Les choses et leurs apparences, les phénomènes, coulent, cha

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AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER

CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DES IDÉES PHILOSOPHIQUES AU XIXe SIÈCLE

Par

E. DE ROBERTY

PARIS

1894

* * * * *

INTRODUCTION [p.V]

Dans le remous des idées générales, dans la fluctuation des vues

d'ensemble, dans le va-et-vient des systèmes qui, pour un court espace

de temps, réussissent à grouper les croyances, à retenir et fixer les

convictions, un phénomène s'observe, à peu près invariable à travers les

âges.

Il se détache nettement du décor mobile qui l'encadre, il sollicite à un

haut point l'attention du sociologue.

[p.VI] Il caractérise une phase intéressante de la vie mentale de

l'humanité, une période ne semblant pas, à vrai dire, devoir se clore

bientôt. Elle embrasse la préhistoire entière de la philosophie, la

suite continue de siècles qui, après avoir fondé les religions,

s'adonnèrent à la culture des abstractions métaphysiques.

Durant la longue enfance de la philosophie, ce phénomène demeura normal

dans l'acception usuelle du mot. Il se reproduit encore sous nos yeux;

mais déjà des traits pathologiques le déforment.

Il consiste essentiellement dans la rencontre de deux grandes ondes

cérébrales qui se dirigent en sens inverse: le _monisme_ et

l'_agnosticisme_. L'esprit de synthèse s'épuisa à vouloir les refouler

dans le même lit. Mais une série intermittente d'affaiblissements et de

triomphes, de défaites et d'exaltations de la pensée abstraite marqua

cette entreprise immédiatement vaine.

[p.VII] La philosophie du xixe siècle suivit les voies de la

métaphysique qui l'avait précédée et qui, à son tour, s'était modelée

sur les traditions monothéistes des religions supérieures. Elle allia,

d'une façon à la fois inconsciente et profondément irrationnelle, la

recherche de l'unité au dualisme de la connaissance. Elle fit revivre le

plus périlleux et le plus déshonorant des illogismes.

Nous eûmes déjà, en des travaux antérieurs[1], l'occasion de relever

quelques traits déterminant cette antinomie fondamentale; celui-ci, par

exemple: que les tentatives de synthèse universelle dues aux efforts des

plus notables parmi les penseurs contemporains, les Kant, les Comte, les

Spencer, établissaient une objection écrasante contre leur agnosticisme,

formel ou latent. Nous ne jugeons que par contraste, disions-nous à ce

propos, et le noir ne se perçoit vraiment [p.VIII] noir que s'il s'étale

à côté du blanc. Ainsi du monisme qui, en tant que vérité d'ordre

particulier, psychologique, sert à dévoiler le vice caché des méthodes

générales du philosophe. On blesse les lois élémentaires de la logique

en accouplant la thèse qui affirme l'unité dernière des choses et celle

qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature.

Et par surcroît, on s'expose aux dures représailles prévues par la loi

de l'identité des contraires. On tombe dans l'erreur qui consiste à

prendre la négation de l'unité, de la connaissance pure et abstraite,

l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de réellement séparé du

monde phénoménal.

Sous ce rapport, ajoutions-nous[2], les philosophies se groupent en deux

grandes classes. Dans l'une on trouve Démocrite, Giordano Bruno,

Spinoza, Leibnitz, Fichte, [p.IX] Hegel, Schopenhauer, Spencer, tous les

esprits assez audacieux pour s'imposer la tâche difficile de corriger

l'agnosticisme par le monisme, un excès de prudence par un excès de

témérité. Et dans l'autre viennent se ranger Socrate, Aristote, Bacon,

Descartes, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme,

moins catégorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un

agnosticisme logiquement moins défectueux ou mieux motivé.

Dans cette double série nous choisissons aujourd'hui les termes ultimes;

et, remplissant une promesse contenue dans l'avant-propos de notre

dernier ouvrage, nous allons examiner les deux théories extrêmes où

versa, en son enquête sur l'unité du monde, la philosophie

contemporaine. Toutefois, il ne sera pas inutile, croyons-nous, de faire

précéder cette étude par un exposé sommaire de quelques vues générales.

Elles visent les relations qui s'observent [p.X] entre l'_agnosticisme_

et l'_expérience_; l'un, principal apport du passé religieux, apport qui

semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours,

le rôle inhibitoire et misonéiste joué, dans un autre ordre d'activité,

par le Capital; l'autre qui, comme nous tâcherons de le prouver, se

confond intimement avec la poursuite monistique et figure assez bien,

dans l'antinomie conceptuelle prétendue insoluble, les ambitions

rénovatrices du Travail.

_Paris, en avril 1894._

NOTES:

[1] _Agnosticisme_, pp. 72-73, 107-113, et _La Recherche de l'Unité_,

passim.

[2] _Agnosticisme_, pp. 112-113.

* * * * *

AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER [p.1]

* * * * *

LIVRE PREMIER

LE PROBLÈME DU MONISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS PRÉSENT

* * * * *

I

Le caractère dominant du positivisme, le «trait propre» qui valut à

cette doctrine tant de disciples enthousiastes, est aujourd'hui

sainement apprécié même des adversaires. Ceux-ci, en effet, admettent

déjà volontiers que la philosophie positive «révèle un sentiment

_beaucoup plus vif qu'on ne l'éprouvait auparavant_: 1° de la liaison

des choses, et 2° des [p.2]limites infranchissables qui bornent nos

connaissances.

Le positivisme s'affirmerait donc à la fois comme un monisme plus

radical et comme un agnosticisme plus accentué que les conceptions

philosophiques qui le précédèrent et le préparèrent. Je souscris

entièrement à la seconde caractéristique. Quant à la première, je ne

saurais l'accepter sans des réserves expresses.

Par sa belle classification des sciences spéciales, par la consécration

qu'il apporte à une science nouvelle, la sociologie, si admirablement

soudée par lui à la série inorganique et biologique, puis considérée

comme le terme final de nos connaissances abstraites, Auguste Comte

développe, en effet, un genre de monisme fort injustement délaissé par

ses prédécesseurs et très capable, en somme, d'impressionner un siècle

comme le nôtre, à la fois glorieux de ses grandes découvertes et

fatigué, presque rassasié de ses succès scientifiques.

A la foule croissante des esprits éclairés ce [p.3] maître de la pensée

contemporaine laisse entrevoir le triomphe possible d'une «unité

cérébrale», comme il l'appelle, fondée sur les données certaines de la

science. Par malheur, Comte ne se borne pas à déclarer la guerre au seul

monisme transcendant. L'erreur côtoie chez ce philosophe le plus juste

sentiment critique et le pousse à envelopper dans la même proscription

l'unité pure, l'unité rationnelle, ostensiblement confondue par lui avec

la chimère métaphysique.

Il n'y avait, certes, ni sagesse, ni grande clairvoyance à lever ainsi

la hache sur les racines profondes du monisme scientifique dont on

voulait favoriser l'éclosion. Les ambages et les tâtonnements de Comte

devaient, du reste, flatter les goûts et satisfaire les préjugés de ces

majorités vaguement instruites aux yeux desquelles l'indécision passe

presque toujours pour un signe de prudence, pour une temporisation

habile.

Trois forts courants intellectuels s'introduisent [p.4]manifestement

dans l'ensemble de l'oeuvre d'Auguste Comte; trois grandes idées

directrices se dégagent de la philosophie positive comme son résumé, son

résidu, son enseignement suprême, son legs définitif aux âges futurs. Ce

sont, dans l'ordre hiérarchique de leur puissance respective: 1° le

courant _agnostique_, le plus considérable, le plus violent de tous, ou

l'idée de _limite_; 2° le courant _historique_, ou l'idée d'_évolution_,

de progrès lentement gradué, s'effectuant par nuances insensibles, cela

aussi bien dans les sociétés humaines que dans la nature vivante et le

monde inorganique; enfin, 3° le courant _monistique_, l'idée d' unité

cérébrale, le point le plus faible, le moins développé dans la

conception positive de l'univers.

Envisagé soit comme doctrine pure, soit dans ses applications aux

nécessités immédiates de la vie mentale, l'agnosticisme régente

tyranniquement les deux autres parties de la philosophie positive et

surtout son troisième principe, le monisme, auquel, et nous le verrons

plus [p.5] tard, l'intolérance des adeptes du _non possumus_ relativiste

ne laisse, pour ainsi dire, qu'une ombre d'existence, un rôle à peu près

dérisoire.

Littré fait très bien ressortir l'intransigeance de son maître. Il le

dit en propres termes: Pour le philosophe positiviste, l'univers cesse

de se montrer concevable en son ensemble et se scinde en deux parts,

l'une connue ou plutôt connaissable selon les conditions humaines,

l'autre inconnue ou plutôt inconnaissable, soit dans la durée de

l'espace, soit dans celle du temps, soit dans l'enchaînement des causes.

Cette séparation entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande

leçon, que l'homme puisse recevoir, de vraie confiance et de vraie

humilité.--Et presque aussitôt il ajoute ces lignes significatives: «Il

ne faut pas considérer le philosophe positif comme si, traitant

uniquement des causes secondes, _il laisse libre de penser ce qu'on veut

des causes premières_. Non, il ne laisse là-dessus aucune liberté; sa

détermination [p.6] est précise, catégorique et le sépare radicalement

des philosophies théologiques et métaphysiques.» Voilà des déclarations

nettes. Elles émanent du disciple qui se posa pour règle de ne jamais

dépasser les conceptions du maître, qui souvent même se glorifia d'avoir

su les restreindre à leur expression première. Il suffit, d'ailleurs,

d'ouvrir le _Cours de philosophie positive_ pour se convaincre de la

fidélité scrupuleuse apportée par Littré à l'interprétation de la

doctrine de Comte. Mais que penser alors de l'objection qui nous fut

faite dernièrement et qui consiste à soutenir que «nulle trace de

pessimisme intellectuel» ne s'observe chez Comte; ou encore que

«l'inconnaissable de ce philosophe, résultant des limites rencontrées

par l'expérience, et non de l'analyse subjective de l'esprit, n'est

l'objet d'aucune religiosité et diffère à peine de l'inconnu?»[3]

[p.7] Bornons-nous à enregistrer ici cette opinion.

Le second principe directeur du positivisme, l'idée d'évolution, revêt

une allure magistrale dans la partie sociologique de l'oeuvre de Comte.

La filiation ininterrompue des générations humaines, les liens étroits

de piété et de gratitude qui, véritables points de suture, rattachent le

présent au passé, la réhabilitation des époques les plus décriées, la

solidarité profonde et durable grâce à laquelle tout se tient et

s'enchaîne dans le règne humain, absolument comme dans le règne

organique et, plus bas, plus au fond, dans le règne inorganique,--ce

noble ensemble de doctrines faisait de l'histoire des sociétés humaines

le prolongement, le complément nécessaire de l'évolution générale des

choses. Sur ce point, Comte fut le précurseur génial de Darwin et de

Spencer et le philosophe qui, l'un des premiers, ensemença le vaste

champ où le xixe siècle leva une si éblouissante moisson.

Armée de ces deux théories, qui furent toujours [p.8] ses grands chevaux

de bataille, la philosophie positive remporta, cela presque

immédiatement après la mort prématurée de son fondateur, une victoire

rare et qui un jour paraîtra excessive. Sa popularité, son expansion

rapide éclipsèrent la popularité et l'expansion des plus triomphantes

écoles du siècle, telles que le kantisme ou l'hégélianisme, et

dépassèrent de beaucoup les succès et l'influence qui, à d'autres

époques, échurent en partage à des philosophies très sérieuses, très

dignes d'attention, le monisme de Spinoza, par exemple, ou le mécanisme

de Descartes, l'évolutionnisme inchoatif de Leibnitz, le criticisme

élémentaire de Hume. Ce point d'histoire ne saurait plus se nier

aujourd'hui, surtout si l'on ramène, comme il convient de le faire, à

ses origines positivistes, l'intéressante diversion philosophique opérée

par Herbert Spencer. Mais, dès lors, le positivisme apparaît comme le

récipient central, le large réservoir latin où se déversent et d'où

sortent les principaux courants [p.9] philosophiques de notre époque,

depuis le criticisme germain qui, proprement, lui donna naissance,

jusqu'à l'évolutionnisme anglo-américain qui maintenant porte et répand

ses enseignements aux quatre coins du monde civilisé.

Mais pourquoi ou plutôt comment la pensée de cet obscur répétiteur de

mathématiques que resta sa vie durant Auguste Comte, parvint-elle à

conquérir et à dominer ainsi tout un siècle?

A nos yeux, la brusque entrée des idées positivistes sur la scène du

monde et leur triomphe facile s'expliquent par deux causes ou deux

conditions essentielles.

En premier lieu, ces idées étaient celles mêmes que préconisèrent, en

des formules variées dans la forme, mais pareilles au fond, une longue

suite de philosophies précédentes, toutes plus ou moins agnostiques,

évolutionnistes et monistes. La conception positiviste se borna à réunir

en un faisceau dogmatique ces tendances implicitement contradictoires.

Elle [p.10] sembla de la sorte lever ou résoudre une des plus vieilles,

une des plus redoutables antinomies de l'esprit.

En second lieu,--et nous attirons l'attention du lecteur sur ce

point,--Auguste Comte fut avant tout un _vulgarisateur_ de génie; nous

employons ici ce terme dans son sens le plus large et le plus élevé.

Comte réussit à accroître, à agrandir de façon notable la base humaine

qui servait de support vivant aux doctrines, aux imaginations abstraites

de la philosophie. Et cette différence, ce gain fut pris par lui en

totalité sur les cerveaux qui subissaient encore le joug des conceptions

religieuses, toujours plus concrètes que les philosophiques. Il

démocratisa, pour ainsi dire, la philosophie, il en fit l'apanage d'un

flot montant d'intelligences humaines. Il répandit plus abondamment que

n'importe quel autre philosophe, et en des milieux nouveaux, la lumière

qu'un petit nombre d'initiés tenaient soigneusement cachée sous le

boisseau métaphysique. [p.11] Il comprit ainsi admirablement son époque,

l'esprit et les besoins de son temps. Il fut le fils légitime--et, en

son for intérieur, très respectueux--du xixe siècle.

Il se montra tel, du reste, de plusieurs façons. Il pressentit et devina

les tendances expansives, les aspirations égalitaires de la phase

historique qui s'ouvrait devant lui, et il y satisfit de son mieux. Il

adapta sa conception générale du monde à la capacité intellectuelle des

nouvelles couches sociales conquises par la pensée sous sa triple forme,

philosophique, scientifique et esthétique. Il fut le véritable promoteur

de cette maxime que l'un de ses plus authentiques disciples, Taine, se

plaisait à répéter: «Sans une philosophie, le savant n'est qu'un

manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur». Et il vit venir à lui la foule

des savants, des publicistes, des esthètes, d'autant plus dociles à sa

voix que celle-ci en appelait constamment au bon sens pratique des

multitudes.

Il fit plus encore. Il estima à sa juste valeur [p.12] la qualité et la

composition de la nourriture philosophique que réclamait le siècle. Il

opéra un choix sagace dans l'arsenal des conceptions surabstraites et

des procédés synthétiques du passé. Il s'attacha avec prédilection aux

fruits déjà mûrs d'une expérience plusieurs fois séculaire. Et cette

nutritive moelle des philosophies préparatrices, il la tira moins des

livres ou de l'étude minutieuse des métaphysiciens, que de l'air

ambiant, encore tout troublé par la grande secousse révolutionnaire, que

de l'observation immédiate d'une société chaotique, tumultueuse, en

gésine d'un idéal nouveau. Il la tira aussi de son commerce patient,

obstiné, avec ce qu'il y a de plus grand, de plus sûr et de plus sain

dans notre civilisation instable, du commerce avec la série totale des

sciences particulières, mère des suprêmes abstractions de l'esprit.

Il fut ainsi conduit à marier l'agnosticisme qui représente le passé

religieux de l'humanité, au monisme qui, représentant son avenir

scientifique, [p.13] contient en germe la négation formelle de

l'inconnaissable. Et dans le même cadre, sans prendre garde qu'il

pouvait se briser en pièces, il fit entrer, il maintint d'autorité une

troisième synthèse, la théorie évolutionniste, figurative surtout de

l'époque actuelle dont elle constitue, sans nul doute, la principale

marque.

Au surplus, l'exceptionnel génie vulgarisateur de Comte se manifeste

jusque dans la manière, qui lui est propre, de traiter les plus

difficiles problèmes. Je parle ici, bien entendu, de la méthode du

positivisme, et non de la forme ou du style des écrits de Comte,

obstacle minime si l'on songe combien facilement il fut surmonté par le

talent littéraire des premiers évangélistes de la bonne parole. Je le

répète, comme _doctrine_ et comme _méthode_, l'oeuvre de Comte est toute

de _nivellement_; j'insiste sur ce terme auquel, d'ailleurs, je

n'attache aucune idée péjorative et qui dans ma bouche ne prend, en

nulle façon, le sens d'abaissement.

[p.14] Comte n'a aucun souci d'approfondir les trois grandes thèses qui

forment les pivots sur lesquels s'appuie son entreprise philosophique.

Il étend, il développe la surface occupée par les problèmes de

l'agnosticisme, du monisme et de l'évolutionnisme; il cherche à rendre

ces questions abstraites accessibles aux intelligences moyennes, il leur

donne un aspect pratique parfois très séduisant, il invoque, à chaque

tournant de route, les témoignages de la raison vulgaire, de

l'expérience de tous les jours. Il est autoritaire, dogmatique, ainsi

qu'il convient à un penseur qui s'adresse à la foule. Il est le moins

sceptique, le moins délicat, le moins raffiné, mais aussi le moins

calculateur, le plus sincère, le plus naïf des philosophes. Il est d'une

bonne foi entière, admirable. Il se garde comme du plus grand des

malheurs, comme d'un péché irrémissible, de creuser les questions

préalables, de scruter les principes, les points de départ, d'aller au

fond des choses. Il est l'ennemi juré de la subtilité [p.15] qu'il

envisage comme la vraie tare métaphysique. Au point de vue utilitaire,

il a mille fois raison, puisque dans les vastes landes encore incultes,

dans les jachères de la connaissance, telles que la psychologie ou la

sociologie, il échappe de la sorte au verbiage oiseux, à l'aiguisement

inutile du tranchant de la pensée, qui ensuite se prodigue en pure

perte. Mais, théoriquement, sa position cesse d'être aussi bonne. Car

les sciences supérieures ne restent pas stationnaires, et leurs acquêts

ne sont pas tous dus à l'observation pure et simple. L'élément rationnel

y entre pour une part qui va en augmentant. L'hypothèse, l'abstraction

et la généralisation y jouent un rôle de plus en plus considérable.

En définitive donc, il y a lieu, croyons-nous, de reconnaître cette

vérité d'ordre expérimental: par le positivisme la philosophie--une

philosophie sérieuse--fut pour la première fois mise à la portée d'une

très forte majorité d'esprits. Historiquement parlant et

[p.16] jugeant, un grand progrès s'est accompli par là. La démocratie

intellectuelle,--création, en somme, heureuse de notre époque,

puis-qu'elle permet les longs espoirs dans l'avenir destructeur des

iniquités sociales,--la démocratie de l'esprit, dis-je, en fut du coup

ennoblie, épurée, moralisée. Un écrivain qui appartient aux jeunes

générations sur lesquelles nous pouvons sûrement compter, l'affirme en

ces termes nets (et je l'en félicite): «Le positivisme n'effarouche que

les consciences troubles dont il dénonce les basses convoitises; toute

la noblesse de l'homme s'irradie de son esprit»[4].

Mais il y a mieux peut-être, au regard des contingences futures. Sorties

des nuages métaphysiques où se cachait leur éclatante nudité, les trois

grandes théories hypothétiques (vérités ou erreurs, il n'importe):

l'agnosticisme, le monisme et l'évolutionnisme, sont aujourd'hui

descendues sur terre. Divinités autrefois [p.17] si farouches, elles

s'humanisent visiblement; elles ne demandent qu'à subir la terrible

épreuve, elles veulent bien devenir fécondes du fait de la science

particulière.

Faut-il ajouter qu'une orientation récente de la philosophie, étiquetée

par la critique adverse comme _hyperpositivisme_ et à laquelle on me

fait l'honneur d'associer mon nom, que cette orientation consiste

essentiellement à prêter, à l'oeuvre naturelle et inévitable d'un tel

ensemencement scientifique, l'aide jusqu'ici dédaignée des études, des

expériences spéciales dans les domaines limitrophes de la biologie, de

la sociologie et de la psychologie? Et faut-il rappeler que le premier

résultat de ces efforts encore si incertains fut de rejeter du

positivisme l'élément mystique, et en même temps de conserver, de

raffermir, de développer ses deux autres principes constitutifs?[5]

* * * * *

II [p.19]

La philosophie évolutionniste nous découvre une autre face de la

contradiction fondamentale entre l'agnosticisme et le monisme.

Destinée, au dire de ses adeptes, à révolutionner la philosophie, la

science, l'art et jusqu'à la vie collective, cette grande doctrine

prétend inaugurer une méthode neuve, originale. Infiniment soucieuse des

racines et des commencements, elle suit à la trace, elle note avec soin,

à travers les temps et les milieux, la marche graduelle des choses et

des êtres. Mais l'histoire de tous les évangiles se ressemble, [p.20]

d'une façon étonnante. Celui que divulguent aujourd'hui les apôtres de

l'évolution s'accompagne d'une espérance robuste, d'une foi naïve. Ainsi

évoque-t-il le souvenir de la bonne nouvelle qui, partie jadis d'une

infime bourgade de Judée, rayonna dans le monde antique. Un Dieu nous

est né, annonçait-on alors avec un enthousiasme plus sincère et plus

communicatif sans doute, mais de nature pareille à l'engouement

contemporain, et un chemin foncièrement nouveau s'ouvre au salut de

l'âme humaine. On oubliait, on négligeait un détail qui ne manque

pourtant pas d'importance: les incarnations divines précédentes, le

grand souffle bouddhique de charité, le courant d'amour universel

entraînant et sauvant des millions d'âmes ancêtres!

L'illusion du vieux-neuf est tenace dans l'humanité; aucune croyance ne

l'évite. Elle se loge au coeur même de la théorie qui aspire à la

dissiper en l'expliquant, elle s'empare de la doctrine qui enseigne que

tout a son germe [p.21] en tout. Mais, brouillant la vue claire du

passé, elle empêche de saisir le sens direct des modalités présentes.

Il est peut-être temps de mettre un peu d'eau dans le vin qui enivre les

évolutionnistes. Non, leur fameuse thèse n'est pas le verbe nouveau

qu'ils disent, la lueur subite venant illuminer les sciences connexes de

la vie, de l'âme et des sociétés humaines. C'est là, au contraire, une

vérité très ancienne, très éprouvée et très générale, qui suscita des

luttes innombrables, qui eut ses périodes de vigueur et ses époques de

défaillance, ses éclipses et ses réapparitions triomphales;--une vérité,

en somme, qui, loin d'imposer à notre esprit une discipline et des

règles jusque-là inconnues, le contraint plutôt à suivre docilement, en

ses explorations récentes, la voie scientifique depuis longtemps

ouverte.

Les choses et leurs apparences, les phénomènes, coulent, changent,

deviennent, évoluent: nul dogme d'envergure plus vaste ne [p.22] précéda

cette généralisation solidement établie par la science du nombre, par la

mécanique céleste et terrestre, par la physique et la chimie

rudimentaires. Le concept de mouvement qui relie et unifie ces diverses

recherches, nous apporte à cet égard un témoignage irrécusable; car

c'est au mécanisme que les théories évolutives modernes, forcées dans

leurs derniers refuges métaphysiques, ramènent les changements

quelconques et les mutations d'existence si allègrement résumés par

elles en leur vocable préféré. Un second témoignage, et non moins

précieux, nous est fourni par la métaphysique édifiant sur le concept du

«devenir» une foule de déductions extrêmement ingénieuses. Mais d'où

pouvait-elle tenir ce concept central, sinon de l'expérience

contemporaine, et comment, sans l'appui des hypothèses particulières,

des spéculations scientifiques de l'époque, eût-elle réussi à maintenir

des affirmations aussi hasardées? On désavoue et condamne l'esprit même

de la doctrine [p.23] évolutionniste en supposant possible une brèche,

une solution de continuité de cette sorte.

L'idée d'un développement successif apparaît comme une des plus vieilles

notions qui dirigèrent le savoir particulier. C'est à ce dernier que la

métaphysique emprunta l'abstraction correspondante. Succédant à la

théologie, elle installa sur les ruines des croyances confusément

intégrales des premiers âges de la pensée, la différenciation classique

des «trois devenirs»,--celui de la matière ou du mouvement, celui de la

vie ou de la sensation, et celui de l'esprit ou de l'idée.

Mais la science la plus primitive et la métaphysique la plus puérile se

sont toujours inspirées d'un autre principe encore, que toutes deux

plaçaient, clans l'échelle abstractive, au-dessus de l'idée d'évolution,

et que toutes deux considéraient, par le fait, comme le but suprême de

la connaissance. Je veux parler du concept d'unité.

L'idée d'évolution offrait un moyen sûr pour [p.24] ramener la

multiplicité effective des phénomènes à leur identité essentielle. Le

principe inférieur symbolisait l'ensemble des méthodes rationnelles

capables de nous conduire à une telle fin. Il se pliait de lui-même aux

exigences du principe supérieur. On entra donc de prime abord et

résolument dans la voie monistique.

Le devenir, différentiel et multiple par définition, de l'être toujours

un et semblable à lui-même, ou, en d'autres termes, l'unité de l'univers

et son explication scientifique la plus plausible, l'évolution des

choses, se présentent ainsi, avec évidence, comme les deux grandes idées

régulatrices de toute spéculation générale. Un rapport logiquement

nécessaire, expérimentalement vérifiable, relie l'idée d'unité à, l'idée

d'évolution. Si l'une constitue l'âme de la philosophie, l'autre en

forme le corps, la condition apparente, le revêtement sensible.

Accumuler les données et les faits différentiels, multiplier les

expériences, se servir de l'idée d'évolution sans perdre de vue la fin

unitaire [p.25] suprême, tel est, tel demeure le lot de la science

imparfaite. Quant à l'idéal, à la science parachevée, elle souhaite la

fusion intime de ces deux principes d'abord vaguement distingués et plus

tard posés, par l'analyse verbale, comme contraires réels.

La mécanique s'appuie sur la base des mathématiques, la physique s'étaye

des vérités mécaniques, la chimie se développe sur les fondements

établis par la physique; et la série se prolonge pour toutes les

créations mentales venues à temps sur la pente qui conduit l'esprit du

plus connu au moins connu, des apparences simples et élémentaires aux

apparences complexes et difficiles. Par contre, la discipline qui ne

voulut pas se conformer à cette marche nécessaire ignora, de parti pris,

l'idée d'évolution. Toute science hâtive et prématurée prétendit pouvoir

se passer de la méthode expérimentale, de l'examen attentif des faits

concrets, individuels. Telles s'offrent à nos yeux la biologie avant

l'épanouissement des connaissances [p.26] physico-chimiques, et, _a

fortiori_, la sociologie et la psychologie; et telle se dévoile surtout

la synthèse philosophique qui jamais ne réalisa les conditions exigibles

d'une formule savante de l'univers. Conception bâtarde, rivale déjà trop

faible de la théologie plus simpliste, plus vivante, elle se sépara des

sciences pleinement constituées et se rapprocha des branches naissantes

du savoir. Elle conclut avec celles-ci une alliance si étroite qu'à

certaines époques il eût été vraiment difficile de dire, par exemple, où

finissaient la psychologie et la morale, la règle sociologique, et où

commençait l'ontologie, la théorie des principes essentiels du monde.

Aussi cette sorte de philosophie demeura-t-elle longtemps, sinon hostile

au principe évolutif et à la méthode expérimentale, du moins incapable

de faire fructifier le premier, ou d'appliquer sérieusement la seconde.

La progression de l'idée moniste en éprouva un retard sensible. Cet

effet ne pouvait manquer de se produire, puisque le principe évolutif

[p.27] joue à l'égard de l'idée d'unité le rôle d'un coefficient qui en

décuple la valeur. Le monisme scientifique s'arrêta même brusquement

dans sa marche vers le conquête de l'inconnu; il n'osa pas franchir les

écueris mystérieux qui se dressent entre le monde de la vie et la

nature inorganique. Et le monisme philosophique, déviant de plus en plus

de la route qui mène à l'unité rationnelle, finit par se transformer en

un monisme transcendant[6].

Tout cela était inévitable. L'idée d'unité ou d'identité sert de

principe régulateur à notre savoir, et l'idée d'évolution constitue

notre méthode la plus efficace pour justifier et vérifier ce critérium

suprême. Car l'unité se pose tout d'abord en postulat, en hypothèse;

mais peu à peu elle se transforme en vérité d'ordre expérimental et

rationnel à la fois. Ces deux grandes idées devaient donc, forcément,

traverser la même crise et subir la même altération.

[p.28] Plus haut, nous n'avons pas nié la réalité du mouvement

intellectuel qui entraîna dans le sillage métaphysique le tronçon isolé

des sciences dites supérieures. Mais nous n'y pouvons voir qu'une

agitation factice et inféconde, et quelquefois même un recul, un

véritable retour à l'ignorance des temps primitifs. En effet, un

troisième élément formateur de la connaissance--ou déformateur, selon le

point de vue--s'est toujours joint aux idées d'unité et d'évolution et a

tenu, à leurs côtés, une large place.

Le savoir qui méritait ce nom par son développement régulier, acceptait

pour seul guide l'expérience. Il était conduit par les idées d'évolution

et d'unité. Mais le savoir inchoatif et la métaphysique qui

l'accueillait avec faveur en lui donnant le pas sur les branches

constituées de la connaissance, admettaient encore un troisième

principe: l'idée de l'au-delà, de l'universel mystère, fond intime des

conceptions religieuses et de toute foi _a priori_. Ainsi [p.29]

s'expliquent les nombreux essais qui prétendirent concilier l'infini,

l'absolu, l'inconnaissable avec l'évolution et l'unité. Ces tentatives

devaient demeurer vaines, logiquement parlant. Mais elles remplirent de

leur bruit l'histoire de la philosophie, elles donnèrent naissance à une

interminable suite de contrastes stériles, d'affirmations surabstraites

accompagnées de leurs négations fictives, couples étranges qui tous

dérivent, évidemment, de l'antinomie primordiale entre l'immanence

(l'unité dévoilée par l'évolution des choses et des êtres) et la

transcendance (l'en-dehors hyperphysique),--opposition quintessenciée

entre l'expérience et sa négation pure, la non-expérience.

Or donc, d'où vient et comment s'infiltre dans le cerveau de l'homme,

comment s'impose à la métaphysique en particulier, l'idée de

transcendance, destructive de tout vrai savoir envisagé dans ses

conclusions ultimes, et essentiellement limitative si l'on ne dépasse

[p.30] pas les degrés intermédiaires, les généralisations inférieures de

la connaissance?

A cette question nous répondîmes par deux fois: dans notre livre sur

l'_Inconnaissable_ et dans celui sur l'_Agnosticisme_. La genèse, les

origines de cette idée éclairent son action inhibitoire sur la pensée.

Elle est la survivance des âges lointains de l'humanité, le reliquat des

fausses certitudes, des illogismes, des craintes superstitieuses des

temps écoulés, le signe général évoquant l'ensemble des méthodes

irrationnelles où se fourvoya l'esprit de recherche. Elle fut toujours

et demeure encore, par conséquent, une négation directe de l'idée

d'évolution.

* * * * *

III [p.31]

Résumons brièvement la double analyse précédente.

Trois idées-forces, pour parler comme M. Fouillée, ont guidé la

philosophie du passé. Les idées d'_unité_ et d'_évolution_ appartiennent

à la science. Elles expriment le fonds propre de celle-ci, elles

figurent ou symbolisent la recherche expérimentale. L'idée de

l'_au-delà_ appartient à la métaphysique qui la reçut en héritage de la

théologie. Elle forme l'apport atavique de l'ignorance primitive, elle

figure ou symbolise l'incertitude initiale, inséparable de l'esprit de

crédulité.

[p.32] Mais ces mêmes idées directrices manifestent en outre deux

tendances fondamentales qui, dans l'ordre intellectuel, s'opposent comme

l'affirmation et la négation, et, dans l'ordre émotif, comme l'optimisme

et le pessimisme du savoir. Certes, nous sommes loin de mépriser les

avantages qui se peuvent retirer du pessimisme ou de la négation

contenus en de justes bornes. Nous sommes loin aussi de contester

l'utilité relative du mythe religieux. Mais cela ne saurait nous

empêcher de reconnaître la vérité de l'observation selon laquelle

l'agnosticisme, pénétrant dans le milieu façonné par les découvertes de

la science, y détermina toujours une forte fermentation métaphysique.

Dans la philosophie du temps actuel, ces trois grandes idées sont

largement représentées.

Le criticisme, héritier direct de l'idéalisme, commence par raffermir

sur ses bases l'agnosticisme ébranlé par les progrès de la science. Il

cherche à établir un _modus vivendi_ provisoire

[p.33] entre l'_a priori_ et l'_a posteriori_. Voici, en deux mots,

comment il procède: il range un élément théorique important, l'unité,

dans le domaine de l'_a priori_; il le distrait totalement de la

science, à qui il ne laisse qu'un seul ingrédient, le différentiel, le

multiple, ou révolution sous le nom d'expérience sensible. Il arrive

ainsi à créer ou, plutôt, à renouveler le monisme transcendant.

Kant se préoccupe beaucoup de l'unité philosophique. Il croit même avoir

fait, à cet égard, un pas considérable en avant. Il assimile ce qu'il

appelle sa découverte à celle de Copernic renversant les rôles

attribués, dans leur révolution réciproque, à la terre et au soleil. La

comparaison semble exacte en ce sens que, si les principaux adversaires

de Kant concevaient la matière comme le foyer central où se réunissent

toutes les existences, lui, l'idéaliste nourri par la forte critique

sensualiste dirigée contre les excès du matérialisme, se tournait du

côté opposé. Il subordonnait la nature à l'esprit, [p.34] il proclamait

hautement que l'universalité et la nécessité--encore deux synonymes

vagues de l'unité si ardemment poursuivie--entrent dans la connaissance

par le sujet, seul élément actif, non par l'objet, produit à peu près

passif de notre mentalité. Mais l'analogie invoquée par Kant ne se

justifie plus si l'on songe que l'inversion dont il s'attribue le mérite

est aussi vieille que la philosophie elle-même. Kant reprend la thèse du

monisme idéaliste affirmant la suprématie du sujet sur l'objet. L'homme

est la mesure des choses, disait Protagoras, les idées sont la seule

réalité certaine, répète après lui Platon, les objets de l'expérience

sont nos objets, conclut Kant, en se doutant bien un peu, je suppose,

qu'il paraphrase ses prédécesseurs. La solution de Kant ne résout

évidemment rien. Son monisme est aussi hypothétique et exclusif que les

tentatives qui préparèrent la sienne. La question demeure posée dans les

mêmes termes. Toutefois, en accusant l'importance du point de vue

biologique, [p.35] jusque-là trop négligé, la critique kantienne élargit

le terrain de l'éternelle dispute, elle ajoute à l'enquête de nouveaux

documents, elle complète, pour ainsi dire, l'inventaire métaphysique.

La philosophie positive vient ensuite. Héritière du matérialisme, elle

procède comme son ancêtre direct, elle a la passion de tout vulgariser.

Mais, cette fois, la thèse qu'elle popularise inconsciemment se

distingue à peine de celle défendue par le criticisme. A son tour, elle

se donne la tâche d'établir un _modus vivendi_ entre les termes de

l'antique antinomie. Pourtant, elle fait la part plus grande à l'élément

scientifique, à l'évolution, à l'expérience. Elle développe le principe

expérimental jusqu'à lui subordonner l'idée unitaire. Elle prend ainsi,

selon nous, justement le contre-pied du vrai rapport qui existe entre

révolution et l'unité; et son monisme, irréparablement atteint par ce

vice radical, demeure terne, vague, contradictoire, indécis.

[p.36] Au positivisme enfin succède l'évolutionnisme qui dévoile avec

franchise le sens réel des croyances théologiques. Cette philosophie

ramène l'idée divine et le sentiment religieux au concept

essentiellement émotif de l'Incognoscible. Mais loin d'en inférer la

déchéance future de l'agnosticisme, elle porte aux nues cette tendance

de l'esprit humain, elle célèbre ses mérites, elle s'efforce d'en faire

le pivot central d'une conception rationnelle de la nature. Elle croit,

du reste, fermement à la possibilité d'une conciliation, d'une entente

durable entre l'idée religieuse ou agnostique et le concept expérimental

ou évolutionniste. Partant, elle exalte, elle glorifie ce dernier

principe qui s'était déjà affirmé avec une certaine force dans la

philosophie du siècle, à deux reprises différentes, par la critique

kantienne de l'expérience et surtout par les idées sociologiques

d'Auguste Comte. Dans ces conditions, la doctrine spencérienne ne

pouvait se montrer hostile à l'idée monistique. Elle accueille donc

[p.37] l'unité du monde comme un postulat universel de la pensée. Mais,

plus téméraire que les philosophies rivales, elle ne recule point devant

les conséquences extrêmes de sa théorie du savoir. Elle dédouble son

monisme, elle en fait deux parts inégales: la partie transcendante,

l'unité de l'inconnaissable, c'est-à-dire, au fond, rien moins que sa

connaissance achevée; et la partie expérimentale, l'unité, forcément

imparfaite, du connaissable.

Si Ton compare entre elles les principales directions de la pensée

contemporaine, on constate, non sans quelque surprise peut-être,

qu'elles forment comme une gamme ascendante venant renforcer, malgré

leur contrariété manifeste, _ces trois grands thèmes_ dont s'inspira, de

tout temps, la philosophie: l'_agnosticisme_, l'_évolutionnisme_ et le

_monisme_. En effet, ne semble-t-il pas que, de Kant à Spencer, la

religiosité latente s'aggrave ou, du moins, se maintienne à un niveau

égal? Les chefs de file de la philosophie moderne se préoccupent de

[p.38] jeter les bases d'une religion nouvelle. Kant imagine la

théologie du devoir, Comte celle de l'humanité qui reproduit, sous un

aspect à la fois plus concret et plus populaire, la foi morale de son

précurseur; enfin Spencer fonde la religion de l'Inconnaissable. D'autre

part, on ne saurait méconnaître les progrès accomplis par les idées

expérimentales, ni l'expansion de l'idée d'unité, si étroitement liée à

celle d'évolution. Mais cet essor simultané d'idées contradictoires ne

s'explique-t-il pas par les soucis logiques de l'esprit, par notre

besoin d'être conséquents, d'aller, dans la vérité comme dans l'erreur,

jusqu'au bout?

Au reste, si l'on désire porter un jugement équitable sur les

modifications subies, dans le cours des siècles, par la mentalité

philosophique, c'est aux systèmes les plus renommés du passé qu'il faut

confronter les grandes doctrines aujourd'hui en faveur auprès de

l'opinion. On s'étonne alors du rôle prééminent qui, dans la conception

générale du monde, [p.39] échoit de plus en plus à la partie active de

la science, à l'élément qui sert d'une façon directe l'idée d'unité, de

connaissance parfaite. Depuis Bacon et Descartes, par exemple, jusqu'à

nos jours, un chemin très appréciable est parcouru par la même notion

fondamentale. Sous le nom d'expérience, de monde sensible chez Kant,

sous celui de développement nécessaire et graduel chez Comte, sous celui

d'évolution chez Spencer, elle acquiert une valeur rapidement

croissante.

D'où vient une conquête si grande et si sûre que la philosophie tout

entière semble aujourd'hui tenir dans le seul mot d'évolution? A notre

sens, un tel succès prouve une fois de plus l'action profonde exercée

par les idées, les généralisations, les progrès strictement

scientifiques sur les idées, les déductions, les transformations de la

connaissance purement philosophique. Ce phénomène confirme la grande loi

de corrélation entre la science et la philosophie, que nous avons

cherché à [p.40] établir dans un de nos premiers ouvrages[7].

L'histoire des idées scientifiques nous révèle une longue suite

d'antécédences significatives, une accumulation d'expériences et de

synthèses se rattachant toutes à l'idée d'évolution, et qui toutes

mettent en relief le «devenir» par étapes successives, ou la

différenciation immanente des choses et des êtres. On se tromperait même

beaucoup en ne citant à l'appui de cette thèse que les noms populaires

de Lamarck, de Darwin, et en y joignant quelques obscurs précurseurs.

C'est par centaines, sinon par milliers que se doivent compter les

savants dont les travaux permirent au positivisme, et ensuite à

l'évolutionnisme proprement dit, de se produire, de se répandre, de

vaincre les obstacles, de triompher des résistances. Il faut remonter à

la moitié du xviie siècle, et plus haut encore, si l'on veut

reconnaître et fixer les points initiaux du courant intellectuel qui

renversa, les barrières [p.41] caduques et transféra peu à peu le

concept d'évolution du domaine mécanique en celui des faits et des lois

de la vie (constitution des deux chimies, inorganique et organique, et

fondation de la biologie). Dès lors la route s'aplanissait devant les

tentatives semblables d'une foule d'historiens, de psychologues, de

moralistes.

On nous reproche ce qu'on appelle l'_hyperpositivisme._ On pourrait, avec

la même justice, blâmer notre évolutionnisme moins accommodant,

peut-être, que celui de M. Spencer ou de son école aujourd'hui

florissante. Un esprit mathématique fort distingué et dont l'adhésion

ouverte à quelques-unes de nos théories les plus capitales nous valut

une grande joie, a discerné ce trait avec beaucoup de finesse[8].

Exposant et commentant nos déductions sur la genèse des concepts

surabstraits, il considère les lois rigoureuses qui forment l'objet

propre [p.42] de la logique pure, comme un cas particulier de la grande

loi d'évolution. Rien n'est plus vrai si l'on fait du vocable

«évolution» le synonyme d'expérience et si, par suite, les deux faces du

processus évolutif, la différenciation et l'intégration, s'envisagent

comme l'équivalent des deux seuls modes par lesquels l'esprit saisit

tantôt la multiplicité des choses, et tantôt leur unité.

Nous avons lieu d'être satisfaits en voyant nos idées se répandre peu à

peu non seulement dans les milieux philosophiques, mais aussi parmi les

savants spéciaux. Précieux par-dessus tout nous semble l'appui prêté à

certaines de nos thèses par la science mathématique, base solide qui

soutient l'édifice entier du savoir exact. La loi de l'identité des

contraires se révélant telle que le fond intime de vérité contenu dans

la célèbre doctrine de la relativité du savoir, quelle fortune pour

l'idée pure d'expérience et, par suite, pour l'idée pure d'évolution![9]

[p.43] Le principe d'universelle relativité s'offre ainsi comme l'aspect

psychologique du principe d'universelle unité. L'évolutionnisme conduit

fatalement au monisme. Mais sur cette route hérissée d'obstacles que

notre lassitude ou notre paresse mentale déclare insurmontables, combien

de préjugés ne devrons-nous pas perdre, combien d'illusions ne

devrons-nous pas rectifier! L'acte de connaissance étant nécessairement

un acte de détermination, de limitation[10], l'abstraction et la logique

humaines demeureront toujours un compte de l'univers tenu en partie

double. Nous appréhenderons toujours les choses ou leurs «notions»,

«leurs idées», par l'aide de deux concepts opposés. Mais ce procédé,

pour naturel qu'il se présente, n'en constitue pas moins un procédé, une

méthode, un moyen. Il ne doit pas s'imposer comme un résultat définitif,

une conclusion dernière, une fin en soi. L'agnosticisme n'a jamais voulu

[p.44] comprendre cette vérité si simple. Il a d'ailleurs le plus grand

tort de tant se réclamer du principe relativiste. Il joue imprudemment

avec la flamme qui, tôt ou tard, le consumera. Ce qu'il regarde

aujourd'hui comme sa plus forte ancre de salut sera, peut-être, demain,

qui sait? le poids destiné à l'entraîner dans l'abîme. Développée dans

tous les sens, creusée plus profondément par la psychologie, la

relativité du savoir--les nouvelles théories sur l'identité des

contraires semblent déjà le présager--pourrait fort bien porter à

l'ignorance érigée en système religieux ou philosophique le coup de

grâce qu'elle attend depuis des siècles.

NOTES:

[3] _Année philosophique_,3_e_ année, p. 237, par M. Pillon, dans

l'article que ce néo-criticiste distingué consacré à mon livre sur

l'_Agnosticisme_.

[4] J. Caraguel.

[5] Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, on m'envoie le

numéro de mars 1894 de la _Revue occidentale_ qui publie un long article

sur mon livre: _La recherche de l'unité_.[p.18] L'organe officiel du

positivisme y fait trois déclarations intéressantes.

Par la première, les positivistes se défendent énergiquement de tomber

dans l'erreur agnostique. J'enregistre à mon actif cette victoire

inespérée. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le

reniement de Pierre ne change rien à la doctrine de son maître, ni, en

définitive, à celle de Pierre lui-même. La philosophie positive, nous

assure-t-on, tient pour inconnaissable le problème de l'existence ou de

la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque

M. Spencer, par exemple, postule la réalité de l'inconnaissable, il

affirme en même temps son incognoscibilité. L'équivoque demeure donc

pareille dans les deux cas.

La seconde déclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identité

des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une

expression nouvelle du principe de l'inconcevabilité du contraire

simultané, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome

logique quelques applications heureuses. La notation algébrique adéquate

au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de

plus l'universalité logique des formules de l'algèbre.

Auguste Comte et Herbert Spencer Contribution à l'histoire des idées philosophiques au XIXe siècle · 第 1 / 8 段