Enfin la troisième déclaration concerne ma critique du concept de

limite. «On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de

quel droit nous prétendons enserrer l'avenir scientifique; nous

répondons: en vertu du droit qu'a le mathématicien de garantir aux

générations de calculateurs que le numérateur et le dénominateur de

l'expression _non-moi_/_moi_ = savoir, augmentant toujours d'une

quantité égale, jamais ils n'atteindront l'unité.» Cela est fort bien,

mais encore eût-il été à propos de nous démontrer que le rapport en

question constitue nécessairement un nombre fractionnaire. J'ai à peine

besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine

enseignant l'unité immanente des choses ne saurait se prêter à une

semblable pétition de principe.

[6] _La Recherche de l'Unité_, p. 176.

[7] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_.

[8] George Mouret, _Bévue philosophique_,1893, nos 7 et 8: _Le problème

logique de l'Infini_: I. _La relativité_.

[9] _Ibid._, n° 7, p. 58 et suiv.

[10] V. _La Recherche de l'Unité_, chapitre viii: _Le concept de limite

et la relativité du savoir_.

* * * * *

LIVRE II [p.45]

LE MONISME D' AUGUSTE COMTE

* * * * *

I

Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent

souvent au point de dérouter la critique. On a dit qu'on doit juger un

penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqué à Comte, un tel

critérium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'opposé d'un

sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au problème central et si délicat de

l'unité, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'hésitation qui

parfois [p.46] captive et attire, mais de la contradiction qui toujours

blesse et rebute.

Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il

est moniste et pluraliste (ou dualiste) à la fois. Mais tandis que chez

la plupart de ses prédécesseurs, et chez Spencer, son successeur en

ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme

qui mène au dédoublement de l'univers, et l'évolutionnisme qui conduit à

son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux,

chez lui elle éclate brusquement et au grand jour. L'auteur du _Cours de

philosophie positive_ s'observe peu à cet égard. Il ne s'impose pas

l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son

monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il

les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.

Néanmoins, on fausserait la tonalité générale, on dénaturerait le

véritable esprit de la [p.47] philosophie positive en attachant à cette

attitude de Comte une importance exagérée. Le philosophe du bon sens

populaire mis au service de la science, ou, _vice versâ_, de la science

asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et,

s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Pressé

par sa besogne dogmatique et les exigences immédiates qu'elle soulève,

il effleure à peine la question. En réalité, cependant, dans le duel

engagé entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la

volonté expresse ou l'instinct obscur du métaphysicien qu'il y a en

Comte, restent à la forte tendance qui représente le passé. Quant à

celle qui prévoit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop

chétive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute

sérieux puisse planer sur l'issue du combat.

Mais venons au fait, c'est-à-dire au monisme, si rudimentaire qu'il

soit, de l'héritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de [p.48]

Descartes, de Locke, de Hume et de Kant.

L'unité réelle des choses, que le fondateur du positivisme distingue

d'avec leur unité purement logique, voilà pour lui; comme pour la

presque totalité des métaphysiciens, le but suprême de la pensée,

l'idéal auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.

La pensée réalise l'unité logique lorsque, dirigée vers l'étude des

différents ordres de phénomènes, elle subit une série d'adaptations

spéciales qui forment autant de modifications ou, plutôt,

d'enrichissements, d'élargissements d'une seule et même méthode. En

d'autres termes, pour Comte, l'unité rationnelle ou subjective est une

liaison _méthodologique_.

Au contraire, l'unité objective qu'il nomme aussi _scientifique_, se

réalise dans les choses elles-mêmes, en tant qu'elles se séparent de

l'esprit qui les appréhende et les transmue en concepts, en

représentations idéales de la réalité. Ce lien se manifeste par

l'universalité des lois naturelles, des nombreux rapports d'identité que

la [p.49] raison découvre en appliquant aux différentes catégories de

cas particuliers les procédés si variés de l'analyse et de la synthèse.

Des lois semblables gouvernent tous les ordres de phénomènes, et les

diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties

constituantes, «autant d'éléments d'un seul corps de doctrine». Certains

attributs sont communs à tous les _êtres_, à toute _existence._ S'ils

deviennent l'objet propre de disciplines spéciales, ce n'est là qu'une

invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode

de commencer l'étude de la nature par l'observation des cas les moins

complexes. Au bas de l'échelle apparaissent les phénomènes ou les

propriétés des choses d'abord mathématiques, et ensuite mécaniques. Une

telle division correspond à la différence entre l'aspect statique

(existence ou équilibre) et l'aspect dynamique (activité ou force,

énergie, mouvement) sous lesquels l'esprit considère les qualités

générales. Cette distinction factice [p.50] recouvre une unité réelle,

comme l'a brillamment prouvé d'Alembert en rattachant les questions de

mouvement aux questions d'équilibre. Comte remarque à ce propos que, les

attributs mécaniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne

peut les distraire, il y a lieu de considérer le groupe total comme un

ensemble de qualités propres à chaque existence. Développée d'une

manière superficielle, cette observation lui permettra plus tard

d'accorder la même universalité aux faits sociaux qui, eux aussi, se

surajoutent aux autres ordres de phénomènes[11].

Ailleurs encore Comte affirme que les lois «primordiales» de la

mécanique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences,

de la physique jusqu'à la sociologie inclusivement. Partant, on peut

dire, selon une formule aujourd'hui consacrée, que les mêmes règles

[p.51] gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable

jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus élevées. Comte

reconnaît donc la légitimité de l'effort qui pousse toutes les branches

du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment conçoit-il ce

monisme?

La loi de Kepler, si mal qualifiée, selon lui, de loi d'inertie, ne

régit pas que les seuls phénomènes mécaniques. Son pouvoir s'étend sur

tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque

ceux-ci persistent dans leur état, tant que ne survient point une

influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler à une

formule équivalente, dans le fond, à la loi de causalité.

Traitant ensuite la règle de Galilée relative à la conciliation

spontanée, au sein d'un même système, de tout mouvement général avec les

différents mouvements particuliers, Comte l'applique à la totalité des

phénomènes du monde inorganique et du monde de la vie. «Quelle que soit

la classe phénoménale observée, [p.52] dit-il, on peut toujours

constater en tout système l'indépendance fondamentale des diverses

relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement

commune aux différentes parties.» Ces relations ne se modifient en rien

par une telle ingérence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas

toutes les fractions d'un système, rompt toujours l'équilibre de ce

dernier. Les phénomènes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux

manifestent également cette loi universelle. Mais citons les propres

paroles de Comte, elles en valent la peine: «Les études biologiques

offrent la vérification continue de cette loi, aussi bien pour les

phénomènes de sensibilité que pour ceux de contractilité, puisque, nos

impressions étant purement comparatives, notre appréciation des

différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence

générale et uniforme. Son extension naturelle à la sociologie n'est pas

moins incontestable: car, si le progrès social tend à altérer l'ordre

intérieur d'un système [p.53] politique, c'est uniquement, comme en

mécanique, parce que le mouvement ne saurait être suffisamment commun

aux diverses parties dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire,

nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle

tous les éléments participeraient avec une égale énergie.»[12]

Ce n'est pas d'une autre façon, enfin, que Comte comprend la troisième

loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'équivalence

constante entre la réaction et l'action. «Son universalité nécessaire,

dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est

même la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manière

très confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à toute

économie naturelle»[13]. Les réactions ou les effets physiques,

chimiques, biologiques et politiques sont, comme les réactions ou les

effets mécaniques, toujours équivalents aux actions ou [p.54] aux causes

qui les produisent; égalité rigoureuse et indéniable en théorie, mais

qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une

partie échappe à nos calculs, revêt l'apparence d'une simple

proportionnalité.

Remarquons à ce propos que la loi du rapport entre l'action et la

réaction, la cause et l'effet, se réclame du principe d'identité.

L'effet est toujours égal à sa cause, l'effet n'est que sa cause.

L'inaccessibilité de la cause initiale et de l'effet ultime,--lorsqu'on

examine à la lumière de la loi universelle ce dogme favori du

positivisme,--se trahirait donc comme une illusion de notre esprit.

D'autre part, une extension très simple du même rapport permet

facilement de réduire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'après

le célèbre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux

questions d'équilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies

conditions statiques nous empêche de leur rattacher étroitement [p.55]

les questions dynamiques, les problèmes d'évolution, de développement,

d'activité[14].

En somme, Comte ne révoque pas en doute l'identité des lois qui

régissent les différentes catégories de phénomènes. Il trouve naturel

que ces relations aient été dévoilées par l'étude du sujet le plus

commun (les faits de quantité et de mouvement); mais, ajoute-t-il,

«elles pourraient aussi être conçues comme émanant des parties les plus

élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite, qui seules en

font apercevoir le vrai caractère d'universalité»[15]. Les lois que

découvre la mécanique sont les plus générales. Dans toutes les sciences,

elles dominent «les différentes lois plus spéciales relatives aux autres

modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou inorganiques».

Cependant, ces rapports spéciaux, «qui resteront sans cesse

indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps très

grand», pourront [p.56] un jour être «investis d'un semblable caractère

d'universalité»[16]. C'est pourquoi, conclut Comte, «le système entier

de nos connaissances réelles est susceptible d'une véritable unité

scientifique, indépendante de la grande unité logique, quoiqu'en

harmonie avec elle».[17]

L'allégation est à noter» De certaines prémisses posées par Comte aux

conclusions tirées par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les

partisans de l'analogie réelle, il n'y a qu'un pas. La proche parenté du

positivisme avec les autres courants de la pensée moderne ne se conteste

plus. Longtemps, néanmoins, une telle similitude ne fut point

soupçonnée. Les évolutionnistes surtout eurent le grand tort de

méconnaître ces connexions intimes, multiples, révélatrices; et le tort

de ne pas étudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et

le prototype de leurs propres contradictions.

[p.57] La question est d'importance. Tâchons donc de faire ressortir, le

plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste

sur l'unité réelle du monde.

Des déterminations identiques enveloppent tous les phénomènes, et si

nous distinguons entre les lois générales et les lois particulières, ce

ne peut être que par suite de l'ignorance où nous sommes quant aux

conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la

forme, dite spéciale, de leur apparition. En réalité, les lois

particulières sont des formules contingentes où s'exprime le contenu de

la loi universelle; dépouillées de leur caractère casuel, elles

s'appliquent à tous les phénomènes sans exception. La science le

prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules.

Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation

constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent,

par exemple, les actes moraux, participent de l'universalité de celles

qui régissent les mouvements [p.58] matériels, il s'ensuit

nécessairement que les relations complexes doivent pouvoir se réduire,

en définitive, aux relations simples. La philosophie entière de M.

Spencer, comme on sait, ne dépasse pas cette déduction.

Mais la propre thèse de Comte semble avoir une portée plus grande et

plus inattendue. En effet, dévoilée par les progrès tardifs de la

science, l'universalité nécessaire des rapports n'implique-t-elle pas,

tout en la masquant d'une façon momentanée, l'identité des phénomènes

eux-mêmes? Et cela non seulement parce qu'un phénomène s'offre toujours

tel qu'une somme, un ensemble, un système de relations, mais aussi en

vertu du principe logique d'identité qui se manifeste dans la nature et

s'impose à l'esprit sous l'aspect tantôt de la loi psychique de

causalité, et tantôt d'une série bien connue de lois mécaniques: la loi

de l'équivalence entre la réaction et l'action, la loi d'inertie ou de

persistance du même état, la loi d'équilibre ou de conservation des

rapports mutuels [p.59] entre les parties d'un système subissant une

action commune, etc.

Nous voilà acculés, pour ainsi dire, aux limites extrêmes du dogme qui

prétend enseigner l'identité première et finale des choses. Mais nous

voilà aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voilà derechef aux

prises avec la contradiction stérile qui toujours entrava la marche de

la pensée vers l'idéal. En effet, après avoir gravi des hauteurs qui,

vraisemblablement, devaient lui paraître vertigineuses, Comte fait

volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il

redevient le grand prophète de l'Inconnaissable, il multiplie les

objections et les réserves que lui inspire sa prudente théorie de la

connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que brièvement rappeler le

sophisme par lequel il cherche à pallier l'incohérence de sa brusque

retraite.

Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un

degré entre l'existence mathématique et mécanique d'une part, [p.60] et

l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce chaînon

présente une importance sans égale. Il supplée en quelque sorte à la

faiblesse native de notre cerveau, à l'insuffisance manifeste des moyens

dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identité

réelle des phénomènes. Notre esprit est tellement borné, tellement

impuissant, semble vouloir dire Comte, que «si cette transition

n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unité de la science»

qui resterait «formée de deux éléments radicalement hétérogènes, entre

lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée». Mais ce

«mode intermédiaire» de l'existence universelle, «naturellement

adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l'autre,

aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre

intelligence l'heureuse faculté de parcourir le système entier de la

philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque

insensible, des plus simples spéculations mathématiques [p.61] aux plus

hautes contemplations sociologiques»[18].

L'enchaînement naturel des choses conduit l'esprit à la création de la

série hiérarchique des sciences qui, à son tour, permet, par des points

de vue de plus en plus spéciaux, d'analyser ce phénomène toujours pareil

à lui-même, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches

poursuivies tantôt parallèlement, et tantôt--méthode plus rationnelle

et combien plus fructueuse--successivement, la séparation est-elle

étanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place à des contacts

féconds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon

certaine, sinon prochaine? Telle est la grande énigme que Comte, esprit

inconsciemment religieux et, par suite, prompt à se décourager,

considère comme indéchiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle

garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer à la métaphysique

[p.62] qui depuis des siècles s'épuise à cette fin en vaines

divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudité de l'Isis

scientifique et la défend contre les velléités indiscrètes. Le

philosophe, le théologien, puis le métaphysicien, apparaissent comme les

éternels poursuivants de la science, subjugués par le charme toujours

renaissant de son immarcescible pureté. Car l'histoire des systèmes et

peut-être aussi des croyances générales témoigne de ce fait qui sans

cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent

passagères, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de

durée. Aux élans audacieux des premières heures se substituaient des

lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succédaient les étés

laborieux, les automnes calmes, les hivers mélancoliques et pessimistes.

La science non seulement se reprenait, elle prétendait encore que

l'assaut par elle subi était entaché de nullité, et aux mêmes

entreprises elle opposait les mêmes fuites. La philosophie moderne ne

fit [p.63] pas exception à cette règle. Et si le positivisme se montra

plus respectueux ou plus pondéré, dans sa tentative monistique, que

d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproché, puisqu'on

est allé jusqu'à lui jeter son abstention à la face comme un soupçon et

une injure. Cependant il eut également sa minute d'extase et d'oubli, et

il s'y révéla aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres

rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste

compréhension de la doctrine positive, que nous avons essayé de saisir

dans quelques vues du philosophe, profondes, mais restées peu élaborées.

NOTES:

[11] V. Comte, _Cours de philosophie positive_, t. VI, 1re édition, 59e

leçon, _passim_, et particulièrement pp. 792, 793, 797.

[12] _Ibid_., pp. 795, 796.

[13] _Ibid._, p. 796 et suiv.

[14] _Ibid_., p. 797 et suiv.

[15] _Ibid_., p. 798.

[16] _Ibid._, p. 800.

[17] _Ibid._, p. 800.

[18] _Ibid_., p. 805.

* * * * *

[p.64] II.

Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de

l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, été suffisamment

mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie à celle

d'un autre maître fameux de la pensée contemporaine, Emmanuel Kant.

En effet, chez Comte comme chez Kant, la théorie du monde se complète

ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique à laquelle

tous deux attachent une importance énorme. Mais tandis que Kant trace

une ligne [p.65] de séparation très nette entre son enseignement

théorique et sa doctrine pratique, découvrant ainsi à tous les regards

l'incompatibilité générale qui existe encore entre ces deux ordres de

recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspiré. Je sais qu'on

a voulu assimiler sa _Politique positive_ à la _Critique_ kantienne _de

la raison pratique_; mais un semblable parallèle ne se justifie que

d'une façon très vague. La _Politique positive_ n'a probablement jamais

été conçue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'alléger la

théorie du poids des considérations utilitaires, pour attribuer au point

de vue abstrait une indépendance parfaite. Déjà le _Cours de philosophie

positive_ se présente, dans la plupart de ses développements, comme une

philosophie d'essence pratique. Les difficultés un peu sérieuses y sont

coutumièrement résolues par des appels réitérés au bon sens vulgaire,

par l'énumération, souvent fatigante, des inconvénients ou des

préjudices qu'entraînerait, [p.66] dans la vie réelle, l'application de

telle ou telle thèse qui déplaît au penseur parce qu'elle contredit son

idéal de félicité humaine.

Cette disposition de son esprit a influencé Comte de diverses manières.

Et tout d'abord elle détourna son monisme de sa première direction, qui

était théorique, et le poussa dans la voie étroite de l'utilitarisme

social. Comte rétrécit volontairement son angle conceptuel, si je puis

m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il

le réduit aux proportions des synthèses en usage dans les religions et

les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du

moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pensée. Mais à quoi

servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arrière.

Fils d'un siècle agité et n'aspirant qu'à la quiétude, il redescend

jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant

d'esprits y avaient trouvé une halte délicieuse, tant de générations y

reposèrent leurs membres endoloris! [p.67] Tout pour l'homme et par

l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. Dès lors

il ne cesse de nous recommander l'unité humaine ou sociale comme la

seule possible, la seule pratique et féconde en résultats. «Suivant une

formule justement célèbre, dit-il, l'étude de l'homme et de l'humanité a

été constamment regardée comme constituant, par sa nature, la principale

science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des

hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique.

La destination simplement préliminaire des spéculations antérieures est

même tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu être qualifié

qu'à l'aide d'expressions purement négatives, inorganique, inerte, etc.,

qui ne les définissent que par leur contraste spontané avec cette étude

finale, objet prépondérant de toutes nos contemplations directes»[19].

[p.68] C'est à l'aide de la biologie que la philosophie s'élève au point

de vue synthétique; elle n'y saurait parvenir par l'étude, toujours

analytique, du monde de la matière inerte[20]. Le monisme mécanique ou

matérialiste cède ainsi chez Comte, presque _ex machina_, la place au

monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la même

voie, un pas plus décisif encore. L'unité biologique lui apparaît

bientôt comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les

nécessités journalières que le sens commun invoque. A son tour, donc,

elle devra se réduire, s'affiner, se transformer rapidement,--avec ce

dédain des transitions savantes qui caractérise la manière de Comte,--en

une sorte de monisme social ou moral. Dès lors, c'est à la sociologie

qu'incombera la tâche «d'établir l'ascendant normal de l'esprit

d'ensemble qui, d'une telle source, se répandra sur toutes les parties

antérieures de [p.69] la philosophie abstraite, afin d'y réparer peu à

peu les désastres du régime dispersif propre à l'élaboration

préparatoire des connaissances réelles»[21]. Consacrée gardienne de

l'unité scientifique, la sociologie devra veiller à ce que cette pure

flamme ne puisse s'éteindre ... dans le coeur des hommes, où la relégua

une logique, certes, rigoureuse, mais dont les déductions se tirent de

prémisses qui jamais ne dépassèrent les points de vue restreints de la

pratique des affaires du monde.

Auguste Comte et Herbert Spencer Contribution à l'histoire des idées philosophiques au XIXe siècle · 第 2 / 8 段