._, p. 654.
[39] _Ibid_., p. 655.
[40] _Ibid_., pp. 651 et 688.
[41] _Cours_, tome VI, leçon lviii, pp. 617-678.
[42] Voir la discussion de ce point dans ma _Sociologie,_ pp. 126-8, et
surtout 133-138.
[43] _Cours_, tome VI, p. 685.
* * * * *
IV [p.109]
A coup sûr, ce n'est pas encore l'unité sociologique qui «dissipera
l'antagonisme entre les conceptions relatives à l'homme et celles se
rapportant au monde extérieur», antagonisme qui, selon Comte, «s'oppose,
depuis vingt siècles, à l'état pleinement normal de la raison
humaine».[44]
Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par
l'absence, chez eux, d'opinions arrêtées sur la marche régulière du
[p.110] développement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels
des divers modes de philosopher. Mais tout autre était la situation de
Comte, l'un des plus énergiques pionniers de la nouvelle science
sociale. La loi des trois états, la classification des disciplines
abstraites, la détermination des principales méthodes du raisonnement
général, ces services ne s'oublieront pas de sitôt dans l'histoire de la
pensée. Il semble donc aussi intéressant qu'utile de relever les erreurs
où tomba ce puissant cerveau, en des problèmes à la juste position
desquels il avait, pour sa part, si fortement contribué.
Désireux d'établir sur une base inébranlable «la suprématie
intellectuelle du point de vue social», Comte se perd dans des
contradictions sans issue.
D'un côté, il soutient que «la préférence spontanée acquise par l'étude
de l'homme, seule applicable à l'explication primitive du monde
extérieur, a déterminé le caractère nécessairement théologique de la
philosophie initiale;» [p.111] que «les notions positives qui ont
ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système
primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études
inorganiques» (première ébauche du matérialisme); que plus tard encore
«la science inorganique s'est élevée contre l'ancienne unité
théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude
sociale dût prolonger longtemps encore son ascendant politique»; que
c'est enfin «ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la
philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a dominé
l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit
maintenant la dernière influence».[45]
Et, d'un autre côté, le même penseur affirme que «l'extension de
l'esprit positif aux spéculations morales et sociales vient spontanément
dénouer une difficulté jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce
qu'elles renfermaient de [p.112] légitime, les prétentions opposées
soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la
grande transition moderne». Que si l'on demande en quoi consiste cet
apaisement, Comte a une réponse toute prête: «La positivité, dit-il, que
l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique
par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est
irrévocablement établie.» La science particulière peut donc se déclarer
satisfaite. Mais la philosophie ou science générale n'a pas non plus de
motifs pour être mécontente. Car «la généralité dont la résistance
théologico-métaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les
indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle
n'a jamais pu l'être auparavant»;--et cela pour la raison bien simple
qu' «entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue
suprématie de l'intelligence, la philosophie positive tend à réaliser
directement l'universelle prépondérance de la _morale_, que l'admirable
[p.113] tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement
proclamée, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale était
alors subordonnée à une philosophie implicitement caduque».[46]
Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement à réaliser la fin
que se proposaient la théologie et son meilleur porte-voix au moyen âge,
le catholicisme; marchant dans la même route, elle s'efforce encore
d'améliorer la conception religieuse de l'univers. Écoutons les paroles
de Comte. «Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de
Dieu, dit-il, ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées
par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais elles sont,
au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en
stabilité, à celles qui caractérisent l'inaltérable notion de
l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la
[p.114] satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit
intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme
collectif.»[47]
En vérité,--et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une
négation fausse de l'univers et spécialement de sa fraction qui nous
intéresse le plus: l'humanité,--on doit reconnaître que le but poursuivi
par Comte coïncide dans ses lignes essentielles avec celui auquel
tendaient toutes les métaphysiques et toutes les religions. L'unité
morale qu'il nous recommande n'est qu'un développement ultérieur, et
souvent un pastiche, de l'ancienne unité théologique. Et la philosophie
morale qu'il veut instituer se présente comme l'héritière légitime et la
continuatrice de l'oeuvre si brillamment commencée et conduite, de
l'aveu du philosophe lui-même, par la théologie.
Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait déjà
façonné toute la [p.115] philosophie pratique de Kant, atteint son
apogée dans la philosophie positive de Comte. Il s'y élargit, il s'y
acière, il prétend y régner en maître absolu. Mais donner à cette
méthode une prépondérance marquée dans la conception théorique du monde,
distincte par essence de sa conception pratique où s'épanouit la
sociologie appliquée, c'est là, à notre sens, une des plus fâcheuses
erreurs où puisse verser l'esprit de l'homme.
En thèse générale, Comte n'apprécie pas assez ou déprécie trop la
métaphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir été qu'une
«négation vaine». Il ne s'aperçoit guère que le même reproche atteint
toute croyance religieuse. Car la métaphysique ne fut jamais qu'une
théologie soumise à l'influence du savoir déjà différencié en trois
grands groupes de disciplines. Dans les systèmes mixtes, dans les
philosophies éclectiques elles-mêmes, il est facile de dégager
l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit
mathématique, [p.116] soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit
sociologique. A son tour, la théologie n'a jamais été qu'une
métaphysique avant la lettre, une philosophie non différenciée
scientifiquement, une conception de l'univers propre aux époques où la
science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et
offrait l'image parfaite du chaos. La théologie a survécu, il est vrai,
à la différenciation du savoir. Elle est venue se ranger à côté de la
métaphysique. Mais ce phénomène n'a rien d'extraordinaire. Il se produit
en vertu des lois qui président à la stratification sociale et règlent
la marche uniforme de ce qu'on nomme le progrès intellectuel.
Comte plaçait la théologie primitive au-dessus de la théologie plus
avancée, ou de la métaphysique au sens strict du mot. Il considérait la
première ainsi qu'une phase organique de l'évolution mentale, semblable
à la phase scientifique qu'il espérait inaugurer par son système. Et
dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il
aimait le dire, anarchique. [p.117] Les vieux chemins frayés par le
monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses visées du
philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement
orgueilleux de son savoir encyclopédique. Certes, Comte ne s'aveuglait
pas jusqu'à nier l'évidence. Il comprenait que la différenciation
métaphysique avait été un progrès nécessaire. Mais l'idée même de
progrès s'associait chez lui, d'une façon à peu près constante, avec
l'idée de désordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la
forte influence du milieu social. Ses premières et ses plus durables
impressions, il les reçut d'une époque encore imprégnée des souvenirs de
la grande tourmente révolutionnaire. Tout ce qui apparaissait à son
esprit comme crise, négation, doute, lui inspirait une invincible
répugnance. Il réagissait d'instinct contre l'action dissolvante du
scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir étouffer
son génie symétrique et organisateur. Ses nombreuses contradictions
eurent pour [p.118] origine cette lutte, ces tiraillements intimes.
Par là s'explique l'apparente incohérence des trois tentatives faites
par Comte afin de saisir l'unité réelle et logique des choses. Je veux
parler de son monisme matérialiste, proclamant l'universelle valeur des
lois mécaniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme idéaliste
proposant l'universalité inverse du point de vue humain et social; et
enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa
théorie de la connaissance.