l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point
de vue susceptible d'une _véritable universalité,_ de manière à réagir
convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur
convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel
ascendant, nos diverses connaissances réelles pourront [p.70] donc
former enfin un vrai système, assujetti, dans son entière étendue et
dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune
évolution»[22]. A ce prix seul, à cette condition unique «l'harmonie est
enfin établie entre la spéculation et l'action, puisque les diverses
nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent
alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la présidence
philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours
regardées comme devant universellement prévaloir.... Enfin, la morale,
dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant
l'élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par
suite de la suprématie du point de vue social, rétablissant, avec une
énergique efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel
_le vrai sentiment du devoir_ reste toujours profondément lié»[23]. Et
[p.71] un peu plus loin: «Le type fondamental de révolution humaine,
aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement représenté
comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité
sur notre animalité, d'après la double suprématie de l'intelligence sur
les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel.
Ainsi ressort directement, de l'ensemble même du vrai développement
spéculatif, _l'universelle domination de la morale_, autant du moins que
le comporte nôtre imparfaite nature»[24].
Dans le problème du monisme, la pensée de Comte évolue selon la loi
sérielle qui lui servit à classifier les sciences fondamentales ou
abstraites. De l'unité mécanique, le philosophe passe à l'unité
biologique pour échouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalité, la
prépondérance du point de vue social, ou encore l'ascendant légitime de
l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique.
[p.72] Certes, rien n'est plus aisé que de découvrir chez notre auteur,
côte à côte, des théories proches d'un matérialisme grossier, et
d'autres paraissant prêter un appui aux prudentes tergiversations
sensualistes ou aux envolées hardies de l'idéalisme. Toutefois, ces
défaillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui déparent
l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables à un savoir
défectueux ou à un manque de pénétration logique. Elles s'expliqueraient
plutôt par une trop grande hâte, une impatience trop vive d'aboutir à
des résultats certains, immédiats, palpables, et par l'abandon
volontaire et prématuré du point de vue purement théorique.
Car le rapport qui relie la pratique à la théorie n'est pas si simple,
ni le passage de l'une à l'autre si facile, qu'on le suppose
communément. On ne saurait, à cet égard, se contenter de l'insignifiante
et banale formule qui définit la pratique comme une _application_ de la
théorie. Une telle vue n'est juste que dans [p.73] certains cas et sous
certaines conditions. Or, si la recherche de l'unité occupa sans relâche
les philosophes, jamais elle ne donna naissance à un savoir démontré,
inattaquable, accepté de tous. L'obscurité épaisse qui enveloppe les
domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'étend
naturellement aussi à nos spéculations sur l'unité dernière du monde.
Mais comment alors exiger, fût-ce du plus conséquent des penseurs, que,
se plaçant à un point de vue pratique, il ne dépasse pas les limites
d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne
lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte
contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour
s'accorder avec une théorie vraiment scientifique de l'unité
universelle? Les utopies sont nécessairement d'essence pratique, et
réalisables, quand même l'histoire ne les rendrait pas effectives.
Toutefois, le perpétuel recours de Comte au [p.74] bon sens vulgaire
pour en tirer une conception de l'unité scientifique et mentale capable
d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue sûrement
une erreur méthodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe
aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de
l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de
l'inconnaissable. Elle aplanit la route à l'agnosticisme, elle facilite
le renoncement à l'investigation «des causes essentielles et de la
nature intime des phénomènes». Comte déclare vouloir «se livrer
exclusivement à l'étude des lois naturelles»; mais jamais il ne se
demande si une telle recherche ne double pas l'enquête que lui-même
vient de proscrire[25]. Au lieu de nous rapprocher peu à peu de
l'essence, prétendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature
ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine,
qu'à renforcer [p.73] les ténèbres qui nous traquent de toutes parts,
qu'à replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le mystère
des choses?
Par contre, la même méthode se justifie dans la direction des affaires
du monde, tant que la règle d'une telle conduite reste à peu près
indépendante de la théorie pure. En effet, les sources de l'activité
humaine eussent été vite taries sans l'intervention de la raison commune
toujours prête à suppléer le savoir absent. On a mal compris ce
caractère particulier de certaines spéculations, et on a souvent, par
suite, été trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la
philosophie morale du passé. L'élément pratique occupa une place très
importante dans ces hypothèses. Il y joua peut-être le premier rôle. Car
il ne faut pas s'y tromper, les travaux des théologiens et des
métaphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, formèrent un
ensemble de doctrines soumises à toutes les fluctuations, abusées par
toutes les chimères du bon sens,--un savoir, en un mot, [p.76] qui était
presque l'antipode de la science _appliquée,_ cette dernière ne pouvant
surgir qu'à la suite de découvertes théoriques plus ou moins
considérables. Au début de l'évolution intellectuelle, les besoins
immédiats dominaient absolument la pensée. Plus tard, après la
constitution des sciences inférieures et à mesure de leurs progrès
effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moitié était déjà
spéculative ou théorique et dont l'autre, qui visait à l'explication
sommaire des phénomènes les plus complexes, demeurait foncièrement
pratique.
Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant
appartiennent à ce type mixte. Selon une remarque générale qui possède
la valeur d'une loi empirique, les problèmes sur lesquels ces
philosophies s'étendent avec prédilection rentrent pour la plupart dans
le domaine des faits encore peu ou mal explorés par la science exacte.
Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les préoccupations
éthiques tiennent [p.77] invariablement la place d'honneur. Elles
s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de
considérations historiques et politiques disséminées dans ses écrits,
par ses idées sur l'ascendant nécessaire de l'esprit sociologique, par
son demi-socialisme, par ses projets de réorganisation des grandes
collectivités humaines. Chez le second, nous voyons prédominer la morale
dite individuelle, ou les théories confuses qui portent ce nom et
derrière lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui
gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'âme et
de l'immortalité forment les points culminants de la philosophie de
Kant.
Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se crée,
la psychologie, soit abstraite, soit concrète, se peut qualifier de
même. Elle revendique des droits pareils à l'attention presque exclusive
du métaphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux
spéculations sur les problèmes les plus [p.78] obscurs de la théorie de
la connaissance. Auguste Comte empiète également sur ce terrain. En
dépit de l'opinion commune qui lui reproche son profond mépris pour les
recherches de ce genre, il a bel et bien essayé de construire une
doctrine complète du savoir. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il n'ait fait
que cela; mais, quoique souvent mal récompensé, son effort, dans cet
ordre d'idées, a été des plus soutenus et des plus considérables.
Précisément sur ce point, il porte à ses limites extrêmes la prudence du
praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les théorèmes les plus
difficiles, il leur applique les méthodes du bon sens, la ratiocination
vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal.
Sans cesse Comte nous exhorte à nous défier de l'abstraction, de la
théorie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les
préceptes sages, les maximes préservatrices. Mais citons des exemples.
Envisageant l'urgence d'établir en biologie une «rigoureuse unité
scientifique», [p.79] Comte discute les meilleures méthodes pour éviter
sur ce point les tentatives infructueuses. «L'unité fondamentale du
règne organique, dit-il, exige nécessairement, sous le point de vue
anatomique, que les divers tissus élémentaires soient rationnellement
ramenés à un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme,
d'où ils dérivent successivement par des transformations spéciales de
plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre à dépasser ce but
général (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais
pleinement atteint) sans s'égarer dans cet ordre de recherches vagues,
arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si impérieusement le
véritable esprit fondamental de la philosophie positive.»--«C'est
pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'empêcher ici de signaler, en
la déplorant, la déviation manifeste qui existe aujourd'hui, à cet
égard, principalement en Allemagne ... où certains esprits ambitieux ont
tenté de pénétrer au delà du terme naturel de l'analogie anatomique,
[p.80] en s'efforçant de former le tissu générateur lui-même par le
chimérique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades
organiques, qui seraient dès lors les vrais éléments primordiaux de tout
corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le crédit exagéré
qu'on accorde trop souvent à un moyen d'exploration aussi équivoque,
contribuent surtout à donner une certaine spéciosité à cette fantastique
théorie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer,
dans l'ordre anatomique, une conception plus profondément irrationnelle,
et qui fût plus propre à entraver directement les vrais progrès de la
science.»[26]
Comte taxe «d'absurde et d'illusoire», en principe, toute recherche qui
prétendrait «rattacher le monde organique au monde inorganique autrement
que par les lois fondamentales propres aux phénomènes généraux qui leur
sont nécessairement communs».[27] Il admet le [p.81] concept de
molécules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde
inorganique, mais il proscrit sévèrement de la biologie le concept
d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. «Un
organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout nécessairement
indivisible, que nous ne décomposons, d'après un simple artifice
intellectuel, qu'afin de le mieux connaître, et en ayant toujours en vue
une recomposition ultérieure. Or, le dernier terme de cette
décomposition abstraite consiste dans l'idée de tissu, au delà de
laquelle il ne peut réellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y
aurait plus d'organisation.»[28]
Les limites que Comte assigne à la connaissance des lois de la vie
offrent un caractère d'opportunité très remarquable. Mais le philosophe
lui-même pensait là-dessus d'une manière différente. Il partageait à cet
égard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement
[p.82] légiférer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient
de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment
présent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons à ce
propos l'instructive anecdote suivante. «Eviter la douleur dans les
opérations», écrivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le
célèbre chirurgien Velpeau, «est une chimère qu'il n'est plus permis de
poursuivre aujourd'hui». On la poursuivit cependant si bien, que
dix-sept ans plus tard Velpeau confessait _coram populo_ son erreur. Les
physiologistes furent donc sagement inspirés en n'écoutant pas, vers
l'année 1840, l'avis malheureux «de renoncer à toute enquête sur les
causes de la génération et du développement organique»; ni cet autre
conseil «de concevoir l'irritabilité et la sensibilité comme une double
propriété strictement primordiale chez les êtres, ou plutôt dans les
tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable,
au même degré, et par les mêmes motifs [p.83] philosophiques, que la
pesanteur, la chaleur, etc.»[29]
La faute de Comte s'éclaire par la prolixe discussion qu'il entame sur
les mérites respectifs des théories biologiques de Barthez et de
Bichat[30]. Après avoir rappelé que l'_archée_ de Van-Helmont était
devenue, chez Stahl, l'_âme,_ et chez Barthez, le _principe vital_.
Comte assure que, «pour un ordre d'idées aussi chimérique, un tel
changement d'énoncé indique nécessairement une modification effective de
la pensée». Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un
état d'esprit plus éloigné de la théologie que ne l'était celui
représenté par la formule de Stahl, qui conserve une supériorité
analogue envers la formule de Van-Helmont. «Pour s'en convaincre,
dit-il, il suffirait de considérer l'admirable discours préliminaire
dans lequel Barthez établit, d'une manière si nette et si ferme, les
caractères essentiels de la [p.84] saine méthode philosophique, après
avoir si victorieusement démontré l'inanité nécessaire de toute
tentative sur les causes primordiales et la nature intime des phénomènes
d'un ordre quelconque, et réduit hautement toute science réelle à la
découverte de leurs _lois_ effectives.» Se basant sur l'agnosticisme
théorique de Barthez et sur l'intention qu'il lui prête de «dégager la
biologie de la vaine tutelle métaphysique», Comte en conclut que le
«principe vital» s'offre comme une entité _moins métaphysique_ que les
entités exprimées par les termes d' «âme» ou d'«archée»!
«Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir étudié la méthode positive
à sa véritable source, le système des sciences mathématiques, Barthez ne
la connaissait point d'une manière assez complète ni assez familière
pour que la grande réforme qu'il avait si bien projetée n'avortât point
nécessairement et radicalement.» Aussi, à ses yeux, Barthez, «entraîné à
son insu par la tendance même qu'il combattait», finit-il par «investir
le principe vital [p.85] d'une existence réelle et très compliquée,
quoique profondément inintelligible».[31]
Mais notre philosophe ne tarde pas à reprendre pour son compte les
errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de
l'époque. Ce n'est pas combattre la transcendance--c'est la favoriser
plutôt et la fortifier--que d'admettre, par une hypothèse sciemment
invérifiable, la réalité d'une existence dont la compréhension nous
resterait à jamais interdite.
Pliée sous ce joug, la science s'imprègne du; pur esprit métaphysique.
Une logique rigoureuse préside aux conversions de cette sorte. Annoncer
que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer à l'entité
correspondante une existence effective, cela semble si bien la même
chose, qu'en réalité Comte modifie seulement, comme le firent déjà Stahl
et Barthez, la vieille étiquette de Van-Helmont. Au lieu du [p.86]
principe vital, il invoque le mystère de la vie, les lois irréductibles
de la science biologique. Voilà, pour parler son langage, un simple
changement d'énoncé, une rénovation plus ou moins opportune de la forme
où s'extériorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine
d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse
substitution, si chaudement préconisée par Comte, du terme _propriété_
au terme _force_[32]. Les propriétés apparaissent, dans le _credo_
positiviste, comme les limites extrêmes de notre connaissance. Mais, et
cela saute aux yeux, les anciennes _forces_ servaient le même dessein.
«Il faut écarter toute vaine prétention à rechercher les _causes_ des
phénomènes, et ne se proposer que la découverte de leurs _lois_,»[33] ne
se lasse de répéter Comte, sans soupçonner la synonymie cachée de ces
expressions: une _loi irréductible,_ une _cause première_.
[p.87] Les positivistes désirent qu'on se borne à constater l'existence
de certaines propriétés, sans essayer de pénétrer leur nature intime.
Ils obligent, par suite, le philosophe à faire entrer en ligne l'idée
d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeurées
ainsi exclues de l'enquête scientifique. Mais le motif de l'ostracisme,
quel est-il? Auguste Comte évite d'approfondir cette question délicate.
Il aime mieux répondre, en praticien expert, que si l'on s'écarte de la
sage réserve par lui recommandée, on s'épuise en efforts ingrats, on
aboutit à des résultats négatifs. Soit. Mais cela empêche-t-il qu'en
introduisant dans la philosophie l'idée de causes inscrutables, les
positivistes ne se heurtent à une flagrante pétition de principe? Ils
postulent l'irréductibilité essentielle de propriétés que la science
s'évertue à réduire. En outre, le thème si usé de la faiblesse native,
de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la
banalité devait nécessairement plaire à la foule, [p.88] mais dont le
pouvoir sur l'élite intellectuelle semble beaucoup plus problématique.
Car cette induction est volontairement incomplète: accordant un crédit
absolu à l'expérience du passé, elle s'obstine à ne pas vouloir la
renouveler pour le temps présent.
Mais revenons au _pluralisme_ pratique par lequel Comte remplace son
_monisme_ de pure théorie. A cet égard, il nous paraît intéressant de
rappeler la déclaration si nette qui termine la première leçon de son
_Cours_. «En assignant, dit-il, pour but à la philosophie positive de
résumer en un seul corps de doctrine homogène l'ensemble des
connaissances acquises, relativement aux différents ordres de phénomènes
naturels, il était loin de ma pensée de vouloir procéder à l'étude
générale de ces phénomènes en les considérant tous comme des effets
divers d'un principe unique.... Je considère ces entreprises
d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique
comme éminemment chimériques.... Je crois [p.89] que les moyens de
l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqué pour
qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée, et je
pense, d'ailleurs, qu'on se forme généralement une idée très exagérée
des avantages qui en résulteraient nécessairement, si elle était
possible. Dans tous les cas il me semble évident que, vu l'état présent
de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que
de telles tentatives puissent être raisonnables avant un laps de temps
considérable. Car, si on pouvait espérer d'y parvenir, ce ne pourrait
être suivant moi, qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi
positive la plus générale que nous connaissions, la loi de
gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de présenter tous les
phénomènes naturels comme étant au fond identiques, sauf la variété des
circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite
s'il pouvait en être ainsi. Mais cette condition n'est nullement
indispensable à sa [p.90] formation systématique, non plus qu'à la
réalisation de ses grandes et heureuses conséquences.... Il n'est pas
nécessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit
homogène.»[34]
Si l'on médite ces paroles, on ne peut se défendre de les trouver
significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de
théorie, et l'on y constate la défaite de ce dernier. En outre, ce même
passage exemplifie la pénible méprise reprochée par Comte aux
métaphysiciens et où il verse inconsciemment, à son tour, la confusion
du concret et de l'abstrait.
L'action pratique ne s'inquiète que du concret, du particulier, du
multiple: le pluralisme est sa loi. La théorie, par contre, ne se soucie
que de l'abstrait, du général, du semblable: sa loi est le monisme,
l'identité rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'_au-delà_ une unité
dépassant la synthèse qui, conçue par la science, détient [p.91] en
germe l'équation finale de l'abstrait et du concret, c'est
volontairement s'exposer à un malentendu. C'est vouloir atteindre
l'unité supérieure d'un genre et de ses nombreuses espèces. C'est
devenir la proie d'une illusion mentale comparable à la distraction
physique qui nous pousserait à chercher très loin un objet proche de
nous, mais que nous n'apercevons pas.
Le monisme logique identifie les réalités dont la simple addition ne
suffirait point à cette tâche. Le terme de pluralisme nous sert de signe
abstrait pour exprimer la multitude des variétés concrètes, et de
symbole indirect pour marquer le genre suprême qui les enclôt toutes. Le
terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le
genre ultime qui embrasse toutes les différences, il s'offre comme le
signe abstrait désignant d'une façon indirecte la même somme éparse de
réalités distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il
semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et même
fait, [p.92] envisagé par nous, successivement ou alternativement, de
deux manières qui nous paraissent, de prime abord, différentes. Plus
tard, et peu à peu, nous soupçonnons la vérité, nous commençons à
entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figuré
par nous à l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous
nous rendons compte en même temps des routines mentales, des habitudes
de l'esprit qui nous conduisent à opposer entre eux ces genres comme des
contraires absolus, nous incitant par là à créer des antinomies
insolubles.
Le monisme ne peut être que rationnel, il ne peut se rapporter qu'à
l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par
définition, il ne peut concerner que l'existence concrète. Mais
l'antinomie entre l'«abstrait» et le «concret», qui ici semble se
substituer à l'opposition de l'«un» au «multiple», subit à son tour,
lorsqu'elle se généralise ou s'universalise, l'action de la loi logique
à [p.93] laquelle nous donnâmes le nom de loi d'identité des contraires.
L'idée générale du concret ne renferme qu'une négation apparente et
stérile de l'idée générale de l'abstrait. Des oppositions fécondes en
résultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses idées
particulières qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux
rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait
supérieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au
monisme logique. L'identité du «concret» et de l'«abstrait», posée en
termes ultra-généraux ou universels, est donc loin de constituer une
équation fausse, de se présenter comme une véritable confusion d'idées,
ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de
l'unité réelle ou scientifique de nos connaissances, il avait
spontanément déserté le point de vue de la théorie pure, il s'était
livré à la séduction des idées pratiques.
NOTES:
[19] _Cours_, vol. VI, p. 816.
[20] _Ibid._ p. 817 et suiv.
[21] _Ibid._, p. 834.
[22] _Ibid_., p. 835.
[23] _Ibid_., p. 836.
[24] _Ibid._, p. 837.
[25] _Cours_, tome VI, leçon lx, p. 842.
[26] _Cours_, vol. III, leçon xli, pp. 529-531.
[27] _Ibid_., p. 531.
[28] _Ibid_., pp. 533-534.